analyse

Une vague sans précédent d’introductions en bourse

Inpost, la plus grosse opération de l'année, a flambé depuis ses débuts à Amsterdam. ©REUTERS

Les sociétés, surtout les Spac, se pressent en bourse. Les investisseurs plébiscitent les introductions sur les marchés.

Les sociétés se bousculent pour entrer en bourse cette année et les investisseurs ne manquent pas le rendez-vous. Aux États-Unis et en Europe, les entreprises qui ont fait leurs premiers pas boursiers ont vu leur cours flamber. À titre d’exemple, Bumble, une application de rencontre, a gagné 63, 51% lors de sa première séance sur le Nasdaq le 12 février. Sur la Bourse d’Amsterdam, Inpost, un groupe de commerce en ligne polonais, a bondi de 25% dès son premier jour, le 27 janvier dernier.  Mardi dernier, Technip Energies, société spécialisée dans le gaz naturel liquéfié et l’hydrogène, a bondi de 41% lors de sa première cotation à Paris.  

"C’est de la folie furieuse. Nous n’avons jamais vu un mois de janvier aussi chargé. Jamais autant d’introductions en bourse n’ont été pricées."
Fabian De Smet
Responsable de la banque d’investissement en Europe chez Berenberg

"Dès leur premier jour de cotation, les sociétés ont engrangé un gain de 6% en moyenne", indique Frank Vranken, responsable de la stratégie d’investissement chez Puiletco. "Une vague de liquidités déferle sur les marchés. Les investisseurs sont à l’affût de toute bonne affaire et les introductions en bourse sont en vue. Avec un gain de 6% en moyenne dès leur premier jour, les sociétés sont considérées comme quelque chose qu’on anticipe, car les investisseurs pensent qu’ils vont gagner de l’argent s’ils y investissent."

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"Marché d'actions en feu"

Fabian De Smet, responsable de la banque d’investissement en Europe chez Berenberg, souligne une popularité inédite des introductions en bourse: "C’est de la folie furieuse. Nous n’avons jamais vu un mois de janvier aussi chargé. Jamais autant d’introductions en bourse n’ont été pricées." Il explique cette frénésie par "un marché d’actions en feu, des taux d’intérêt à zéro et les milliers de milliards de dollars que les banques centrales ont imprimés et qui sont arrivés aux banques".

116
IPO
Un nombre record d'introductions en bourse a été comptabilisé en janvier par Dealogic. Les trois quarts proviennent des Spac.

"Les investisseurs disposent de tellement de liquidités en ce début d’année. Et toutes les sociétés qui évoluent dans le commerce en ligne connaissent un appétit énorme des investisseurs", ajoute-t-il. D’après lui, les conditions de marché actuelles n’ont plus été observées depuis les années 2000. Il relève que sept sociétés ont vu leurs performances grimper entre 25 et 100% depuis leur première cotation en janvier.

Selon la firme Dealogic, pas moins de 116 introductions en bourse ont eu lieu au mois de janvier, levant un montant total de 39 milliards de dollars. En 2020, à la même période, seules 13 opérations ont été comptabilisées, pour un montant de 3,4 milliards de dollars. Dealogic souligne n’avoir jamais connu un mois de janvier aussi chargé.

Focus sur l’Europe

Inpost a signé la plus grosse introduction en bourse de ce début d’année, avec 3,2 milliards d’euros levés. "Pour la première fois, l’Europe est plus active en termes d’introduction en bourse qu’aux Etats-Unis en janvier. Cela n’arrive pas souvent", constate Fabian De Smet.

Deux autres sociétés ont aussi levé des montants importants sur le continent. Le concessionnaire de véhicules d’occasion Auto1 a collecté 1,8 milliards d’euros sur la Bourse de Francfort.  L’entreprise de chaussures Dr. Martens a levé 1,5 milliard d’euros à la Bourse de Londres pour son premier jour. "Depuis cette année, plus de 11 milliards d’euros ont été levés en Europe", a calculé Fabian De Smet.

"La Bourse d’Amsterdam compte pas mal de sociétés technologiques et sa culture est très anglo-saxonne, avec beaucoup de flexibilité."
Fabian De Smet

Quand on parle d’introductions en bourse, Amsterdam a particulièrement tiré son épingle du jeu depuis le début de l’année. Le quotidien hollandais Financieel Dagblad a calculé que depuis janvier, 3,5 milliards d’euros ont été levés par les sociétés sur la place financière néerlandaise, alors qu’au cours des cinq dernières années, ce montant n’a jamais dépassé 3 milliards d’euros en un an

Le Damrak a en outre dépassé la Bourse de Londres en nombre d’opérations. "Le Brexit explique en partie cette différence, mais il faut rappeler que la Bourse d’Amsterdam compte pas mal de sociétés technologiques et sa culture est très anglo-saxonne dans son approche, avec beaucoup de flexibilité. Le régulateur des marchés (l’AFM, NDLR) et Euronext Amsterdam ont la volonté de faciliter la tâche aux sociétés cotées et aux banques d’investissement qui soutiennent les opérations", indique Fabian De Smet. "L’AFM fait tout pour protéger l’investisseur. Elle a mis en place une équipe qui relit les prospectus pour en discuter avec les parties prenantes. Cela plaît aux banques d’investissement et aux sociétés."

D’autres opérations en vue

Le flux d’opérations ne devrait pas se tarir dans les mois qui viennent. Rien qu’à Amsterdam, d’autres introductions en bourse importantes sont attendues. Celle de la filiale de Vivendi, Universal Music Group, est prévue pour la fin de l’année. Le label est valorisé à quelque 30 milliards de dollars. Coolblue, qui gère des magasins d'électronique, pourrait être la prochaine société à faire son entrée à la Bourse d’Amsterdam. L’entreprise a annoncé récemment son intention de se faire coter. Elle est valorisée à 5 milliards d’euros. Wetransfer, le site de partage de documents sur internet, est également attendu, tout comme la fintech espagnole Allfunds

"On s’attend à voir entre 50 et 75 introductions en bourse en Europe d’ici juin."
Fabian De Smet

Aux États-Unis, d’autres sociétés de taille sont aussi attendues en bourse, dont Coinbase, la plateforme de négociation des cryptomonnaies, qui a choisi une cotation directe. L’opération de l’application de trading Robinhood est aussi attendue.

"Lorsque la saison des résultats trimestriels de sociétés sera terminée, les investisseurs auront à leur disposition une bonne vision du marché. On devrait assister à un rush de sociétés sur les marchés, venant notamment de sociétés privées qui finalisent leur dossier. Ce seront les premières à sortir du bois", indique Fabian De Smet. "On s’attend à voir entre 50 et 75 introductions en bourse en Europe d’ici juin, car rien que chez nous, nous avons une vingtaine de dossiers, dont deux voire trois sociétés belges. C’est du jamais vu", prévient-il.

260
millions d'euros
L’introduction d’UnifiedPost en septembre 2020 est la plus grande à Bruxelles depuis sept ans, avec 260 millions d’euros levés. Pour Fabian de Smet, elle a rouvert le marché.

Il constate un nouvel élan à la Bourse de Bruxelles depuis septembre. "L’introduction d’UnifiedPost, qui est la plus grande à Bruxelles depuis sept ans, avec 260 millions d’euros levés, a rouvert le marché. Car la Bourse de Bruxelles attire seulement des biotechs et des sociétés immobilières", relève-t-il. "Avec UnifiedPost (spécialiste de la digitalisation des entreprises, NDLR), on a ouvert un autre pilier pour des sociétés détenues par des fonds de capital risque ou des groupes de family office, mais aussi pour tout ce qui appartient au secteur ISR (investissement socialement responsable."

Les analystes s’attendent aussi à une vague d’introductions en bourse de Spac, ces véhicules d'acquisition à usage spécial, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. À Amsterdam, une Spac spécialisée dans les investissements ISR a levé 250 millions d’euros le 12 février, avec une demande très importante de la part des investisseurs.

Des investisseurs au rendez-vous

Les investisseurs se battent pour participer aux introductions en bourse, ce qui explique pourquoi les actions cotées flambent dès leur première séance. "Comme les actions existantes sont très chères et que les investisseurs disposent de beaucoup de cash à investir, les nouvelles introductions en bourse sont très attractives pour les investisseurs", relève Fabian De Smet.

"Beaucoup de gens coincés chez eux se regroupent pour investir leurs liquidités dans les actions. Cela crée de la spéculation. Les IPO s’inscrivent dans ce tableau."
Frank Vranken
responsable de la stratégie d’investissement chez Puiletco

"Beaucoup de gens, coincés chez eux par le confinement, regardent les bourses et les réseaux sociaux. Ils se regroupent pour investir leurs liquidités dans les actions. Cela crée de la spéculation. Les introductions en bourse s’inscrivent dans ce tableau", remarque Frank Vranken. Il juge que le climat actuel sur les marchés n’est pas très sain pour cette raison. "Aux États-Unis, le régulateur des marchés a indiqué suivre de près la situation, car sa mission est d’assurer la protection des petits investisseurs. Il veut aussi rappeler que la bourse doit rester un bon moyen régulier pour le financement des sociétés, et pas un casino", indique-t-il.  

Lors d’une récente audition auprès du Sénat américain organisée suite aux remous sur le titre Gamestop, la patronne du New York Stock Exchange, Stacey Cunningham, a également répété que la bourse n’est pas un casino. "Nous dirigeons un marché qui fournit des opportunités pour les investisseurs, pour investir dans des sociétés dans lesquelles ils croient et dont ils pensent qu’elles vont croître, et partager avec elles la création de valeur", a-t-elle indiqué en interview.

"Il faut remonter aux années 2000 pour retrouver un tel niveau d’excitation des investisseurs."
Frank Vranken

La période actuelle des introductions en bourse rappelle à certains analystes la situation au début du XXIe siècle, au moment de la bulle Internet. "Il faut remonter aux années 2000 pour retrouver un tel niveau d’excitation des investisseurs", souligne Frank Vranken. "D’autres chapitres vont arriver avant la fin du livre."

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