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Vendre ses actions en mai et revenir en Bourse à l'automne: un bon tuyau?

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"Sell in May and go away", ce principe doit-il être suivi à lettre? Voici tout de même quelques nuances qu’il est bon d’avoir à l’esprit…

L’adage selon lequel il est conseillé de vendre ses actions au mois de mai et de ne revenir sur les marchés boursiers qu’au mois de septembre paraît bien parti pour être d’actualité en 2019. Depuis son point le plus haut de l’année atteint à la mi-avril, l’indice Bel 20 accuse déjà un repli de près de 10%. Si cet adage ne fait pas l’unanimité parmi les experts de la gestion d’actifs, force est de reconnaître que ses adeptes ont le sourire ces derniers jours. Ils pourraient même être en mesure de le conserver dans les semaines à venir. Tant les incertitudes sur les marchés financiers persistent. Pour autant, doit-il être suivi chaque année? Pour répondre à cette question, commençons par nous pencher sur son historique.

À l’origine de ce dicton

L’existence de ce dicton fait suite à l’observation selon laquelle les marchés performent moins bien durant les mois d’été. Cette période marquée par l’absence de nombre d’investisseurs partis en vacances fait que les échanges en Bourse sont considérablement réduits. Les chances pour les actions de surperformer dans ce contexte sont du coup moins évidentes. Les investisseurs avaient coutume, pour cette raison, d’alléger leurs positions, voire de les céder totalement, avant de partir respirer un autre air.

"Oubliez le ‘Sell in May’cette année. Il ne fonctionnera pas en 2019".
Alain Bokobza
Stratégiste Société Générale (Paris)

Cette façon de procéder est compréhensible. Du moins pour les temps passés, alors que les moyens de communication n’étaient pas aussi aisés qu’à l’heure actuelle. Celui qui, il y a plusieurs décennies d’ici, décidait de passer quelques semaines dans les coins les plus reculés d’Ardèche en France, par exemple, à la Côte d’Azur ou ailleurs encore, n’avait quasi pour seul moyen de communication que le téléphone pour passer ses ordres à son agent boursier. Ce qui était loin d’être évident. À la Bourse de Bruxelles, les boursicoteurs avaient pour ce motif coutume de dire qu’il fallait "vendre au mois de mai et revenir après la foire du Midi". Cette foire avait lieu, et a toujours lieu d’ailleurs, chaque année dans les environs de la gare du Midi à Bruxelles, durant les mois de juillet et août.

A vrai dire, c’est dans les milieux financiers anglo-saxons que ce dicton a vu le jour. Sa formulation d’origine était la suivante: "Sell in may and go away, buy again on St Leger Day." Ce qui, dans la langue de Voltaire, signifie "vendre ses actions en mai et ensuite partir, pour ne revenir qu’en septembre, le jour de la St Leger". Cette phrase, rappelle le site Investopedia, fait référence à l’habitude des aristocrates, des marchands et des banquiers de quitter la City de Londres (le centre financier de la capitale britannique) et de s’évader dans d’autres régions du pays pendant les mois chauds d’été. Le jour de la St Leger fait allusion aux célèbres courses hippiques qui ont lieu à la fin de l’été. Cette manifestation, qui se déroulera cette année le 14 septembre, peut attirer jusqu’à 25.000 turfistes. Son origine remonte à 1776.

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Wall Street plus profitable en hiver

Voilà pour la petite histoire sur l’apparition de ce dicton. Pour autant, sa "survie" jusqu’à nos jours ne nous dispense pas de poser la question de savoir s’il constitue vraiment la panacée. S’il est vivement recommandé de le suivre. En d’autres mots encore, de savoir s’il se vérifie chaque année.

Pour The Stock Trader’s Almanac, la réponse ne fait aucun doute. Elle est affirmative. Selon cette newsletter mise en route il y a quelques décennies par le vétéran américain Yale Hirsch, spécialisé dans l’investissement boursier, l’indice Dow Jones de la Bourse de New York a enregistré un return moyen de 0,3% seulement depuis 1950 au cours de la période qui va de mai à octobre. Par contre, le gain moyen qu’un investisseur pouvait espérer obtenir entre les mois de novembre et avril était plus conséquent. Il s’élève en moyenne à 7,5%. En 66 ans, résumait fin avril The Stock Trader’s Almanac, soit entre 1950 et 2015, le Dow Jones a accumulé un gain de 17.993 points durant les mois d’hiver, contre à peine 434 points entre mai et octobre!

Depuis 1999, le Bel 20 accuse un repli moyen de 0,9% entre mai et octobre. Mais un gain de 4,1% entre novembre et avril. Ces bilans exigent toutefois quelques précisions.

Pour justifier ces performances, Yale Hirsch pointe les volumes moins importants durant l’été en raison de l’absence de nombreux traders partis en vacances, et les flux d’investissements qui sont à l’inverse plus importants au cours des mois d’hiver. Vu la pauvre performance de Wall Street depuis le début de ce mois de mai, Yale Hirsch est bien parti pour avoir raison cette année. Le Dow Jones accuse déjà un recul de 4%.

Pas cette année!

Il va falloir à cet indice en revanche opérer une remontée dans les tout prochains mois pour ne pas contrarier les prévisions récentes concoctées par l’équipe des stratégistes de la banque française Société Générale. Emmenée par Alain Bokobza, cette équipe s’était accordée sur l’idée qu’il fallait "oublier le ‘Sell in May ang go away’" cette année. "Cela ne fonctionnera pas cette année", martelaient-ils dans une note publiée il y a un mois également.

Pour les stratégistes de la banque parisienne, les estimations des analystes pour les bénéfices des sociétés sont généralement ambitieuses au début d’une année. Du coup, les révisions à la baisse de leurs anticipations, qui ont lieu dans les mois qui suivent, pesaient sur l’évolution des marchés boursiers entre juin et octobre. Mais au début de cette année, les prévisions de bénéfice étaient cette fois solidement dégradées. Et l’on commence à les revoir à la hausse.

"2019 sera différente, alors que nous avons démarré l’année avec des attentes qui étaient déjà très pessimistes", résument les stratégistes de la banque française. Ils estiment invraisemblables des révisions à la baisse supplémentaires pour les résultats de sociétés au cours des prochains mois d’été.

Des mois de crise

Qui de Yale Hirsch ou d’Alain Bokobza va avoir raison cette année? On l’a dit, le premier tient pour l’heure un avantage. Il a pour lui la belle progression des marchés boursiers au cours des 4 premiers mois de l’année, suivie depuis quelques semaines de ventes bénéficiaires. L’indice Dow Jones avait engrangé une hausse de 13,7% durant cette première période de l’année. En Europe, qui avait difficilement clôturé l’année 2018, les indices avaient enregistré des gains frôlant les 20%. Quoi de plus normal que les investisseurs soient tentés à présent de prendre des bénéfices.

Si les Bourses ont en moyenne été moins performantes en été qu’en hiver ces dernières décennies, force est de reconnaître que les grosses crises auxquelles elles ont été confrontées ont souvent eu lieu lors des mois de septembre et d’octobre. Qu’on se souvienne notamment de la crise de la livre sterling en septembre 1992, victime de positions spéculatives conduites par le milliardaire George Soros, et qui a affecté le moral des boursiers; des attentats qui ont ébranlé les tours du WTC de New York en septembre 2001; qui ont plongé les Etats-Unis dans une récession; ou encore de la chute de la banque américaine Lehman Brothers en septembre 2008. Ces événements contribuent à l’idée partagée par de nombreux investisseurs selon laquelle le mois de septembre est le moins performant de l’année.

À ces facteurs négatifs, on ajoutera encore le fait que les plus gros krachs boursiers se sont généralement déroulés au cours du premier mois de l’automne. Comme en octobre 1929. Ou en octobre 1987, quand le 19 de ce mois, Wall Street avait signé la plus forte chute journalière de son histoire. La Bourse américaine avait été délestée en quelques heures seulement du quart de sa valeur.

Le Bel 20 concerné?

Bien évidemment, l’indice Bel 20 de la Bourse de Bruxelles n’a pas échappé à tous ces éléments. Ce qui fait que, lui aussi, affiche sur le long terme des performances moyennes inférieures entre les mois de mai et d’octobre à celles accumulées entre novembre et avril. Depuis 1999, il enregistre une hausse moyenne de 4,1% durant les mois d’hiver. Par contre, le bilan moyen pendant les mois d’été est, lui, négatif de 0,9%.

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Il ne fait donc pas bon non plus à première vue d’être investi dans les valeurs belges entre mai et octobre. Mais la moyenne concernant la période d’été fait – on doit le reconnaître – de l’ombre à des périodes qui ont été finalement favorables. Sur les 20 dernières années, l’été a constitué une période positive pour le Bel 20 à 12 reprises, tandis qu’il s’est achevé dans le rouge 8 fois "à peine" (voir infographie). Quant à la période d’hiver, le bilan a malgré tout été négatif à… 6 reprises.

Trois années de crise, à savoir celles de 2002, quand le Bel 20 a perdu 29% entre mai et octobre suite au dégonflement de la bulle des valeurs technologiques, de 2008 (-46,5%) avec la chute de la banque Fortis, et de 2011 (-22,1%) du fait de la crise financière en Grèce, ont tiré à la baisse la performance moyenne du Bel 20 durant les mois d’été.

Dans le même temps, ce dont cette performance "estivale" ne tient pas compte, ce sont les distributions de dividendes. Ces opérations, qui se déroulent, pour la plupart des entreprises belges cotées, aux mois de mai et juin, si elles étaient prises en compte, rehausseraient immanquablement le bilan moyen. Le rendement brut moyen des 20 actions du Bel 20 se situe chaque année entre 3 et 4%. Est-il dès lors vraiment opportun de prendre le risque de se passer de dividendes? Cela d’autant qu’il arrive que des périodes d’été soient plus profitables que celles qui vont de novembre à avril. L’été 1987 constitue à cet égard l’exemple le plus frappant. Dans le sillage de la Bourse de New York, qui avait culminé à un niveau record en plein milieu du mois d’août, les Bourses européennes, y compris celle de Bruxelles, caracolaient à des sommets.

Enfin, autre facteur non négligeable en défaveur du dicton qui suggère de vendre ses actions en mai et de racheter à l’automne, il y a lieu d’avoir à l’esprit que les frais de courtage qu’occasionnent les transactions boursières peuvent grever la performance d’un portefeuille.

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