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analyse

Une surveillance accrue des actions belges sur les réseaux sociaux

Jean-Paul Servais vient de voir son mandat renouvelé à la tête de la FSMA. ©saskia vanderstichele

Suite à l'affaire GameStop, la FSMA a procédé à un screening spécifique des actions belges sur les réseaux sociaux et sur Reddit pour voir s'il y avait des phénomènes similaires chez nous.

C’est au Wikifin Lab, le centre d’éducation financière, que le rendez-vous a été fixé avec Jean-Paul Servais, le président de l’Autorité des services et marchés financiers (FSMA). Ce Wikifin Lab, flambant neuf, est situé rue du Congrès à Bruxelles, juste à côté du siège de la FSMA. Il s’agit d’un centre interactif et digital dans lequel les élèves du secondaire expérimentent diverses situations financières de la vie quotidienne.

"Nous sommes le seul centre d’éducation de ce type au monde mis en place par un superviseur financier", indique, non sans fierté, celui qui à l’âge de 57 ans vient d’être renouvelé à la tête de l’institution, tout comme les autres membres du comité de direction.

Parmi les objets que l’on peut découvrir au fil de la visite: des tulipes (souvenir d’une grande période spéculative aux Pays-Bas), la cloche des transactions de la Bourse de Bruxelles, des anciens tableaux de cotation ou… une machine à sous. "Quand on a acheté cette machine, on l’a démontée et on s’est rendu compte que, mécaniquement, il n’y avait jamais moyen de gagner le gros lot", glisse en souriant le président de la FSMA.

"Une sorte de prototype"

Jean-Paul Servais confie qu’il reçoit beaucoup de demandes de visites de ce centre de la part d’homologues étrangers. "En fait, nous sommes devenus une sorte de prototype en la matière, comme nous l’avons été dès 2011 avec le moratoire sur la commercialisation de produits structurés trop complexes auprès des clients de détail qui a été un succès. Et comme nous pourrions le devenir en matière de réglementation des Spacs, ces véhicules financiers qui veulent se faire coter en bourse (lire par ailleurs). Nous essayons d’être à chaque fois à la pointe, avec comme ADN cette volonté de protéger le consommateur financier."

"Tous les jours, nous échangeons des informations avec la BNB. Et je ne me souviens pas avoir eu un problème."
Jean-Paul Servais
Président de la FSMA

Cette année, la FSMA fête son dixième anniversaire. Jean-Paul Servais dit travailler en excellente entente avec Pierre Wunsch et la Banque nationale, l’autre contrôleur du secteur financier dans le domaine des banques. "Tous les jours, nous échangeons des informations. Et je ne me souviens pas avoir eu un problème avec la BNB."

Phénomène GameStop

Au cours de son existence, la FSMA s’est vu confier toute une série de nouvelles compétences: supervision des plateformes de crowdfunding, des planificateurs financiers, des prêteurs et intermédiaires en crédit, surveillance des réviseurs…

"Nous sommes forcés de suivre en permanence les nouvelles évolutions." Et du côté de la rue du Congrès, on a pu observer un certain nombre de phénomènes nouveaux: l’affaire GameStop aux États-Unis qui a défrayé la chronique boursière, un intérêt plus prononcé pour la bourse et les investissements chez les plus jeunes ou les investissements dans les crypto-actifs.

"Dès que j’ai entendu parler de GameStop, j’ai demandé que l’on procède à un screening de toutes les actions belges sur les réseaux sociaux."
Jean-Paul Servais
Président de la FSMA

"Ce que nous avons vu aux États-Unis avec GameStop, nous ne le voyons pas chez nous en Europe." L’action de ce distributeur américain de jeux vidéos avait été littéralement dopée par les commentaires de ses nombreux supporters sur le forum de discussion WallStreetBets sur la plateforme Reddit. On avait même assisté à un véritable assaut en règle des petits investisseurs contre les fonds spéculatifs et leurs pratiques de "short selling" (ventes à découvert).

Screening des réseaux sociaux

"Dès que j’ai entendu parler de GameStop, j’ai demandé que l’on procède à un screening de toutes les actions belges sur les réseaux sociaux." Les équipes de la FSMA suivent tout ce qui se dit sur les réseaux sociaux concernant les valeurs belges, notamment sur Twitter, mais aussi, depuis l'affaire Gamestop, sur Reddit. "Jusqu’à présent, nous n’avons pas détecté de mouvement particulier du type Gamestop. Mais nous restons attentifs."

Dans le détail, le superviseur veut détecter s’il n’y a pas des recommandations précises sur une valeur, une diffusion de fausses rumeurs sur les réseaux, une éventuelle manipulation des cours, liée ou pas à des délits d’initiés. Le spectre est vaste. "Les réseaux sociaux font partie de notre monde et nous devons éviter les dérives de la 'gamification'." 

Quant aux positions de vente à découvert ("short"), la Belgique demeure loin de la situation des USA. Dans le cas de GameStop, de manière surprenante, le nombre de positions short dépassait le nombre d’actions existantes. En moyenne, aux États-Unis, les positions short représentent plus ou moins 20% du total de toutes les actions. Mais pour l’action la plus shortée en Belgique, on se situe à moins de 4% (Euronav), soit cinq fois moins qu’aux États-Unis.

L'affaire Archegos

La FSMA fait de plus en plus usage des nouvelles possibilités technologiques en vue d’un contrôle encore plus efficace. Elle a recours à l’analyse de data (data analytics) afin de détecter par exemple les dirigeants de sociétés qui n’auraient pas notifié leurs transactions boursières. Elle peut aussi suivre l’étude des comportements d’investissement: dans quoi investissent les Belges et comment évolue leur comportement?

La FSMA a réagi rapidement à l’affaire Archegos, le nom de ce "family office" américain qui avait spéculé massivement sur des titres comme ViacomCBS, Discovery, Baidu ou Tencent Music avant de faire la culbute provoquant une dégringolade de ces titres. "Nous avons, grâce à nos nouveaux outils, pu constater directement qu’il n’y avait pas de fonds de placement belges ayant, pour leurs positions les plus importantes, une exposition aux actions concernées."

Le superviseur a aussi interrogé le secteur au sujet de l’utilisation de l’Intelligence artificielle (IA). À ce jour, constate Servais, cette dernière est très peu utilisée, sauf au sein d’un seul compartiment d’un fonds de placement, qui fait usage de l’IA, mais où la décision d’investissement finale est encore prise par une personne. Ce ne sont donc pas encore les robots qui prennent les décisions d’investissement…

"Il ne faut pas croire que les jeunes investisseurs sont tous naïfs. Je me réjouis de leur engouement pour la bourse."
Jean-Paul Servais
Président de la FSMA

Le boom des cryptomonnaies

Comment Jean-Paul Servais perçoit-il le boom des cryptomonnaies, avec souvent quelques débordements spéculatifs de la part de nouveaux investisseurs? "Nous interdisons les produits dérivés qui utilisent les cryptos comme sous-jacents. Pour le reste, nous avons été un des premiers superviseurs au niveau international à avertir des risques liés à un investissement dans le bitcoin. Dans le cas de fraude ou d’escroquerie, nous publions un avertissement sur notre site et nous transmettons le dossier au parquet qui a la possibilité de fermer les sites. Et nous espérons que l’Europe avancera rapidement sur le sujet du contrôle prudentiel des plateformes et des fournisseurs de monnaies virtuelles."

Il ne jette pas la pierre à ces jeunes qui s’intéressent aux cryptomonnaies. "Il faut se méfier des jugements hâtifs. Il ne faut pas croire que les jeunes investisseurs sont tous naïfs. Je me réjouis de leur engouement pour la bourse. Nous avons publié l’an dernier l’impact du confinement sur les jeunes investisseurs qui ont entre 18 et 35 ans. Leur nombre a été multiplié par 10 en quelques semaines. On ne peut pas dire à la fois que l’on est favorable au financement de l’économie réelle par le marché boursier et critiquer ces jeunes investisseurs. Je perçois leur arrivée de manière positive en termes d’éducation financière. Cela fait aussi des années que l’on plaide pour un nouveau dispositif Cooreman-De Clercq pour soutenir la bourse. Ici, on a une sorte de Cooreman-De Clercq, mais sans avantage fiscal. On a des jeunes qui commencent à s’intéresser à la bourse et aussi à d’autres produits. Il faut leur expliquer ce qu’est le bitcoin, et c’est ce que nous faisons au Wikifin Lab, et leur dire que l’aspect casino n’est pas vraiment ce que l’on attend de la part d’un investisseur responsable. Je pense que la plupart des jeunes sont réceptifs à ce message qui met aussi en exergue la nécessité de diversifier ses investissements, qui doivent toujours être basés sur une analyse adéquate du sous-jacent." 

Plaintes et sanctions

Autre source de satisfaction pour le superviseur financier bruxellois, le nombre de plaintes auprès de l’ombudsman concernant du conseil en investissement a diminué de façon drastique. "L’ombudsman a expliqué cette diminution par le moratoire sur les produits structurés trop complexes et les inspections MiFID lancées à l’époque par la FSMA. Cela nous réjouit."

Toujours afin de ne pas piéger l’investisseur, la FSMA demande expressément lors des introductions en bourse (IPO) que les risques spécifiques substantiels à la société soient mentionnés en première page du prospectus d’émission. "C’est une exigence de ma part. Pour les sociétés biotechnologiques, il est nécessaire d’indiquer très clairement si un produit n’a pas encore reçu d’approbation, si la société ne verse pas de dividendes…"

"Ces chiffres des sanctions prouvent que ce n’est pas le Far West chez nous."
Jean-Paul Servais
Président de la FSMA

"Nous contrôlons aussi chaque année 2.000 publicités financières avant leur publication. Si une publicité échappe à ce contrôle, ce sera sanctionné par une amende. Le droit européen ne nous permet malheureusement pas d’exercer un contrôle systématique et a priori pour les produits d’assurances. C’est un point sur lequel je compte insister au niveau européen. Mais je constate que certains assureurs nous envoient déjà des publicités sur une base volontaire. C’est plutôt encourageant."   

La FSMA dit avoir significativement renforcé sa pratique de sanction dans tous ses domaines de contrôle. Depuis 2013, elle a publié quelque 90 sanctions pour un montant total de plus de 22 millions d’euros. Certains estimeront que le montant est relativement peu élevé. "Avec de tels chiffres, nous sommes parmi les meilleurs au niveau européen", corrige Jean-Paul Servais. "Ces chiffres des sanctions prouvent que ce n’est pas le Far West chez nous." Parole du "shérif" belge des marchés financiers…

Le résumé

  • "Jusqu’à présent, nous n’avons pas détecté de mouvement particulier du type Gamestop en Belgique. Mais nous restons attentifs", dit Jean-Paul Servais.
  • La FSMA a été un des premiers superviseurs au niveau international à avertir des risques liés à un investissement dans le bitcoin.
  • Il perçoit l'arrivée des jeunes en bourse de manière positive en termes d’éducation financière.

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