interview

Vincent Juvyns (JPMorgan Asset Management): "La meilleure alternative à l'inflation, c'est d'investir son patrimoine"

Vincent Juvyns est responsable de la stratégie d’investissement chez JPMorgan Asset Management. ©Dieter Telemans

La période est délicate pour les épargnants avec une inflation qui s'accélère. Celle-ci ne devrait toutefois pas progresser fortement à long terme, estime Vincent Juvyns de JPMorgan Asset Management.

L’inflation donne du fil à retordre aux banques centrales. En zone euro, elle a augmenté à 2% en mai, son rythme le plus élevé depuis 2018. La forte progression de l’indice des prix à la consommation a poussé la Banque centrale européenne à relever ses prévisions d’inflation. Toutefois, au terme de sa réunion de politique monétaire jeudi, l’institution a décidé de ne pas toucher à ses taux d’intérêt, ni à ses programmes de rachats d’actifs.

Du côté des États-Unis, les prix à la consommation ont augmenté de 5% en un an à 3,8% en mai, du jamais vu depuis treize ans. Mais la secrétaire au Trésor Janet Yellen a évoqué des facteurs transitoires. La Réserve fédérale américaine table sur un retour à 2% d’ici quelques mois.

"L’économie mondiale fonctionne sur un mode on-off. Pour l’instant, on est en mode 'on'. Tout le monde se précipite pour acheter les mêmes biens et services."

Vincent Juvyns, responsable de la stratégie d’investissement chez JPMorgan Asset Management, constate aussi des facteurs temporaires responsables de la hausse de l’inflation. Il ne voit pas un retour à la situation des années 60 et 70, durant lesquelles une forte inflation avait perduré alors que l’économie tournait au ralenti, autrement dit, un scénario de stagflation.

L’inflation s’est avérée plus haute que les prévisions des banques centrales. Comment expliquez-vous cette situation?

 Les banques centrales ont bien indiqué dans leur communication que les pressions inflationnistes restent transitoires. J’ai du mal à voir celles-ci comme soutenable d’ici l’année prochaine. Si on compare les niveaux de l’inflation en juin à ceux d’il y a deux ans, on constate une évolution faible. Cela s’explique par une inflation très basse en 2020. L’évolution de l’inflation n’est pas choquante. L’économie mondiale fonctionne sur un mode on-off. Pour l’instant, on est en mode "on". Tout le monde se précipite pour acheter les mêmes biens et services. Mais dans six mois, on ne va plus reproduire la même euphorie. De plus, on voit que du côté de la chaîne manufacturière et logistique, cela s’améliore. L’envolée du fret maritime commence à retomber.

"On assiste à des pressions déflationnistes avec la pénétration de la technologie."

Il ne faut donc pas craindre un scénario comme dans les années 70?

Nous ne sommes pas dans un nouveau cycle d’inflation plus élevée. Nous ne sommes pas dans les années 60 et 70. Rien dans les plans de relance budgétaire ne prévoit de poursuite durable des économies. En Europe, le plan reste faible. Aux Etats-Unis, il ne reste pas suffisant malgré des milliards déployés. De plus, on assiste à des pressions déflationnistes avec la pénétration de la technologie. Les employés font face à la compétition des robots. Amazon reste une concurrence importante pour les commerces physiques. Le télétravail devient de plus en plus important. Les voyages d’affaires vont se réduire car certaines réunions vont se dérouler par vidéoconférence. Même du côté des salaires, on ne voit pas d’augmentation significative. En Belgique, les accords sociaux montrent qu’il est difficile de s’entendre sur une hausse salariale. Hors horeca actuellement, on ne constate pas une recherche de personnel. L’affiliation aux syndicats reste en baisse, ce qui diminue la capacité à négocier avec les employeurs. De plus, les personnes âgées consomment moins de biens et services. Alors, à court terme, l’inflation peut atteindre 5%. Un niveau de 4% en Allemagne ne m’étonnerait pas. Mais sur le plus long terme, j’ai du mal à y voir un niveau pérenne.

Les banques centrales ont raison de ne pas paniquer?

Oui. La Fed l’a bien indiqué. Les choses vont se tasser. Du côté de la Banque centrale européenne, il faut remarquer que l’indice des prix à la consommation ne prend pas assez en compte l’immobilier. La BCE pourrait inclure dans sa mesure l’évolution des loyers. Cela provoquerait une hausse de l’inflation. Toutefois, la tendance pré-covid n’est pas remise en cause, car l’économie fonctionne sur un mode on-off.

Comment expliquez-vous la dichotomie entre les économies américaines et européennes?

L’économie américaine est restée bien plus ouverte qu’en Europe durant la pandémie. Cela a été bénéfique. De plus, 20% du PIB américain a été octroyé par les plans de relance en décembre et en janvier. Ce boost fiscal inouï ne supporte aucune comparaison au niveau international. La vaccination plus avancée et le soutien fiscal important a donné un avantage aux Etats-Unis. Leur économie est plus flexible, les entreprises ont pu virer leurs employés alors qu’en Europe, les filets de sécurité sociaux existent. Le continent a un, voire deux trimestres de retard en termes de vaccins par rapport aux Etats-Unis. Il a dû résorber son retard. Le plan de relance européen est insuffisant. Je reste toutefois ébloui que l’Europe est parvenue à s’entendre sur celui-ci. Il ne sera pas positif pour la Belgique, mais en Italie, le gouvernement de Mario Draghi s’en réjouit.

"Le rendement de l’épargne, déjà très faible, est grignoté par une inflation encore plus élevée."

Comment expliquez- vous la surperformance des indices européens par rapport aux indices américains depuis le début de l’année?

Au début, je n’étais pas convaincu que la rotation sectorielle vers les actions value (liées au cycle économique) touche les marchés européens, surtout pour les banques. Mais cette thématique a joué pour les indices européens. L’Europe est un marché cyclique par excellence. Lorsque la croissance économique mondiale repart, des indices comme le CAC 40 qui sont qualifiés de croissance sont plébiscités. Par contre le secteur technologique a souffert, ce qui a pesé sur les indices américains.

Que peut faire l’investisseur face à l’inflation?

Le rendement de l’épargne, déjà très faible, est grignoté par une inflation encore plus élevée. Le statu quo de la BCE sur les taux d’intérêt fait pression sur les banques commerciales, qui ont commencé à déployer des taux d’intérêt négatifs pour des comptes de minimum 100.000 euros. Cela devient un vrai problème, en plus de l’inflation. Se tourner vers les obligations n’est pas une solution, car les rendements sont faibles et avec la hausse des taux d’intérêt attendue, une perte de capital s’annonce. Il reste donc les actions de sociétés dont on sait que les revenus sont liés à l’inflation.

Du côté des actions, nous avons constaté que certains titres très populaires sur les réseaux sociaux séduisent beaucoup de particuliers. Est-ce une bonne stratégie pour investir en actions?

En Belgique, toutes les banques proposent des sicavs où vous pouvez investir à partir de quelques euros et diversifier vos placements. Les sicavs sont des véhicules bien trouvés pour investir à partir de 10 euros. De plus, les frais bancaires pour ces produits ont diminué. Il y a donc un incitant à placer son argent en Bourse via les sicavs, et éviter les tendances comme Gamestop, … Par ailleurs, les sicavs sont plus démocratiques que les obligations, par exemple, où il faut investir par tranche de 1.000 euros.

Dans le contexte actuel, faut-il miser sur l’or?

L’or ne progresse que dans deux situations, l’hyperinflation ou la déflation. Si vous vous inquiétez de l’hyperinflation et que vous estimez que les banques centrales se trompent, alors l’or est un bon actif.

14%
Le Stoxx 600 affiche une performance supérieure au S&P 500 depuis le début de l'année.

Quelle région faut-il privilégier?

Les marchés d’actions ont bien progressé depuis le début de l’année. Le Stoxx 600 a pris 14% et le S&P 500 12%. Les actions ne sont donc plus bon marché. De plus, la hausse des craintes sur l’inflation, les discussions de politique monétaire plus délicates et un tapering (diminution des rachats d’actifs, NDLR) de la Réserve fédérale américaine attendus en septembre vont amener une plus forte volatilité sur les marchés. On va aussi assister à des prises de bénéfices après la forte hausse depuis le début de l’année. Il faudra accrocher sa ceinture, car on ne verra plus de progressions continue. Ceci dit, nous voyons encore du potentiel dans les petites capitalisations américaines qui profitent de la reprise économique. En Europe, les valeurs cycliques vont continuer à bénéficier de la réouverture des économies. Le Japon et la Chine vont aussi profiter de la croissance économique mondiale. Par contre, nous sommes plus prudents pour les marchés émergents. La situation sanitaire va continuer de peser au Brésil et en Inde. Au Brésil, une inflation défavorable a récemment poussé la banque centrale du pays à relever ses taux.

Il faut ajouter que cette année, avec le retour des bénéfices des entreprises, ceux-ci vont permettre aux sociétés de choyer leurs actionnaires grâce à de nouveaux programmes de rachats d'actions et des dividendes plus généreux. Le rendement du dividende en actions reste supérieur à celui des obligations gouvernementales. Il reste supérieur à l'inflation. Donc, même s'il faut accrocher sa ceinture, la meilleure alternative à l'inflation, c'est d'investir son patrimoine.

Les phrases-clés

  • "Nous ne sommes pas dans un nouveau cycle d’inflation plus élevée. Nous ne sommes pas dans les années 60 et 70."
  • "Les banques centrales ont bien indiqué dans leur communication que les pressions inflationnistes restent transitoires."
  • "Le rendement de l’épargne, déjà très faible, est grignoté par une inflation encore plus élevée."

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