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Comment investir lorsque les taux montent?

©Filip Ysenbaert

Les tensions inflationnistes font remonter les taux et l'on craint un ralentissement de la croissance. Le secteur technologique fait la grimace. Quels choix d'investissement poser?

Le sentiment boursier peut rapidement basculer. Après un été calme et sans soucis, marqué par de légers gains, de soudaines vagues de ventes ont déferlé sur les marchés d’actions. Septembre a ainsi confirmé sa réputation de pire mois boursier. Ces dernières semaines, les bourses européennes ont plusieurs fois cédé plus de 2%. Depuis le pic du mois d’août, l’indice Bel 20 a perdu plus de 5%.

Le secteur technologique a réagi avec encore plus de force. Lundi et mardi, les actions stars comme les géants néerlandais des puces électroniques ASML et ASMI ont dévissé de plus de 10%, sans la moindre nouvelle négative les concernant. La société belge Melexis a suivi le même mouvement. L’indice Nasdaq Composite, qui comprend de nombreuses valeurs technologiques, a perdu 6% en trois semaines.

"Alors qu’auparavant les entreprises étaient pénalisées à titre individuel après une mauvaise nouvelle, aujourd’hui, c’est tout le secteur qui souffre."
Tom Simonts
Économiste senior chez KBC

D’autres secteurs ont également chuté. Dans le secteur immobilier, les actions comme WDP , Montea , VGP et Aedifica , qui avaient connu une forte hausse, ont cédé de 5 à 10% en quelques jours. D’Ieteren , le champion de 2021, a également perdu 11%.

"La vitesse à laquelle le marché s’est retourné est frappante", estime Tom Simonts, économiste senior chez KBC. "À cause de leur concentration dans des trackers ou des fonds thématiques, les flux financiers sont moins diversifiés qu’auparavant. Les programmes de trading automatisés, qui se basent sur l’orientation du marché, renforcent encore cette tendance. Tout le monde va dans la même direction. Alors qu’auparavant les entreprises étaient pénalisées à titre individuel après une mauvaise nouvelle, aujourd’hui, c’est tout le secteur qui souffre."

Répétition

Ces mouvements violents semblent être la répétition de ce qui s’est passé en mars de cette année. La cause est la même : la hausse des taux à long terme, surtout aux États-Unis. Cette semaine, le rendement des Bons du Trésor américains à dix ans est repassé au-dessus de 1,5% pour la première fois depuis juin, ce qui représente une hausse de 35 points de base par rapport au début du mois d’août. En Belgique également, le taux à long terme est passé de -0,2% à 0,1%. Notre pays ne peut donc plus emprunter gratuitement.

Toute hausse des taux a de nombreuses implications pour les actions. Tout d’abord, elle rend les dividendes et les plus-values moins attrayants par rapport aux rendements des bons d’État (non risqués). Elle augmente également les coûts financiers des entreprises et pèse donc sur leur rentabilité.

-26%
Le gestionnaire patrimonial Puilaetco a calculé que si les taux passaient de 1 à 1,5%, les bénéfices des entreprises sur 30 ans vaudraient 26% de moins.

Les valeurs "de croissance" sont particulièrement sensibles aux taux, car leur valorisation s’appuie en grande partie sur les bénéfices futurs et elles doivent en outre beaucoup investir. Avec un taux zéro, 100 euros valent toujours 100 euros cinq ans plus tard. C’est différent si vous pouvez gagner de l’argent sans risque via les obligations souveraines, alors qu’un taux d’intérêt plus élevé augmente les coûts du capital des entreprises. Dans un modèle de valorisation d’une action, le cours peut rapidement varier de plusieurs dizaines de pourcents. Le gestionnaire patrimonial Puilaetco a calculé que si les taux passaient de 1 à 1,5%, les bénéfices sur 30 ans vaudraient 26% de moins.

Inflation

La montée soudaine de la courbe des taux s’explique en grande partie par la crainte de la reprise de l’inflation. De plus en plus d’investisseurs doutent de l’affirmation des banques centrales selon laquelle cette hausse de l’inflation ne serait que temporaire parce qu’elle est surtout provoquée par des problèmes dans la chaîne d’approvisionnement dus à la pandémie de coronavirus. Et de nombreuses pénuries, comme celle des semi-conducteurs, persistent.

De plus, la hausse des prix de l’énergie inquiète. Le gaz naturel à livrer aux Pays-Bas coûte aujourd’hui cinq fois plus qu’au début de l’année, ce qui propulse également les prix du pétrole et de l’électricité vers des sommets. Combiné à la pénurie de main-d’œuvre, ce cocktail est la recette idéale pour une hausse des salaires, ce qui pourrait provoquer une spirale inflationniste. Et donc de nombreux investisseurs craignent que les banques centrales ne referment les robinets plus rapidement que prévu pour freiner l’inflation. En Belgique, l’inflation atteint près de 3%, tandis qu’aux États-Unis, elle se situe depuis quatre mois au-dessus de 5%.

Ici et là, on entend même prononcer le mot "stagflation", ce qui signifie inflation élevée combinée à une très faible croissance, voire à une croissance négative. Car les problèmes économiques commencent à s’accumuler. En Chine, l’augmentation du nombre de règlementations et la débâcle du géant immobilier Evergrande menacent de peser sur la croissance. À cause de la hausse des prix de l’énergie, la Chine contraint ses usines à tourner au ralenti. En Europe, certains sites ont fermé leurs portes, car ils fonctionnaient à perte à cause du coût de l’énergie. De nombreuses usines sont obligées de réduire leur production à cause de la pénurie de pièces. Le constructeur automobile Opel a même fermé jusqu’à la fin de l’année une de ses usines allemandes, qui emploie 1.300 personnes, à cause de la pénurie de puces.

Confiance

Entre-temps, la rapide hausse des prix commence à peser sur la confiance des consommateurs. Aux États-Unis, elle a connu une forte baisse inattendue en septembre, alors que les économistes s’attendaient à une amélioration.

"Une partie de cette inquiétude s’explique par la recrudescence de la pandémie de Covid-19 et une autre par la hausse de l’inflation qui commence à éroder le revenu des ménages", explique James Knightley, économiste en chef d’ING. "La forte hausse des prix des logements en particulier augmente le danger inflationniste. Les prix dans les 20 plus grandes villes américaines ont augmenté de 20% en un an. Habituellement, la hausse des prix des actifs est une bonne nouvelle pour la confiance des consommateurs, car elle reflète la bonne santé de l’économie. Mais lorsque les prix augmentent aussi rapidement qu’aujourd’hui, cela peut donner l’impression que l’économie n’est plus sous contrôle. Le logement représente 31% du ‘panier de la ménagère’ américaine et se répercute dans l’index avec un retard d’environ 14 mois. À cause du poids important de l’immobilier, l’inflation américaine devrait rester supérieure à 5% au cours du premier trimestre 2022. Avec les chiffres de l’emploi relativement bons en septembre, la Réserve Fédérale pourrait décider de réduire les mesures de relance dès le mois de novembre."

"Le risque de hausse du taux américain à long terme devrait augmenter au cours des prochaines années. Dans ce cas, ce n’est pas une mauvaise idée de revoir son portefeuille d’actions."
Geert Van Herck
Stratégiste chez Keytrade Banque

"Le risque de hausse du taux américain à long terme devrait augmenter au cours des prochaines années. Dans ce cas, ce n’est pas une mauvaise idée de revoir son portefeuille d’actions", conseille Geert Van Herck, stratégiste chez Keytrade Banque.

La banque américaine JP Morgan a mené des recherches approfondies sur les secteurs et types d’actions affichant de meilleurs ou de moins bons résultats que la moyenne pendant une période de hausse des taux. Les actions financières se retrouvent au sommet de la liste, car toute hausse des taux à long terme augmente les marges des banques. L’écart entre le taux d’intérêt qu’elles appliquent aux crédits à long terme et celui qu’elles doivent payer aux épargnants à court terme augmente. Les assureurs profitent des coupons plus élevés des obligations, ce qui leur permet notamment de respecter plus facilement les impératifs en matière d’assurance-vie.

L’industrie se porte également bien, parce que toute hausse des taux s’accompagne généralement d’une accélération de la croissance. Les entreprises des secteurs pétrolier, gazier et des matières premières profitent également de la hausse des prix des matières extraites du sol.

©Filip Ysenbaert

On trouve tout en bas du classement les secteurs défensifs, comme les producteurs de biens de consommation essentiels tels que Nestlé , Unilever ou Coca-Cola , les entreprises de services aux collectivités comme Engie ou RWE , l’immobilier et le secteur technologique.

"C’est logique", explique Van Herck. "Dans les secteurs plus défensifs, on retrouve de nombreuses entreprises qui distribuent de beaux dividendes grâce à la stabilité de leurs bénéfices. Elles représentent souvent une alternative pour les investisseurs à la recherche de rendements fixes en période de taux bas. Lorsque les taux recommencent à monter, les obligations à rendement fixe redeviennent plus attrayantes que ces actions-là."

"Les taux montent, certes, mais pas au point où ils pourraient structurellement faire souffrir les bourses."
Vincent Juvyns
Stratégiste chez JP Morgan Asset Management

"Au niveau régional, le Japon et la zone euro se portent mieux en cas de hausse des taux, contrairement à Wall Street et aux pays émergents", poursuit Van Herck. "C’est assez logique, car le Japon et la zone euro comptent plus de sociétés industrielles dans leurs principaux indices, alors que les États-Unis et les pays émergents comptent plus d’actions technologiques. Les 'small caps' (petites capitalisations, NDLR) surperforment également parce qu’elles sont davantage actives dans les secteurs industriels et cycliques."

Éviter les actions trop chères

De nombreux investisseurs institutionnels se sont déjà préparés à cette hausse des taux. "Nous avons adapté nos portefeuilles. Nos fonds mixtes, en particulier, profitent de la hausse des taux", explique Vincent Juvyns, stratégiste chez JP Morgan Asset Management. "Les actions chères sont les plus vulnérables, alors que les actions 'value' (actions de rendement, NDLR) devraient relativement surperformer."

"Nous restons malgré tout positifs envers les marchés d’actions dans leur ensemble. Les taux montent, certes, mais pas au point où ils pourraient structurellement faire souffrir les bourses. De plus, cette évolution devrait être lente. Le danger devient réel lorsque les taux à long terme atteignent 2,5 à 3%. Nous en sommes encore loin. Avec des obligations et du cash, les investisseurs continuent à perdre du pouvoir d’achat. Ce ne sont pas des options. Et la réduction des mesures de relance ne signifie pas que les bourses baisseront. En 2013 également, le ‘tapering’ de la Réserve Fédérale s’est accompagné d’une hausse des cours."

"La nervosité des marchés est probablement temporaire et elle est normale après la hausse que nous avons connue. Cela devait finir par arriver"
Tom Simonts
Économiste senior chez KBC

"En outre, les actions offrent une bonne protection contre l’inflation", poursuit Juvyns. "Les entreprises qui sont en mesure d’augmenter leurs prix voient leurs bénéfices suivre le même chemin et peuvent augmenter leur dividende. De plus, les bilans des entreprises se sont améliorés suite à la récession provoquée par la pandémie. Il n’y a pas de problème d’endettement. Nous pensons qu’après la forte montée des cours, le potentiel de hausse s’est réduit. Le revenu des dividendes revêt dès lors davantage d’importance."

KBC vient de réduire légèrement son exposition aux actions, même si leur part respective est toujours plus élevée que la moyenne. "Nous ne sommes pas inquiets. La nervosité des marchés est probablement temporaire et elle est normale après la hausse que nous avons connue. Cela devait finir par arriver", estime Tom Simonts. "Nous avons libéré du cash pour disposer des moyens pour acheter en cas de correction. Mais nous ne nous attendons pas à ce que les banques centrales réduisent rapidement leurs mesures de soutien à cause de la hausse des prix de l’énergie et de la forte inflation."

"Dans l’absolu, les taux restent très bas", nuance encore Simonts. "Les investisseurs extrapolent beaucoup trop sur la base d’un scénario donné, ce qui provoque des fluctuations extrêmes. Fondamentalement par exemple, une petite hausse des taux ne change rien pour les locataires d’Aedifica. Et la fin de la pénurie de puces électroniques n’est pas pour demain, ce qui est une bonne nouvelle pour les fabricants de machines à produire des puces comme ASML. Les importantes fluctuations de cours sont autant d’opportunités."

Le résumé

  • Conséquence des tensions inflationnistes, les taux de référence sur le marché obligataire sont remontés ces dernières semaines.
  • Comme au mois de mars dernier, cette situation pèse sur les marchés d'actions, où les valeurs technologiques sont les plus touchées.
  • Une étude de JP Morgan montre qu'en période de hausse des taux, les actions des secteurs financier et industriel tirent surtout leur épingle du jeu.
  • Les actions chères, aux valorisations très élevées, devraient en revanche être évitées.

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