interview

"En Belgique, on a trop tendance à douter de ses capacités"

©Dieter Telemans

Après avoir lancé un premier fonds lesté de 80 millions d’euros il y a trois ans, la société d’investissement Fortino, créée par Duco Sickinghe et Renaat Berckmoes, les anciens CEO et CFO de l’opérateur Telenet, repasse les plats, mais en voyant plus grand: ils se font fort de récolter 200 millions pour Fortino Capital II Growth, qui investira dans des entreprises en croissance du Benelux. Duco Sickinghe détaille le projet…

Lever d’abord 80, puis 200 millions d’euros pour créer un fonds n’est pas chose aisée en Belgique. Comment faites-vous?

On présente de bons produits! Ce qu’on propose s’appuie sur une vision, l’identification d’opportunités et la maîtrise des investissements. Avec Fortino Capital II Growth, notre deuxième fonds, nous avons accès à plusieurs institutionnels. Sans leur appui, il serait impossible de lever 200 millions. Le premier fonds s’appuyait notamment sur des family offices. Pour compléter les moyens du deuxième fonds, nous recherchons encore des investisseurs en Belgique et à l’étranger. J’ajoute que sans la participation des institutionnels belges, il serait impossible d’attirer des étrangers.

Combien d’engagements avez-vous aujourd’hui pour le nouveau fonds et quand atteindrez-vous votre objectif de 200 millions?

Nous avons déjà récolté 125 millions et nous arriverons au but au printemps ou au début de l’été. Un cycle de négociation avec des institutionnels prend en moyenne quatre mois. Nous avons commencé fin mai-début juin les discussions autour du deuxième fonds: il y a eu beaucoup de marques d’intérêt et les premiers 125 millions ont été souscrits très rapidement.

CV express
  • Citoyen néerlandais né le 19 mars 1958
  • Études de droit à Utrecht, MBA à la Columbia University
  • Après diverses fonctions dirigeantes chez HP, Next Computer, Software Direct et Kluwer Publishing, il devient partner chez Callahan Associates en 2001
  • De 2001 à 2013, CEO de Telenet
  • Crée en 2013 la société d’investissement Fortino avec Renaat Berckmoes (ex-CFO de Telenet)
  • Manager de l’année 2011
  • Président du conseil de KPN depuis 2015

Pourquoi avez-vous choisi de vous concentrer notamment sur les entreprises classiques sur le chemin de la numérisation?

Le fil conducteur de nos interventions reste les sociétés de logiciels et la technologie, mais nous voyons une opportunité pour les entreprises classiques qui sont toutes confrontées à l’évolution digitale. Cela implique beaucoup de changements au niveau de la stratégie et de l’organisation. Dans une société lambda, la chaîne de valeurs est traditionnellement complète en interne; grâce au monde numérique, aujourd’hui, cette chaîne est interrompue par des prestations fournies de l’extérieur de la société. Cela n’a rien à voir avec l’informatique, mais bien avec des choix stratégiques.

Des secteurs se détachent-ils dans cette course à la numérisation?

Certains secteurs y sont arrivés plus rapidement que d’autres. La construction a quelque peu traîné. Les banques, en revanche, n’ont pas le choix: elles savent qu’elles doivent y passer.

Quelle profitabilité attendez-vous de ce choix? Pensez-vous que celles qui se numérisent plus vite vont générer plus de profits?

Vous me demandez en fait si investir dans la numérisation des entreprises classiques représente un plus grand risque… Mais demeurer dans le même schéma qu’avant présenterait aussi de plus grands risques. Rester classique et refuser la modernité serait stupide. Il faut y passer. Concrètement, il faut se concentrer sur l’amélioration du chiffre d’affaires et sur les gains d’efficience, notamment en coupant dans les coûts. Mais ce que beaucoup d’entreprises sous-estiment est l’implication de la numérisation sur leur organisation. C’est comme une équipe de football: si son coach ne procède pas régulièrement à une série de changements, aussi bien de personnes que de tactique, il passera pour un mauvais entraîneur. C’est la même chose désormais dans l’entreprise: tous les six ou huit mois, il faudra adapter son organigramme en fonction de l’évolution des besoins, des produits, de la technologie… On n’a, du reste, jamais vu d’entreprise très innovante où les équipes et l’organisation ne changent pas tout le temps…

Votre fonds va-t-il privilégier certains secteurs?

On ne s’est jamais limité à des secteurs. Et tous sont concernés par la numérisation. Certains secteurs sont toutefois exclus: les biotechnologies, la consultance et l’immobilier.

Pourquoi?

Parce que nous n’avons pas les compétences requises et qu’il y a déjà d’autres acteurs très compétents à l’action dans ces domaines.

"Rester classique et refuser la modernité serait stupide."

Pourquoi mettre le focus aussi sur les scale-ups? Parce qu’il y a peu de sociétés de venture capital qui s’y risquent en Belgique?

Scale-up est devenu un mot à la mode, mais, à nos yeux, les start-ups qui ont mûri et prouvé leur adéquation au marché ainsi que leur modèle méritent l’attention. Elles pourraient avoir besoin d’investissements pour accélérer leur croissance. Si l’on trouve beaucoup d’investisseurs dans les sociétés en démarrage, d’une part, et dans les grandes entreprises (buy-out…), de l’autre, il y en a moins, en effet, qui injectent 5 à 25 millions, comme nous, dans des entreprises mûres en croissance. Il y a là une opportunité.

Que manque-t-il en Belgique pour que nous assistions à l’émergence de nouveaux champions?

Je pense qu’en Belgique, on a trop tendance à s’autocritiquer, à douter de ses capacités et de ses talents. Il y a aussi le problème du marché domestique, qui est trop limité comparé à la France, à l’Allemagne et même aux Pays-Bas. Si vous avez un produit business-to-business que vous développez avec une belle force de vente en Belgique, votre modèle ne s’appliquera pas forcément aux Pays-Bas. Cette fragmentation des marchés européens gêne considérablement les entrepreneurs qui souhaitent obtenir rapidement un effet d’échelle pour leur projet. Cela dit, en Flandre comme en Wallonie, on trouve de bons entrepreneurs, de bonnes idées, de bonnes technologies et de bonnes universités… Et c’est grâce à la technologie qu’ils pourront vendre leurs produits ailleurs qu’en Belgique.

Vous avez quitté Telenet il y a quatre ans, après y avoir été CEO durant 13 ans. Vous ne regrettez pas ces années?

Je les savoure! Tout le monde me pose cette question. Je n’ai aucun regret. J’ai connu une superbe période chez Telenet, on y a fait de belles choses. Mais exercer les fonctions de CEO dans une société durant treize ans, c’est presque trop. Après toutes ces années, étais-je encore prêt à entreprendre? Absolument! J’avais envie de faire autre chose. Chez Fortino, j’essaie de créer une équipe,qui pourra continuer d’exister au-delà de ma présence.

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