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Un dollar faible, un euro à un niveau inconfortable

Face aux principales devises, le dollar a signé sa pire performance depuis une décennie. ©REUTERS

La faiblesse actuelle du dollar face à l'euro et aux autres devises divise les analystes sur son futur rôle dans les échanges commerciaux.

Le dollar s’est affaibli face aux principales devises le mois dernier, signant au passage sa pire performance en taux de change effectif depuis une décennie. Face à l’euro, le billet vert est tombé à un plus bas de deux ans. Depuis le début de l’année, il a perdu plus de 5% face à la monnaie européenne. Les analystes mettent la faiblesse actuelle de la monnaie américaine sur le compte de la crise de Covid-19 aux États-Unis, et la réponse du gouvernement américain à celle-ci, qui ne convainc pas les investisseurs.

"Les fortes inquiétudes concernant le nombre toujours élevé de cas de Covid-19 aux États-Unis et la possibilité de mesures prolongées de confinement dans le pays, ont fait baisser l’indice du dollar à son plus bas niveau depuis mai 2018. L’incapacité du Congrès à se mettre d’accord sur une extension du régime d’allocations chômage n’a pas aidé la monnaie la semaine dernière, amplifiant les craintes déjà fortes sur l’état de la reprise économique américaine", qui fait face à sa seconde récession depuis 2008, note Enrique Diaz-Alvarez, Chief Risk Officer chez Ebury.

Une dominance menacée

Certains analystes ont vu dans l’affaiblissement du dollar face aux devises une remise en cause de la dominance du billet vert dans les échanges mondiaux. "Dans le passé, le dollar a pu profiter du conflit commercial américano-chinois. Ce n'est plus le cas maintenant. L'enjeu n'est plus seulement le commerce. Les États-Unis dépassent peut-être la limite avec leur politique à l'égard de la Chine. comme pour ses mesures contre certains pays européens", ont écrit les analystes de la Commerzbank Ulrich Leuchtmann et Hao Zhou.  "Si la domination du dollar dans le commerce international et les marchés de capitaux devait être réduite en conséquence, la faiblesse du dollar que nous constatons actuellement ne serait qu'un avant-goût très édulcoré des choses à venir", ont-ils ajouté. Car les États-Unis, en pleine pandémie de Covid-19, n’ont pas suspendu leur guerre commerciale contre la Chine.

"Je ne pense pas que l’euro puisse supplanter le dollar dans les échanges mondiaux. Je vois davantage le renminbi le faire."
Vincent Juvyns
Stratégiste en chef chez JPMorgan Asset Management

Le 15 août, les représentants des deux pays doivent revoir l’implémentation de la Phase 1 de leur accord commercial durant une conférence vidéo. Mais celle-ci arrive alors que le gouvernement de Donald Trump tente de purger les applications chinoises des États-Unis, à l’image de Tik Tok, l’application très populaire chez les jeunes. "Personne ne s’attend à ce que cette rencontre diminue les tensions entre les deux plus grandes économies mondiales, et certainement pas avant les élections américaines à trois mois de novembre", ont écrit les analystes de DBS dans une note.

L’euro a lui bénéficié d’un mouvement vers les actifs européens après le plan de relance adopté par l’Union européenne, qui va augmenter l’émission d’obligations supranationales. "Cette dette supranationale avec une notation triple A soutient l’euro et a provoqué des flux de capitaux significatifs vers la zone euro", constate Vincent Juvyns, stratégiste en chef chez JPMorgan Asset Management. "Mais je ne pense pas que l’euro puisse supplanter le dollar dans les échanges mondiaux. Je vois davantage le renminbi le faire", ajoute-t-il.

Chez DBS, les analystes soulignent que la monnaie chinoise profite pour l’instant des tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine. Ils ne s’attendent pas à une baisse de la devise face au dollar avant la rencontre prévue entre les deux puissances économiques le 15 août. Ils prévoient que le yuan pourrait tester 6,9 face au dollar si les deux pays montrent des signes d’engagement envers leur accord commercial.

Une faiblesse passagère du dollar

Cette semaine, les signes d’un compromis entre les parlementaires américains  autour d’un plan de relance a aidé le dollar à se stabiliser. Mais provisoirement seulement. Le gouvernement américain a annoncé qu’il emprunterait 270 milliards de dollars en plus par rapport à ses estimations. "Il semble que la chute du dollar ait touché le fond. Le billet vert a déjà fort chuté, et le nouveau plan de relance qui devrait être annoncé le 15 août pourrait le soutenir, alors nous ne nous attendons pas à ce que la monnaie chute encore", souligne Xing Zhaopeng, économiste chez ANZ. "Je m’attends à un accord entre les parlementaires avant l’ajournement du Congrès le 10 août. Jusqu’à présent, peu de signes de compromis se manifestent, et cela rend les marchés incapables de réagir",  relève Masafumi Yamamoto, responsable de la stratégie en devises chez Mizuho Securities. "Si les camps républicain et démocrate parviennent à un accord, le dollar pourrait rebondir" ajoute-t-il.

"Nous voyons juste une faiblesse excédentaire récente et la question est de savoir si elle est temporaire ou non."
Michael Every
Responsable de la stratégie d'investissement chez Rabobank

Chez Rabobank, le responsable de la stratégie d’investissement Michael Every a déclaré que le taux de change effectif du dollar est faussé par les principales paires constituantes telles que le dollar-yen et l'euro-dollar.  "Il s'agit principalement d'une histoire de devises motivée par la prise de risque en euros et en yen, et non le reflet d'une faiblesse plus large du dollar au cours de l'année", indique-t-il. "Nous voyons juste une faiblesse excédentaire récente  et la question est de savoir si elle est temporaire ou non." Avec le rôle du dollar comme valeur refuge en question, le yen et le franc suisse se sont renforcés, suggérant que les investisseurs recherchent la sécurité ailleurs.

Contre le dollar, le franc suisse a atteint un sommet de cinq ans à 0,9167  du jour au lendemain. Depuis le début de l'année, il a pris plus de 5% face au billet vert. Le dollar a perdu sur la même période 2,73% par rapport au yen, qui s'est raffermi à un sommet de dix mois à 105,63.

"Dans un environnement général de liquidation du dollar, le yen profite en tant que devise refuge", a déclaré Neil Jones, responsable des ventes de devises chez Mizuho, ​​ajoutant que les flux de fin de mois jouaient également un rôle.

"Les marchés recherchent potentiellement des devises d'aversion au risque, et cela semble être un passage discrétionnaire du dollar au yen et au franc suisse", a-t-il déclaré.

Une évolution qui inquiète

Chez ING, l’économiste Carsten Brzeski souligne que l’évolution de l’euro face au dollar pourrait heurter la reprise économique en zone euro au deuxième semestre, si la devise devait continuer à progresser face au billet vert. Depuis le mois de mars, la monnaie européenne a avancé de 10% face au dollar. "Cette forte hausse soudaine pose des questions sur l’impact économique et la réaction monétaire", indique-t-il. « Cette forte progression de l’euro face au dollar arrive à un moment où le commerce mondial souffre et les exportations de la zone euro ont fort diminué", ajoute-t-il.

10%
De hausse
L'euro a bondi face au dollar depuis le mois de mars, en raison de la gestion de la crise de Covid-19 différente en Europe et aux États-Unis.

L'économiste estime que la force de l’euro face au dollar ne va pas passer inaperçue lors de la prochaine réunion des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE). "Si l'euro maintient sa force actuelle ces trois prochaines semaines, les gouverneurs de la BCE vont devoir revoir leurs prévisions. Par rapport à celles de juin, le taux de change bilatéral entre l'euro et le dollar est plus élevé de 4%, et par rapport aux prévisions 2021 et 2022, ce taux de change s'élèverait à 8%. De tels changement dans le taux de change pourraient abaisser les prévisions d'inflation et de croissance économique de 0,4 point de base sur les deux prochaines années", observe-t-il. "Toutefois, les dernières études de la BCE montrent que l'impact pourrait être plus faible, et n'excèderait pas 0,2 point de base" ajoute-t-il.

Selon lui, un euro plus fort face au dollar et son impact sur les prévisions d'inflation et de croissance économique en zone euro plaident pour un prolongement et une augmentation de la taille du PEPP, le plan de rachat d'actifs déployé par la BCE pour contrer les effets de la pandémie de Covid-19 sur l'économie européenne. Actuellement, ce programme doit se terminer en juin 2021. En juin de cette année, la banque centrale avait déjà dû augmenter le montant de ses rachats, de 600 milliards d'euros, pour porter le total à 1.350 milliards d'euros. La prochaine réunion de politique monétaire de la BCE se tiendra le 10 septembre. Nul doute que cette réunion sera attendue sur les marchés.

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