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Une saison de résultats trimestriels incroyable? Oui mais...

©AFP

Reprise économique, base de comparaison très favorable sur un an, plans de relance... De nombreux facteurs positifs devraient porter les chiffres du premier trimestre. Mais les investisseurs devront lire entre les lignes.

Le diable se cache dans les détails. La saison des résultats pour le premier trimestre 2021 vient seulement démarrer depuis quelques jours et déjà les notes dithyrambiques d’analyste pleuvent. "Incroyable", "exceptionnel", "beaucoup mieux qu’attendu", etc. Les mots sont forts, aussi solides que les premiers chiffres publiés cette semaine.

Les attentes sont pourtant très élevées. Selon les données compilées par Bloomberg, les analystes tablent en moyenne sur un bond d’environ 24% des bénéfices des sociétés du S&P 500, avec une hausse de 6% de leur chiffre d’affaires.

De belles surprises en vue

Et pour peu que les surprises positives affluent massivement, comme ce fut le cas auparavant, les investisseurs peuvent même en espérer davantage. "En se basant sur les saisons des résultats au cours des cinq dernières années, il est probable que la croissance des bénéfices au premier trimestre 2021 atteigne au moins 28%. Ce qui représente le taux le plus élevé en plus de 10 ans pour le S&P 500", indique John Butters, vice president et senior earnings analyst chez FactSet.

+28%
Selon les calculs de John Butters (FactSet), qui se base sur chaque saison de résultats de ces cinq dernières années, il est probable que la croissance des bénéfices au premier trimestre 2021 atteigne au moins 28%. Ce qui représente le taux le plus élevé en plus de 10 ans pour le S&P 500

Il a calculé qu’entre le début et la fin d’une saison de résultats, le taux de croissance des bénéfices augmente de 4,6 points de pourcentage en moyenne. "Cependant, au cours des trois derniers trimestres, les chiffres réels ont dépassé de 19% les prévisions. 82% des entreprises du S&P 500 ont battu le consensus". Dans le meilleur des cas, on pourrait donc s’attendre, selon lui, à un bond de 37,6% des bénéfices au premier trimestre 2021.

"Nous allons très probablement obtenir des chiffres très solides. La question est de savoir s’il y a quelque chose là-dedans qui va être durable ou s'il s’agit d'un bond temporaire parce que nous émergeons de la crise Covid?", se demande Matt Forester, directeur des investissements chez Lockwood Advisors. "Nous aurons besoin de bénéfices vraiment solides pour justifier ces valorisations."

Des investisseurs peu impressionnés

Cela s’est déjà vérifié avec les grandes banques américaines cette semaine. JPMorgan Chase & Co a vu son bénéfice net multiplier par cinq sur un an pour atteindre 14,3 milliards de dollars (soit 4,50 dollars par action) contre 2,9 milliards (0,78 dollar) un an auparavant. Celui de Citigroup a triplé pour remonter jusqu’à 7,94 milliards (3,62 dollars) et celui de Bank of America a bondi de plus de 100% à 8,1 milliards (0,86 dollar).

"Nous allons très probablement obtenir des chiffres très solides. La question est de savoir s’il y a quelque chose là-dedans qui va être durable ou s'il s’agit d'un bond temporaire parce que nous émergeons de la crise Covid? Nous aurons besoin de bénéfices vraiment solides pour justifier ces valorisations."
Matt Forester
Directeur des investissements chez Lockwood Advisors

Toutes ont clairement profité du rally boursier – qui pousse les indices à Wall Street vers de nouveaux sommets presque chaque jour – et de l’engouement autour des introductions en bourse via des SPAC (Special Purpose Acquisition Company). Qui plus est, elles ont diminué leurs provisions de plusieurs milliards de dollars chacune, estimant que le soutien budgétaire et monétaire des autorités réduisait le risque de défaut de leurs clients.

Malgré ces bonnes nouvelles, les investisseurs n’ont pas sauté de joie: JPMorgan a lâché 1,87% le jour de la publication de ses résultats trimestriels, tandis que Citigroup (-0,51%) et Bank of America (-2,86%) ont également clôturé en territoire négatif jeudi. Pourquoi? Premièrement, les bonnes nouvelles sont déjà intégrées dans les cours. Et puis, toutes les activités des banques ne se portent pas aussi bien en raison, entre autres, de rendements obligataires encore bas. Si le taux US à 10 ans est passé de 0,91% fin décembre à environ 1,58% aujourd’hui, il a tout juste retrouvé son niveau d’avant crise.

Il y a également la question de l’inflation – l’indice des prix à la consommation (CPI) a progressé de 2,6% sur un an en mars – qui pourrait potentiellement pousser la Réserve fédérale à resserrer sa politique ultra-accommodante.

Attention à l’évolution des marges

Mais passons aux autres principaux compartiments du S&P 500. Toujours selon les données compilées par Bloomberg, les analystes prévoient un bond de 21% des bénéfices pour le secteur de la santé, de 26% pour la technologie, de 46% pour les matériaux et de 72% pour la consommation discrétionnaire (automobile, consommation durable). À noter que trois secteurs devraient toutefois afficher une croissance négative: l’énergie (-29%), l’industrie (-13,6%) et l’immobilier (-2%).

"La saison des résultats pourrait apporter de mauvaises nouvelles en termes de coûts et de marges, en particulier en ce qui concerne les perspectives pour le deuxième trimestre."
Morgan Stanley

Ici encore, de nombreux observateurs appellent à la prudence dans l’analyse des résultats. "La saison des résultats pourrait apporter de mauvaises nouvelles en termes de coûts et de marges, en particulier en ce qui concerne les perspectives pour le deuxième trimestre", prévient-on du côté de chez Morgan Stanley.

Un avertissement que partage Gina Martin Adams, chief equity strategist de Bloomberg Intelligence. "Les marges joueront un rôle clé dans les perspectives, car les analystes sont largement indifférents au risque d'inflation et n'ont globalement apporté aucun changement à leurs estimations en prévision des changements fiscaux", écrit-elle dans un rapport publié lundi. Le président américain Joe Biden envisage notamment de relever l’impôt des sociétés à 28% contre 21% à l’heure actuelle. "Selon notre scénario le plus probable, cela pourrait réduire la croissance des bénéfices par action de 2,7 points de pourcentage en 2022." 

Une surperformance à la française?

Et qu’en est-il pour l’Europe? À première vue, les chiffres s’annoncent également spectaculaires. À l’image de ceux présentés par LVMH mercredi. Le géant français du luxe a fait état d’une hausse de 32% de ses ventes entre janvier et mars. Il pointe un net rebond de ses activités en Chine et aux États-Unis. En réaction, son action a pris 2,86% pour clôturer sur un nouveau record.

Le groupe de publicité Publicis s’est adjugé 3,34% à la Bourse de Paris le lendemain, après avoir enregistré une croissance organique de 2,8%. Ces différents résultats – supérieurs aux attentes – font dire à certains que le CAC 40 pourrait surperformer les autres indices européens durant les prochains mois.

Focus sur les cycliques

De manière générale, les analystes s’attendent à ce que les bénéfices des entreprises du Stoxx Europe 600 rebondissent de plus de 50% au premier trimestre après une baisse de près de 40% un an plus tôt.

Le constructeur allemand Daimler a fait état vendredi d'une hausse de plus de 800% de son bénéfice opérationnel (Ebit), à 5,75 milliards d'euros. ©Belga

Citons ainsi quelques grands noms comme Siemens (+32,83% pour son résultat net ajusté), Deutsche Bank (+547,87%), Volvo (+43,33%), Ericsson (+17,17%), ASML Holding (+173,76%) ou encore Royal Dutch Shell (+5,47%). Cela devrait par contre être plus difficile pour Ahold Delhaize (-25,74%), Sanofi (-13,44%), Bayer (-7,36%) ou Proximus (-26,91%).

Les valeurs cycliques seront au centre de l'attention des investisseurs étant donné que le rally boursier de début d'année a été alimenté par les espoirs dans la reprise économique. Pensez notamment au compartiment automobile. "Le flux de nouvelles a été très contrasté pour ce secteur au cours du premier trimestre", rappelle-t-on chez Deutsche Bank. "Les restrictions liées au Covid-19 ont pesé sur la dynamique des ventes, et les semi-pénuries et les augmentations des prix des produits de base ont également été considérées comme des vents contraires. Dans le même temps, le volume a vraiment commencé à se redresser dans certaines régions et les prix sont exceptionnellement élevés."

Le constructeur allemand Daimler a fait état vendredi d'une hausse de plus de 800% de son bénéfice opérationnel (Ebit), à 5,75 milliards d'euros. Parmi ses pairs européens, Volkswagen devrait enregistrer un rebond de 376,49% de son résultat avant impôt et BMW de 113,96%, tandis que Stellantis – né de la fusion entre PSA et Fiat Chrysler – devrait accuser une chute de 72,07%.

En Europe, des perspectives encore fragiles à court terme

Plus que les résultats, les investisseurs particuliers et professionnels s'intéresseront surtout aux commentaires des patrons d'entreprise. Un message jugé trop prudent peut provoquer une vague de déceptions et de prises de bénéfices sur les marchés.

"Ce serait un peu saugrenu d'avoir des déclarations pessimistes de CEO alors que les indices de confiance se situent à des sommets. Je pense que les perspectives des sociétés - surtout du côté européen - vont plutôt surprendre positivement."
Frank Vranken
Directeur des investissements chez Puilaetco

Chaque "guidance" sera d'autant plus scrutée que les perspectives restent fragiles sur le Vieux Continent. "Nous sommes toujours submergés par l'incertitude", a récemment prévenu Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE). D’après elle, l’économie européenne est toujours sous perfusion. "Pensez à un patient qui est sorti d'une crise profonde, mais qui se tient toujours sur deux béquilles. Vous ne voulez pas retirer l'une ou l'autre béquille, la budgétaire ou la monétaire, tant que le patient ne peut pas marcher correctement et pour cela, il faut le soutenir jusqu'à la reprise."

Le Fonds monétaire international (FMI) a de son côté plaidé pour un soutien important des États européens. La croissance en Europe est soumise à "plus de risques à la baisse à court terme que (de perspectives) à la hausse" en raison des mutations du Covid-19 et du retard pris dans la campagne de vaccination, a-t-il indiqué dans un rapport régional.

Un appel à la prudence qui ne devrait toutefois pas se retrouver dans les commentaires des CEO selon Frank Vranken, directeur des investissements chez Puilaetco. "Ce serait un peu saugrenu d'avoir des déclarations pessimistes alors que les indices de confiance comme les PMI (Purchasing Managers' Index) se situent à des sommets. Je pense que les perspectives des sociétés -– surtout du côté européen – vont plutôt surprendre positivement."

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