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Prix de l'énergie: "Un trader en gaz peut se permettre de demander le prix le plus fou"

Selon le trader en gaz, Matthias Detremmerie, l'annonce du raccordement du gazoduc russe Nord Stream 2 serait susceptible de calmer le marché du gaz. ©REUTERS

Cela fait dix ans que Matthias Detremmerie scrute l’évolution du TTF-future, ce contrat jusqu’ici inconnu qui fait à présent la une de l’actualité. "Nous devons garder la tête froide. C’est très probablement la dernière phase de l’augmentation explosive."

Au début de la crise du crédit en 2007, Matthias Detremmerie gérait encore un portefeuille d’actions dans la salle des marchés de Dexia. Aujourd’hui, spécialisé dans les futures sur le gaz et l’électricité, il est aux premières loges de la crise énergétique.

Detremmerie, cofondateur d’Elindus, fournisseur flamand de gaz et d’électricité aux clients professionnels, y est responsable des transactions. "Jadis, le négoce du gaz et de l’électricité se passait souvent hors bourse. Les deals entre producteurs n’y brillaient pas par leur transparence. Heureusement, il existe à présent des bourses professionnelles où le TTF-future du gaz y sert de référence: c’est le prix du gaz naturel par mégawattheure."

"Des fournisseurs énergétiques, surtout au Royaume-Uni, font face actuellement à de graves difficultés parce qu’ils ne se sont pas couverts correctement."
Matthias Detremmerie
Responsable des transactions gaz-électricité chez Elindus

Spéculateurs en grande difficulté

Grâce aux futures, Detremmerie et d’autres opérateurs professionnels peuvent "verrouiller" les prix futurs et ensuite conclure des contrats de revente avec des clients. "Il existe ainsi des futures pour une livraison le lendemain et d’autres pour une livraison en 2025."

"Des fournisseurs énergétiques, surtout au Royaume-Uni, font face actuellement à de graves difficultés parce qu’ils ne se sont pas couverts correctement. Ils doivent à présent payer un prix supérieur au prix qu’ils avaient convenu contractuellement avec leurs clients. N’oubliez pas non plus que nous sommes passés d’une situation extrême à l’autre: en 2020, la crise du coronavirus a fait chuter de 25% la consommation de gaz des entreprises. Il est possible que certains fournisseurs y aient vu la possibilité de réaliser l’affaire du siècle en n’achetant pas les quantités correctes. Heureusement, cette pratique n’est pas courante." 

Matthias Detremmerie scrute l’évolution du TTF-future, ce contrat jusqu’ici inconnu qui fait à présent la une de l’actualité.

Le TTF-future le plus cité dans les médias concerne la livraison à un mois. Il a grimpé mercredi, pour le neuvième jour consécutif, et a même dépassé 160 euros, avant de reculer. C’est un prix huit fois plus élevé qu’au début de l’année. L’Europe entre en période hivernale avec des stocks de gaz historiquement bas. Cela rend les marchés très nerveux. La faiblesse des stocks s’explique par la forte reprise de la demande de gaz au sortir de la crise, une demande supérieure de LNG (gaz naturel liquéfié) en provenance d’Asie et un moindre approvisionnement par la Russie. Cela décuple les craintes de l’impact qu’aurait un hiver plus froid que la normale en Europe.  

Dans quelle mesure, la spéculation financière de certains s’ajoute-t-elle aux autres facteurs haussiers du prix du gaz? "Difficile à dire, répond Detremmerie. Le jeu des opérateurs sur le marché n’est pas transparent."

"Les prix que vous voyez ne sont pas nécessairement les prix auxquels je pourrai acheter ou vendre. Les volumes négociés se réduisent continuellement."
Matthias Detremmerie

Il est certain en tout cas que le marché des TTF-futures est en proie à un comportement spéculatif ou au moins opportuniste. "Le marché s’assèche complètement. Les prix que vous voyez ne sont pas nécessairement les prix auxquels je pourrai acheter ou vendre. Les volumes négociés se réduisent continuellement. La liquidité disparaît à vue d’œil parce que les opérateurs sont de plus en plus nombreux à sortir provisoirement du marché. Conséquence: des prix extrêmes qui sont le résultat d’ordres opportunistes. Un trader se dit à présent: demandons le prix le plus fou, qui sait, ça peut marcher."

"Comme le pétrole sous zéro dollar"

Detremmerie compare la situation actuelle des futures gaziers avec celle des prix du pétrole américain en avril 2020. La combinaison d’un marché illiquide avec des ordres opportunistes avait fait plonger, en pleine panique due à la crise sanitaire, le cours du brut américain sous 0 dollar. "C’est typique des prix à court terme dans des marchés physiques très locaux – avec donc un rôle dominant des producteurs et des consommateurs – qui sont plongés dans une situation extrême, soit de surabondance de pétrole américain comme l’an dernier, soit de pénurie de gaz et d’électricité en Europe, aujourd’hui. Vous voyez à présent, par exemple, le prix de l’électricité grimper en raison de l’absence de vent."

"Nous ignorons si le prix va encore monter deux ou trois jours ou plusieurs semaines encore. Personne ne peut le prédire."
Matthias Detremmerie

Detremmerie considère un prix du gaz à 160 euros aussi intenable qu’un cours du pétrole sous zéro. "Nous devons garder la tête froide. C’est probablement la dernière phase de l’augmentation explosive. Simplement, nous ignorons si le prix va encore monter deux ou trois jours, ou plusieurs semaines encore. Personne ne peut le prédire."

Le marché attend un catalyseur. Et Detremmerie de se tourner vers la Russie. "À présent, les nouvelles sont positives au sujet de Nord Stream 2, le nouveau gazoduc sous la mer Baltique vers l'Allemagne. Les premiers certificats techniques et les tests techniques ont été réalisés. L’Europe donnera son feu vert. Elle veut voir le gaz russe arriver jusqu’ici."

Le résumé

  • Le prix du gaz européen a dépassé, mercredi, la barre de 160 euros par mégawattheure, pulvérisant à nouveau un record.
  • Matthias Detremmerie a connu la crise du crédit en 2007 dans la salle des marchés de Dexia. Il est à nouveau aux premières loges, en qualité de trader en gaz, de la crise de l’énergie de 2021.
  • Le négociant observe un assèchement complet du marché des futures sur gaz, ce qui explique les fluctuations extrêmes des prix. Il compare la situation à celle qui avait fait plonger le prix du pétrole américain l’an dernier.

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