reportage

Visite guidée chez Trafigura, trader en matières premières

©REUTERS

Le niveau historique atteint le trimestre dernier par le pétrole - c’est-à-dire un prix négatif aux Etats-Unis - n’a pas pénalisé Trafigura. Au contraire. Le trader de matières premières prospère lorsque les marchés sont désorganisés, quitte à travailler toute la nuit. Visite guidée à Genève.

Pour comprendre ce que fait Trafigura, il suffit de jeter un coup d’œil sur ses bureaux au Texas et en Chine. Il s’agit des deux implantations du groupe affichant la croissance la plus rapide, et ce n’est pas un hasard. Le Texas est l’épicentre de la production de pétrole de schiste aux Etats-Unis, un « Wild West » de milliers de petits entrepreneurs ayant transformé les Etats-Unis en plus grand producteur de pétrole au monde, et ce en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. De son côté, la Chine est le plus grand consommateur de pétrole de la planète et compte d’innombrables petites raffineries qui transforment le pétrole brut en carburant. Le travail de Trafigura consiste à connecter ces deux mondes.

«Nous promettons à nos clients de leur fournir une certaine quantité d’un produit donné, pour un montant spécifique et sur un site de livraison prédéterminé.»
Saad Rahim
Économiste en chef de Trafigura

« C’est un métier vieux comme Mathusalem », explique l’économiste en chef de Trafigura, Saad Rahim, réfutant ainsi l'image d'une maison de trading tape-à-l'œil où on spéculerait sur le prix du pétrole. « Nous promettons à nos clients de leur fournir une certaine quantité d’un produit donné, pour un montant spécifique et sur un site de livraison prédéterminé. Le terme de ‘marchand’ conviendrait mieux pour décrire notre activité. »

Vu sous cet angle, Trafigura constitue un maillon logistique entre le producteur et le consommateur. Cet intermédiaire achète différents types de pétrole brut à plusieurs fournisseurs, le stocke, le transporte, le mélange, et le fait raffiner pour ensuite le livrer au client. Pour Trafigura, le prix du pétrole importe peu, sauf en cas de fortes fluctuations et de déséquilibre entre l’offre et la demande.

Prix du pétrole négatif

Le dernier trimestre fut particulièrement porteur. En avril, les contrats de futures pour la livraison en mai de pétrole WTI (West Texas Intermediate) sont retombés à -40 dollars le baril. Un prix négatif, où les acheteurs recevaient de l’argent en échange de pétrole, au lieu de payer. A ce moment-là, il fallait pouvoir stocker physiquement du pétrole. Et c’était bien là le problème: suite à l’effondrement de la demande provoqué par la pandémie de Covid-19, les réservoirs américains étaient pleins, ce qui a provoqué un rush sur les wagons-citernes, les tankers et les pipelines pour y stocker temporairement du pétrole.

-40 $
Le prix des contrats de futures pour la livraison de pétrole en mai est retombé en territoire négatif en avril.

Ceux qui disposaient de capacités de stockage ont fait des affaires en or. Ce fut le cas de Trafigura. « Nous avons très vite compris qu’un problème de demande allait se poser. Nous avons donc commencé immédiatement à réserver des capacités de stockage supplémentaires », se souvient Rahim. Trafigura, qui possède aussi quelques tankers, a ainsi pu profiter d’une forme extrême de « contango ». Ce terme est utilisé lorsque le prix « spot » du pétrole est plus bas que le prix des « futures » pour une livraison par exemple un mois plus tard. Pour des acteurs comme Trafigura, le prix négatif de l'or noir fut une bonne occasion d’acheter du pétrole à bas prix et de le stocker pour des livraisons ultérieures, rééquilibrant ainsi le marché. Pour le personnel, cette situation inédite s’est traduite par de longues nuits de tractations et d’arrangements, explique Rahim.

Centre névralgique

Les aspects logistiques sont gérés par une équipe installée dans la même grande salle d’arbitrage que les traders, dans les bureaux de Trafigura à Genève. Le centre névralgique des activités de trading est réparti sur sept niveaux, explique Ben Luckock, coresponsable du trading de pétrole, tandis qu’il nous promène à travers l’étage des traders de pétrole. Par-dessus les toits, de l’autre côté de la route, on peut apercevoir le sommet du célèbre Jet d’Eau du Lac de Genève.

83
milliards $
Le chiffre d'affaires de Trafigura au premier semestre.

Luckock explique que le rôle des traders consiste principalement à couvrir les risques, et à ne pas en prendre en spéculant. Le négoce de matières premières est d’ailleurs surtout une affaire de marges et de volumes, souligne-t-il, et il est capital de protéger autant que possible les marges (réduites) grâce à des futures (cf. encadré). Trafigura traite des sommes gigantesques - 83 milliards de dollars de chiffre d’affaires au cours du premier semestre - qui génèrent habituellement une marge brute de l’ordre de 2%. Grâce à l’importante volatilité des prix, les six premiers mois de l’année furent exceptionnels, avec des marges de 3,8%.

La taille joue donc aussi un rôle crucial. Luckock parle d’un « immense réseau » de centaines de producteurs, raffineries et transporteurs qui couvrent l’ensemble de la planète et où il est nécessaire de disposer d’antennes. Trafigura investit lui-même des sommes importantes dans les infrastructures et parfois aussi dans des producteurs, comme c’est le cas avec le groupe belge Nyrstar, spécialisé en zinc. « Tout est placé sous le signe de l’efficience, qui est sans cesse améliorée. Cela devient de plus en plus problématique pour les acteurs de niche », ajoute Luckock. Suite à l’augmentation de la taille des acteurs, seule une poignée de traders ont survécu - comme Glencore, Mercuria, Gunvor et Vitol - à côté de Trafigura. Ce dernier traite à lui seul de 3 à 5 millions de barils de pétrole brut par jour pour une production mondiale quotidienne d’environ 100 millions de barils.

« Il est possible que la demande de pétrole se contracte quelque peu au cours des prochaines années suite à l’émergence des voitures électriques, mais dans ce cas, nous vendrons plus de cuivre et de nickel, utilisés dans les batteries. »
Saad Rahim

Grâce aux possibilités de diversification, la taille de l’entreprise apporte une forme de protection supplémentaire contre les risques, qui vient s’ajouter aux futures. Par exemple, les activités telles que le stockage et le transport interagissent comme des vases communicants: lorsque la demande de pétrole – et donc le transport – recule, le secteur a davantage besoin de capacités de stockage. Il est également possible de se diversifier en jouant sur différentes matières premières.

« Prenez le pétrole et les métaux », explique Rahim. « Il est possible que la demande de pétrole se contracte quelque peu au cours des prochaines années suite à l’émergence des voitures électriques, mais dans ce cas, nous vendrons plus de cuivre et de nickel, utilisés dans les batteries. »

Anticiper la demande

Malgré les couvertures, il est parfois impossible d’éviter des pertes. Une situation qui ne semble pas perturber Luckock. « Pour autant bien entendu que vous ayez suivi un raisonnement bien étayé en tant que trader. Mais vous pouvez néanmoins jouer de malchance. » La gestion des risques reste donc primordiale, en particulier parce que les négociants en matières premières travaillent avec d’importantes sommes empruntées – en d’autres termes, avec des leviers – les produits étant utilisés comme nantissement. Une perte importante peut donc rapidement avoir des conséquences énormes.

«Tout commence par la demande et donc par la croissance économique, car sur le plan de l’offre, c’est plus clair.»
Saad Rahim

C’est pourquoi il est aussi essentiel d’anticiper correctement la demande de pétrole. « Tout commence par la demande et donc par la croissance économique, car sur le plan de l’offre, c’est plus clair », explique Rahim. La géopolitique joue un rôle important dans le prix du pétrole: il suffit de penser aux guerres commerciales ou aux conflits au Moyen-Orient. Le cours du dollar a lui aussi un impact sur les prix étant donné que le pétrole se négocie dans la devise américaine. Toute hausse du billet vert constitue donc un frein pour la demande, en particulier des pays émergents. Le sentiment qui prévaut sur les marchés d’actions a aussi un impact sur le prix, indépendamment des facteurs influençant l’offre et la demande.

« Le climat d’incertitude résultant de la crise du coronavirus complique encore l’estimation de la demande à venir », poursuit Rahim. « N’oubliez pas que lorsque la demande se situe à 98% ou même 95% de la demande habituelle, on parle de problème important pour le marché pétrolier. Cet écart peut sembler minime à première vue, mais il ne faut pas oublier que 95% équivalent à une baisse de 5 millions de barils par jour. C’est presque catastrophique. »

Le recours de plus en plus fréquent aux « big data » devrait améliorer la situation. Trafigura investit dans des outils d’analyse qui lui permettent de contrôler les flux mondiaux de transport et de stockage. « Les satellites nous indiquent si un tanker se dirige vers l’Europe ou les Etats-Unis, sur base de sa position en mer », explique Rahim. Cela fournit la petite information supplémentaire qui permet à un trader de mieux étayer ses positions.

Comment Trafigura couvre-t-il le risque de prix ?

Les négociants en pétrole souhaitent limiter autant que possible le risque de " flat price ". En d’autres termes, que le prix du pétrole n’évolue pas favorablement entre le moment où le trader s’engage à vendre une quantité donnée de pétrole et le moment où le produit est effectivement livré. La couverture de ce risque se fait via des futures, des contrats avec engagement de fournir une certaine quantité à un moment spécifique, à un prix prédéterminé.

Imaginons que le prix d’un baril de Brent se monte aujourd’hui à 50 dollars et qu’au moment de la livraison trois mois plus tard il ne dépasse plus 45 dollars. Si le trader ne fait rien, il perdra 5 dollars par baril. Mais il peut verrouiller le prix de vente à 50 dollars en vendant aujourd’hui des futures et en les rachetant dans les trois mois.

En vendant un future, il se protège – ou spécule – contre une baisse du prix, car il gagne aujourd’hui 50 dollars et rachètera la future plus tard pour 45 dollars. Ces 5 dollars de bénéfice compensent le montant perdu sur la transaction physique du trader, qui doit vendre son pétrole 5 dollars moins cher (45 au lieu de 50 dollars). Entretemps, sa marge bénéficiaire – par exemple 150 cents par baril de pétrole – est garantie. Il peut arriver – même si c’est plutôt rare – que Trafigura prenne une position spéculative sur le risque de " flat price ", mais seul un petit groupe de personnes y sont autorisées. " Nous ne sommes pas dans le business qui consiste à prédire le prix du baril ", explique Ben Luckock, coresponsable du trading du pétrole. " Nous voulons limiter les risques autant que possible, car nous n’y avons aucun avantage concurrentiel. Qui sait ce que le président Trump tweetera demain et qui influencera peut-être le cours du pétrole ? "

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