"Un krach devrait suivre en 2019 ou en 2020"

Jan Loeys travaille depuis 1986 pour JPMorgan – entre la City de Londres et Wall Street – et filtre depuis 30 ans les rumeurs des marchés financiers, pour en extraire l’essentiel. ©Sofie Van Hoof

L’histoire se répète, et avec les actions chères et l’enthousiasme sans limite des investisseurs envers les actions technologiques, nous sommes en train de revivre le même scénario qu'en 1998 et 1999. Un krach devrait suivre en 2019 ou en 2020, estime le vétéran et spécialiste de Wall Street et de la City, Jan Loeys.

Après une semaine bousculée en Bourse – et c’est un euphémisme – avec les mouvements en dents de scie du Dow Jones, nous ne pouvions trouver meilleur interlocuteur que Jan Loeys. Notre compatriote travaille depuis 1986 pour JPMorgan – entre la City de Londres et Wall Street – et filtre depuis 30 ans les rumeurs des marchés financiers, pour en extraire l’essentiel.

Jan Loeys aura 65 ans cette année, mais il ne pense pas encore à la pension, nous a-t-il confié quand nous l’avons rencontré en Belgique. "Si vous restez assis dans votre fauteuil, c’est la mort assurée. A New York, je ne connais personne qui prend sa retraite. C’est bien entendu une exception, mais malgré tout, aux Etats-Unis, 20% des citoyens de plus de 65 ans continuent à travailler."

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Loeys reconnaît – avant de nous inonder de graphiques et de données sur le monde merveilleux des marchés financiers – que cela lui plaîit. "J’adore mon travail. Un peu à l’instar de l’économiste Paul De Grauwe. A 65 ans, il ne se sentait pas prêt à rester à la maison. C’est pourquoi il est parti à Londres."

Biographie de Jan Loeys

· 65 ans

· Travaille pour la maison de Bourse JPMorgan depuis 1986

· Vit aujourd’hui à New York, après avoir résidé à Londres entre 1992 et 2010

· A travaillé auparavant comme économiste pour la Federal Reserve Bank de Philadelphie

· A enseigné aux universités de New York, Fordham, UCLA et Wharton

· Titulaire d’un doctorat en économie de l’UCLA (Etats-Unis) et d’une licence en économie (KU Leuven)

 

Pour éviter de tomber dans la routine, Loeys change d’emploi pratiquement tous les dix ans au sein de la maison JPMorgan. L’essentiel de son travail n’a pas changé et consiste à détecter les grandes tendances parmi les turbulences habituelles de la Bourse. Mais l’horizon s’est déplacé.

Lorsque nous l’avons rencontré à Londres il y a dix ans, il donnait des conseils tactiques aux fonds spéculatifs à court terme, soit pour les un à trois mois suivants. Il est depuis peu responsable de la "Long-Term Strategy" au sein de la banque d’affaires américaine. Un poste d’observation parfait pour prendre un peu de recul après une semaine où toute l’attention s’est portée sur le court terme.

En quoi consiste votre nouveau poste sur la "stratégie à long terme"?

Jan Loeys:  Mes responsabilités sont aujourd’hui un peu plus éloignées du trading. Mais je conseille les CEO, les administrateurs et les investisseurs pour le long terme, comme les fonds de pension et les ‘endowments’ (les réserves des grandes universités américaines, ndlr) sur la manière dont ils peuvent bétonner leur portefeuille pour les dix ou quinze prochaines années.

D'où provient la volatilité sur les marchés

Car nous venons de parcourir un chemin magnifique. Et aujourd’hui, tout le monde se pose la question de savoir ce qui nous attend. La plupart des gestionnaires à long terme se basent encore sur les données historiques qui indiquent un rendement annuel de 7 à 8% pour un mix d’actions et d’obligations.

C’est du non-sens. Sur base des chiffres que j’utilise pour mon modèle, j’arrive entre aujourd’hui et 2030 à un rendement annuel de 4% pour les actions américaines, et de 2% pour les obligations. La raison, c’est que tous les actifs financiers sont chers en ce moment, à commencer par Wall Street. Ce dont on peut s’étonner, c’est que 100% des personnes avec qui je discute sont d’accord avec mes conclusions, mais que personne ne les met en pratique (il rit).

Comment arrivez-vous à ces 4%?

Via le scénario de base qui dit que l’économie mondiale – indépendamment de la reprise cyclique actuelle – devrait structurellement et chroniquement stagner (‘secular stagnation’), avec une inflation faible, peu d’investissements et des surplus financiers.

Nous sommes en train de revivre les années ’90 et je pense que nous sommes aujourd’hui plus ou moins en 1998-1999.

J’y ajoute deux scénarios alternatifs de faible probabilité. Un scénario pessimiste, où nous faisons face à de la stagflation, comme dans les années ’70. A la fin des années ’60, nous avions une banque centrale qui maintenait les taux bas, tandis que le gouvernement s’est retrouvé dans une longue phase d’expansion, avec des stimuli budgétaires importants – la guerre du Vietnam. Ce scénario ne vous est pas inconnu, n’est-ce pas ?

Et un scénario optimiste où le recul important de la productivité que nous connaissons depuis 2011 disparaît. Mais pour cela, la croissance ne doit plus venir simplement en recrutant de nouveaux collaborateurs. La productivité doit augmenter spontanément. Mais il faut pour cela disposer d’une politique à long terme, par exemple en matière d’enseignement.

Aujourd’hui, on peut dire que ce sont les banquiers centraux qui gèrent l’économie…

C’est vrai. Quand Yellen ou Draghi disent un demi-mot de travers, les marchés se crashent. Les leaders politiques ont beau dire ce qu’ils veulent, cela ne change rien. Et c’est d’ailleurs assez inquiétant.

Vraiment – et avec tout mon respect pour le travail de Janet Yellen et Mario Draghi – devons-nous trouver normal que le monde politique ait délégué la stratégie aux banquiers centraux, qui émettent des chèques de 1.000 milliards de dollars sans aucun contrôle démocratique ? En fait, nous pouvons dire que nous avons eu de la chance. Et nous pouvons considérer les nominations à la Réserve Fédérale comme faisant partie des meilleures décisions du président américain.

Comment envisagez-vous l'évolution de la Bourse après cette période d'euphorie puis de forte morosité?

(Jan Loeys sort un graphique). Hausse. Krach. Hausse. Mais dans dix ans, les actions auront pour la plupart retrouvé leur niveau d’aujourd’hui. Je parle donc du long terme. C’est mon scénario jusqu’en 2030. Mais globalement, le rendement viendra davantage de dividendes au lieu des plus-values sur capital.

Nous pouvons considérer les nominations à la Réserve Fédérale comme faisant partie des meilleures décisions du président américain.

Nous sommes en train de revivre les années ’90 et je pense que nous sommes aujourd’hui plus ou moins en 1998-1999. Nous le voyons aux différents indicateurs: Wall Street cote à plus de 20 fois les bénéfices, les entreprises technologiques représentent une part de plus en plus importante de la valeur boursière totale, les indicateurs de confiance sont à leur sommet, et les ménages n’ont jamais investi autant en actions depuis 1999.

Je m’attends donc à ce que Wall Street subisse un krach de 40 à 50% en 2019 ou 2020. Avec une récession économique malgré tout assez modérée, comme après le krach des dotcoms. Mais ce sera une récession provoquée par un krach boursier, et pas l’inverse. Et les fluctuations en série seront marquées, étant donné que nous partons d’un niveau très élevé, bien entendu. "

Comment les investisseurs peuvent-ils s’armer s’ils ont manqué le sommet du rallye?

Premièrement, il faut sortir des actifs à haut risque dont le potentiel à la hausse est limité, comme les obligations d’entreprises. Deuxièmement, il faut se couvrir, par exemple avec des options ‘put’ à deux ans. Elles sont encore relativement bon marché: vous payez 2% de votre portefeuille pour cette assurance, soit environ le rendement du dividende, pour vous protéger contre une baisse de 15%. Attention cependant: cela provoque malgré tout du ‘sticker shock’ chez beaucoup d’investisseurs: cela coûte 40.000 dollars par an sur un portefeuille de 1 million, ce qui représente un montant conséquent en chiffres absolus.

Nous sommes en train de revivre les années ’90 et je pense que nous sommes aujourd’hui plus ou moins en 1998-1999.

Enfin, investissez de manière dynamique: assurez-vous de pouvoir sortir rapidement et misez surtout sur des investissements très liquides. Tous ces fonds de pension d’assureurs qui se trouvent aujourd’hui dans des crédits privés peu transparents… Je me demande ce que ça donnera lors du prochain krach.

Idéalement, il faut réduire les risques progressivement. Par exemple, David Swensen du fonds Yale en est aujourd’hui à 32% en cash et en investissements très défensifs, contre 30% en 2008. Mais Swensen peut se permettre ce luxe par ce qu’il n’est pas jugé sur les rendements de ses concurrents, mais sur base de l’objectif interne de rendement de 8,5% par an. Seuls quelques-uns peuvent se le permettre. La plupart restent les bras croisés par crainte de passer à côté d’une partie des bénéfices. "

Parce que tout le monde pense qu’il pourra sortir au bon moment…

Je m’attends à ce que Wall Street subisse un krach de 40 à 50% en 2019 ou 2020.

En effet. Vu que tout le monde pense à la période 2000-2002, où nous avons eu une longue descente par paliers, qui a donné suffisamment de temps pour vendre. Mais nous pourrions nous retrouver comme en 1987, où tout le rendement à long terme s’est envolé en une seule journée.

J’estime que près de 1.000 milliards de dollars sont liés à l’Intelligence Artificielle. Cela m’inquiète. Ce trading par algorithmes est un feu de paille qui pourrait très vite se transformer en feu de forêt. Et ceux qui se sentent capables de réagir aussi rapidement que ces machines rêvent.

Il faut sortir des actifs à haut risque dont le potentiel à la hausse est limité, comme les obligations d’entreprises.

Il faut se couvrir, par exemple avec des options ‘put’ à deux ans. Elles sont encore relativement bon marché.

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