interview

"2021 sera l’année de la guérison"

Sonja Laud est stratège en chef du gestionnaire de fonds britannique Legal & General Investment Management (LGIM). Elle a été reprise par le magazine Financial News sur la liste des 100 femmes les plus influentes du secteur financier. ©Tom Pilston/Panos Pictures

"Malgré les nombreux défis qui nous attendent, nous voyons 2021 comme l’année de la “guérison”, tant au niveau économique, environnemental que sociétal", a déclaré Sonja Laud, stratège en chef du gestionnaire de fonds britannique Legal & General Investment Management (LGIM).

Sonja Laud, de nationalité allemande, a commencé sa carrière auprès du géant des fonds DWS Investments. Sous l’aile du célèbre Klaus Kaldemorgen, elle est rapidement devenue une étoile montante. «Mes patrons m’ont rapidement laissé beaucoup de liberté, ce qui m’a permis de comprendre très vite quels étaient mes points forts», confie Sonja Laud. En 2003, âgée de 29 ans à peine, elle s’est vu confier l’entière responsabilité d’une gamme de fonds d’actions mondiales et européennes chez DWS, et a réussi à attirer 6 milliards d’euros en deux ans.

Mais elle avait d’autres ambitions. En 2005, elle déménage à Londres pour travailler pour le gestionnaire britannique Schroders. «Pour ceux qui travaillent dans le secteur des fonds, c’est à Londres qu’ils trouveront le meilleur d’Europe. Je voulais absolument y aller pour améliorer mes connaissances», poursuit-elle. Quinze ans plus tard, après plusieurs années passées chez Schroders et ensuite chez Fidelity en tant que responsable des actions, elle travaille toujours à Londres.

«Pour ceux qui travaillent dans le secteur des fonds, c’est à Londres qu’ils trouveront le meilleur d’Europe.»

Depuis l’an dernier, elle occupe le poste de stratège en chef chez LGIM, la plus grande maison de fonds du Royaume-Uni, qui comptabilise plus de 1.300 milliards d’euros d’actifs sous gestion. Suite à cette nomination, Sonja Laud a été reprise par le magazine Financial News sur la liste des 100 femmes les plus influentes du secteur financier. Mais elle est bien plus qu’une excellente stratège: c’est aussi une militante qui se bat pour davantage de diversité dans le secteur.

Début décembre, vous avez communiqué vos estimations pour 2021. Vous êtes plutôt optimiste. Pourquoi?

Sonja Laud: «Bien entendu, nous ne pouvons pas savoir si certains facteurs de risques se matérialiseront, ni identifier les cygnes noirs. Mais sur la base des informations disponibles à l’heure actuelle, nous estimons qu’il y a suffisamment de raisons pour être positifs. Notre optimisme est basé sur l’arrivée d’un vaccin, attendu d’ici la fin du premier trimestre. Si c’est le cas, nous pourrions voir le début d’une normalisation de l’économie à partir du deuxième trimestre. Cela ouvrirait la voie à une belle reprise, poussée par la combinaison entre les investissements publics et les injections de fonds des banques centrales. D’ici la fin de 2021, l’économie devrait avoir rattrapé la majorité des pertes de 2020, même si les “output gaps” (la différence entre le niveau de production réel et la production à pleine capacité, NDLR) ne seront pas encore totalement comblés.»

«Nous ne serions pas étonnés de voir les actions afficher des rendements à deux chiffres.»

Dans un tel contexte, voyez-vous peu d’alternatives aux actions?

Laud: «Nous sommes en effet très positifs envers les actions. Mais ce n’est pas un optimisme gratuit. Il s’appuie sur notre vision des fondamentaux du marché. Tout d’abord, nous sommes au début d’un cycle économique, avec d’importants “output gaps” qui doivent encore être comblés. Ensuite, le spectre d’une longue récession est en train de s’éloigner et le risque d’inflation est limité. Par ailleurs, les valorisations ne sont pas un problème. Certaines actions peuvent sembler chères en termes absolus, mais en termes relatifs, la prime de risque est intéressante.

Si nous tenons compte de tous ces éléments et du fait que les banques centrales poursuivront leurs mesures de relance, nous pouvons nous attendre à ce que les actions fassent partie des actifs les plus rentables en 2021. Nous ne serions pas étonnés de les voir afficher des rendements à deux chiffres. Petite remarque: nous ne sommes pas les seuls à penser de la sorte. Pour la première fois depuis l’éclatement de la crise du coronavirus, le sentiment est très positif envers les actions et il est plus que probable qu’un moment donné en 2021 le marché reflétera un excès d’optimisme. Mais nous n’en sommes pas encore là aujourd’hui.»

Quelles sont vos catégories d’actions préférées?

Fonds

  • Interview avec Sonja Laud, stratégiste en chef de LGIM: "2021 sera l'année de la guérison"
  • Baromètre boursier: Comment les maisons de fonds investissent-elles en 2021?
  • Les fonds favoris de Carlo Luigi Grabau (Leleux)

Le supplément Fonds, ce mercredi 16/12, gratuit avec L'Echo.

Laud: «Ces dernières années, nous avons pu constater sur les marchés d’actions que la hausse était essentiellement le fait d’un petit groupe d’entreprises. Je pense que nous verrons une reprise beaucoup plus globale en 2021. En novembre, nous avons déjà constaté une rotation lorsque les secteurs les plus touchés pendant la crise ont montré des signes de reprise. Je pense aux secteurs comme les voyages et l’hôtellerie. Cette reprise se poursuivra en 2021.»

Comment voyez-vous le secteur technologique, qui affiche déjà une hausse remarquable?

Laud: «Le secteur technologique a clairement profité de la crise du coronavirus. Tout le monde s’est mis à faire du télétravail. Et même si cette période de confinement n’est pas éternelle, nous ne retournerons pas à la situation antérieure. Il est donc clair que le secteur technologique continuera à faire partie des gagnants. Lorsque nous examinons les marchés boursiers, nous constatons que la hausse des actions technologiques de ces dernières années est surtout alimentée par quelques grands acteurs.»

J’imagine que vous pensez aux FAANG, qui semblent profiter du principe "the winner takes it all"…

Laud: «En effet, mais je regarde les deux faces de la médaille. D’une part, leur domination du marché fait de plus en plus l’objet de critiques et il est possible qu’une réglementation soit votée pour la limiter. D’autre part, nous voyons que ce phénomène “the winner takes it all” ne se limite pas au secteur technologique et touche d’autres secteurs. La crise du coronavirus semble aggraver cette situation. Les entreprises les plus fortes au moment de l’éclatement de la crise seront aussi celles qui profiteront le plus de la reprise et qui participeront au mouvement de consolidation du secteur. Car il ne faut pas oublier que même en cas de reprise économique, nous continuerons à souffrir des effets secondaires du coronavirus. Certaines entreprises devront mettre la clé sous la porte.»

Que pensez-vous du marché obligataire?

Laud: «Du côté des obligations, nous devons nous préparer à une période de taux bas encore très longue. La grande question est de savoir si les rendements des obligations souveraines ont atteint leur niveau plancher. Si c’est le cas, il ne faut pas s’attendre à un rendement digne de ce nom pour les obligations. En termes relatifs, les actions sont de loin préférables. Malgré tout, nous ne pouvons pas voir la situation de manière agrégée. Car en tant que gestionnaire actif, nous pouvons encore faire de bonnes affaires dans certains segments du marché obligataire.»

À quels segments pensez-vous?

Laud: «Il est clair que les obligations souveraines classiques ont perdu leur statut de couverture pour les risques. Les taux des obligations souveraines des pays d’Europe occidentale sont proches de zéro. Nous devons donc être créatifs si nous voulons trouver d’autres produits sûrs offrant encore un rendement acceptable. Nous les trouvons par exemple dans de plus petits segments comme les obligations souveraines australiennes ou sud-coréennes. Les rendements des obligations d’entreprises de qualité sont également limités. C’est la raison pour laquelle nous nous tournons vers les obligations à haut rendement (spéculatives, NDLR) ou de marchés émergents

«Dans tous les cas, le marché obligataire devrait être passionnant à suivre au cours des prochaines années.»

Le risque de faillite n’est-il pas trop élevé avec les obligations à haut rendement?

Laud: «Oui, c’est vrai, et c’est pourquoi il est indispensable de gérer activement. Il est essentiel de bien analyser les choses pour éviter ce risque. N’oublions pas que tant que les banques centrales continueront à stimuler l’économie, le marché bénéficiera d’un amortisseur. Dans tous les cas, le marché obligataire devrait être passionnant à suivre au cours des prochaines années. Car comment sortir de ces taux très bas? À court terme, cette question ne se pose pas encore, car les banques centrales maintiendront encore le “lower for longer” pendant un certain temps. Et je ne vois pas non plus de risque d’inflation dans l’immédiat.»

À long terme, les obligations continueront-elles à représenter une partie essentielle des portefeuilles mixtes?

Laud: «Nous devons certainement revoir nos attentes. Les études démontrent que les portefeuilles mixtes qui comprennent 60% d’actions et 40% d’obligations ont affiché des résultats impressionnants dans le passé, soit en moyenne 10% par an. Nous pouvons déjà dire que nous ne pourrons plus obtenir de tels rendements au cours des dix années à venir. Ceux qui souhaitent aujourd’hui obtenir un rendement de 6% devront investir davantage en actions. Les investisseurs devront prendre plus de risques. La question est ce savoir ce qui se passera lorsque l’écart de production (output gap) se comblera et que l’inflation reprendra. Il est impossible de prédire quand ce moment arrivera, mais tout dépendra de ce que feront les banques centrales. Il ne faut pas oublier la seconde source d’injections de fonds. Que se passera-t-il lorsque les pouvoirs publics seront obligés de passer en mode austérité quand les déficits seront trop importants? Il sera très intéressant de voir comment les marchés obligataires réagiront. Donc oui, si vous investissez dans un portefeuille mixte, vous devez rester attentif.»

Les actifs tangibles peuvent-ils remplacer les obligations?

Laud: «Nous apprécions particulièrement l’immobilier et depuis peu nous nous intéressons également à l’endettement privé qui permet de financer les projets d’infrastructures. Mais soyons clairs: ces produits ne remplaceront jamais entièrement les obligations, car ils n’offrent pas la même liquidité. Mais je ne doute pas un seul instant qu’ils occuperont une place de plus en plus importante dans les portefeuilles.»

LGIM propose à la fois des produits indiciels passifs et des fonds d’investissement actifs. Estimez-vous qu’ils méritent tous deux une place dans les portefeuilles?

Laud: «Nous pensons que oui. Dans certains segments, vous avez intérêt à investir dans des produits passifs, mais dans d’autres, les fonds gérés activement sont plus adaptés. En particulier dans le volet obligataire, on a tendance à sous-estimer la gestion active. Si vous investissez dans des obligations et que vous êtes confronté à une seule faillite, vous aurez beaucoup à rattraper. Cela revient à dire qu’il faut absolument éviter les perdants. Dans le segment des obligations à haut rendement de marchés émergents, on trouve de nombreuses opportunités pour les gestionnaires actifs.»

Vous êtes un des leaders des investissements durables. De quelle manière êtes-vous organisés dans ce domaine?

Laud: «Nous combinons la recherche quantitative et fondamentale. Nous avons récemment fusionné nos équipes spécialisées en obligations et actions par secteur. L’objectif est d’avoir une vision holistique des entreprises, dont les critères ESG (Environnement, Société et Gouvernance, NDLR) constituent des composants essentiels. Nous nous intéressons également au secteur pétrolier et gazier. Certains gestionnaires l’excluent, mais nous le regardons avec un peu plus de nuance. Bien entendu, tout le monde veut limiter le recours aux carburants fossiles, mais il est impensable qu’à court terme la consommation de ces carburants tombe à zéro. Il faut donc aussi se tourner vers les entreprises de ce secteur qui font de gros efforts dans ce domaine.»

Vous faites aussi souvent entendre votre voix en tant qu’actionnaire. Quelle est l’importance de cet actionnariat actif?

Laud: «Nous voulons en effet faire entendre notre voix auprès des entreprises dans lesquelles nous investissons. Nous le faisons depuis 1970, mais depuis 2000, notre actionnariat actif se fait de manière plus structurée. Nous estimons qu’il est logique, en tant que grande maison de fonds, que nous prenions sérieusement nos responsabilités. Les entreprises ne se trouvent pas sur une île, elles ont des liens avec le monde et peuvent avoir un impact négatif sur la société et l’environnement. Nous devons examiner tout cela d’un œil critique.»

Vous avez annoncé récemment que vous aimeriez d’ici le début 2022 avoir au minimum un Africain, un Asiatique ou une personne issue de minorités ethniques au sein des conseils d’administration des grandes entreprises britanniques et américaines. Pouvez-vous citer d’autres exemples?

Laud: «Nous encourageons les entreprises à faire des efforts au niveau climatique, mais nous nous intéressons également aux facteurs sociaux. Au Royaume-Uni et au Japon, nous nous battons en faveur de l’égalité des genres dans les entreprises. Nous suivons toujours la même stratégie. Nous envoyons une lettre au CEO où nous expliquons notre vision et où nous lui demandons d’agir. Nous indiquons toujours que si rien n’est fait, nous voterons contre leurs propositions lors de la prochaine assemblée générale. Au Japon, nos interventions ont parfois mené à des changements législatifs au niveau national. Et LGIM essaie de donner le bon exemple. Près de la moitié des membres du comité de direction sont des femmes. Dans les équipes d’investissement, les choses pourraient aller mieux. La discussion dépasse par ailleurs le problème hommes-femmes: nous voulons par exemple aussi mettre fin aux discriminations raciales. Moins de 1% des gestionnaires de fonds sont des personnes de couleur.»

«Aujourd’hui, si vous êtes un homme blanc, vous pourriez avoir l’impression que le balancier a été poussé de l’autre côté et que les hommes blancs n’ont plus aucun avenir. Il faut un équilibre.»

LGIM accorde beaucoup d’importance à l’équilibre hommes-femmes. Est-ce le cas des autres maisons de fonds?

Laud: «Lorsque j’ai démarré dans le secteur, il manquait de “role models” féminins. Le secteur était dominé par les hommes blancs. Mais depuis lors, beaucoup de progrès ont été accomplis, et sur ce plan, 2021 devrait être une année importante. Un pas non négligeable, c’est la prise de conscience que la mixité des équipes a un impact positif sur les entreprises. Mais je souhaite faire une mise en garde: il faut un équilibre. Aujourd’hui, si vous êtes un homme blanc, vous pourriez avoir l’impression que le balancier a été poussé de l’autre côté et que les hommes blancs n’ont plus aucun avenir. Nous devons faire attention.»

Cela fait maintenant plus de 15 ans que vous travaillez à Londres dans le secteur des fonds. Comment voyez-vous le Brexit?

Laud: «Le Brexit aura bien entendu des conséquences importantes. Nous aurons besoin d’un siège dans la zone euro (LGIM a choisi Dublin, NDLR). Nous devrons également nous préparer au niveau opérationnel. Je pense aux différentes obligations en matière de trading. À partir du 4 janvier, tous les instruments financiers émis en euros devront en principe être négociés dans la zone euro, et plus à Londres. Le Brexit n’est pas un problème pour les actions, mais bien pour les produits dérivés. Ensuite, il y a les droits de délégation. Les fonds luxembourgeois pourront-ils encore être gérés à partir de Londres? C’est une question qui se posera certainement à long terme. Ce qui est certain, c’est que le Brexit viendra s’ajouter aux autres défis qui attendent le secteur des fonds en 2021.»

BIO

Sonja Laud

-Née en 1974
-Détient un MBA de la London School of Economics, New York University Stern et HEC Paris
-A démarré sa carrière en 2001 comme gestionnaire de fonds chez DWS
-A travaillé ensuite chez Schroders, Barings et en tant que responsable des actions chez Fidelity
-Depuis 2019, elle occupe le poste de stratège en chef chez LGIM, la plus grande maison de fonds au Royaume-Uni.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés