En quête d'un label pour les produits d'investissement durables

Une entreprise qui réalise une partie de sa production via le "fracking" (ou "fracturation", la technique controversée d’extraction du pétrole et du gaz de schiste) a-t-elle sa place dans un portefeuille durable? Et si oui, où se situe la limite? ©AFP

Pour améliorer la lisibilité des produits financiers durables, Febelfin travaille à la création d’un label propre à la Belgique. Mais tout le monde n’est pas convaincu de sa nécessité et les avis sont partagés quant à son contenu.

On l’entend on le lit presque tous les jours à la télévision ou dans les journaux et les magazines: notre planète est malade. La tendance des humains à accumuler de plus en plus de richesses  voire tout simplement à rechercher une vie meilleure  combinée à une explosion démographique a mis les écosystèmes terrestres sous forte pression. Les forêts équatoriales, qui font partie des principaux poumons de la planète, continuent à être détruites à la vitesse grand V, les océans sont de plus en plus pollués par les (micro-) plastiques et le climat se réchauffe  avec toutes les conséquences que nous pouvons déjà entrevoir  pour cause d’émissions de gaz à effet de serre. Parallèlement, les inégalités dans le monde semblent se creuser, risquant de générer des troubles sociaux et des flux migratoires.

De plus en plus de citoyens sont conscients de la nécessité de renverser la vapeur, car nos ressources sont limitées, qu’il s’agisse de l’air, de l’eau, des matières premières ou encore de l’espace disponible pour vivre ou produire de la nourriture. Du coup, le comportement des investisseurs est lui aussi en train de changer. Ils sont davantage conscients des enjeux et le concept de "durabilité" gagne en importance: les investissements doivent être rentables, bien entendu, mais d’une façon qui ne nuise pas à notre planète et qui offre des perspectives aux générations futures.

D’après Febelfin, la fédération du secteur financier belge, deux tiers des investisseurs ne se contentent plus d’examiner les aspects financiers d’un investissement, mais se penchent également sur leur impact sur l’environnement et la santé, ainsi que sur leur dimension éthique et sociale. Cela explique l’intérêt croissant des investisseurs et, par ricochet, des sociétés de gestion de fonds pour les fonds d’investissement durables.

Discussion

Les investissements durables soulèvent cependant plusieurs questions. S’agissant d’une tendance relativement récente - les premiers investissements durables datent d’il y a 15 à 20 ans - chaque acteur essaie de définir à sa manière ce que cela implique. Par exemple, quelles sont les sociétés à reprendre ou à exclure d’un portefeuille étiqueté durable? La plupart des gestionnaires de patrimoine utilisent une liste d’exclusion de secteurs qui, selon eux, n’ont pas leur place dans un portefeuille durable: le tabac, les armes non conventionnelles, le charbon, etc.

Mais quid du pétrole et du gaz? Une entreprise qui réalise une partie de sa production via le "fracking" (ou "fracturation", la technique controversée d’extraction du pétrole et du gaz de schiste, voir ci-après) a-t-elle sa place dans un portefeuille durable? Et si oui, où se situe la limite? Faut-il en outre totalement exclure le pétrole et le gaz au moment où certaines entreprises sont en train de négocier le virage vers les énergies renouvelables? Les avis divergent. Ce que l’un accepte sans difficulté ne passe pas la rampe chez un autre. Les stratégies d’investissement diffèrent également d’une institution à l’autre, comme on le verra plus loin.

93%
93% des 250 plus grandes entreprises au monde utilisent aujourd’hui les normes GRI Sustainability Reporting Standards.

Une importante pierre de touche - fréquemment utilisée par le secteur - pour mesurer le niveau de durabilité d’une entreprise est le "2030 Agenda for Sustainable Development" des Nations Unies, une série de 17 objectifs de développement durable auxquels se réfèrent de nombreux gestionnaires de patrimoine pour expliquer leur stratégie d’investissement durable. Reste à déterminer comment mesurer la contribution concrète d’une entreprise à la réalisation de ces objectifs.

Sur le plan strictement comptable également, certains outils sont disponibles sur le marché. La "Global Reporting Initiative" (GRI), qui existe depuis plus de 20 ans, a élaboré des normes de reporting sur la durabilité. Aujourd’hui, d’après cette organisation (installée à Amsterdam), 93% des 250 plus grandes sociétés au monde utilisent ses normes, appelées "GRI Sustainability Reporting Standards". Une autre initiative comparable a vu le jour à San Francisco aux États-Unis. Il s’agit du "Sustainability Accounting Standards Board" (SASB), que Michael Bloomberg a présidé pendant plusieurs années. Cette organisation a elle aussi développé une série de normes de reporting qui diffèrent selon lessecteurs.

Ratings

Il existe donc des outils pour évaluer le niveau de durabilité des entreprises. Mais qu’en est-il des produits financiers qui se présentent comme étant durables, responsables ou éthiques? Comment les investisseurs peuvent-ils être certains que cette appellation est justifiée? Pour s’en assurer, il est possible de se baser sur plusieurs systèmes de rating. La célèbre agence de recherche Morningstar a par exemple mis en place une méthodologie de "sustainability rating" pour les fonds durables. Ce score est consultable gratuitement. Seul l’accès aux informations sous-jacentes est payant. En France, il existe même un label officiel de durabilité depuis 2016.

Pour aider les investisseurs belges, Febelfin a décidé plus tôt cette année de créer un label de durabilité pour les produits financiers commercialisés dans notre pays. "Vu l’intérêt croissant pour les investissements durables, il nous a semblé utile de fixer une ‘bottom line’, afin d’apporter plus de facilité et de confiance aux investisseurs à la fois institutionnels et particuliers, explique Tom Van den Berghe, responsable des investissements durables chez Febelfin. La plupart des investisseurs souhaitent savoir où va leur argent, et surtout où il ne va pas."

ID de durabilité

Le label belge devrait définir le niveau minimum auquel un investisseur peut s’attendre lorsqu’il opte pour un produit durable. Mais Febelfin n’indique pas comment les gestionnaires de patrimoine doivent procéder pour respecter ces normes. La certification elle-même s’appuie sur cinq principes de base: stratégie en matière de durabilité, exclusion (de certains secteurs), transparence (du produit), informations (via une "carte d’identité de durabilité" ou un site internet dédié) et contrôle (par une institution indépendante qui accorde le label).

D’après Tom Van den Berghe, l’objectif de Febelfin est surtout de répondre aux demandes des petits investisseurs, parce qu’ils ont du mal à s’orienter au sein de l’offre actuelle et ne disposent pas toujours de l’expertise nécessaire pour tout passer au crible. Idem pour les investisseurs institutionnels non professionnels, comme les ASBL, les universités, les pouvoirs locaux, etc.

Mais le secteur n’est pas unanime quant à l’utilité d’un tel label. Delen Private Banking en est un grand défenseur: "Ce n’est pas trop tôt. Nous recevons beaucoup de questions de nos clients. C’est pourquoi nous applaudissons l’initiative de Febelfin", explique Elio Rombouts, de l’équipe de gestion institutionnelle. D’autres sont moins convaincus: "Si vous disposez de bons processus internes, les clients vous feront confiance, même sans label", explique Guy Janssens, responsable des investissements ISR chez BNP ParibasFortis.

Obstacle

Febelfin ambitionne de lancer le label belge début 2019, mais les questions sur certaines normes minimales sont encore loin d’être résolues. Les combustibles fossiles constituent une des principales pierres d’achoppement en ce qui concerne les exclusions. S’il y a unanimité sur le charbon, plus ou moins exclu, ce n’est pas le cas du pétrole et du gaz. La première question à se poser est de savoir si ces carburants sont extraits de manière conventionnelle ou par "fracking".

De nombreuses grandes sociétés pétrolières  entre autres Exxon Mobil, Chevron, Shell et BP  sont directement ou indirectement impliquées dans la production de pétrole et de gaz de schiste et recourent donc à cette technique qui fait l’objet de controverses, car elle nécessite de grandes quantités d’eau, pollue le sol et rejette des gaz à effet de serre. Mais le pétrole conventionnel pas plus que le gaz ne peuvent être réellement qualifiés de "durables" si l’on pense aux émissions des moteurs et aux installations de chauffage qui utilisent ces carburants. Par ailleurs, de plus en plus d’entreprises se diversifient en se tournant vers la production d’énergie verte.

L’exclusion des compagnies de gaz et d’électricité n’est d’ailleurs pas simple. Il s’agit d’un secteur important qui a beaucoup de poids au niveau financier et qui reste incontournable pour ceux qui souhaitent diversifier leur portefeuille. "Nous ne sommes pas en faveur de l’exclusion des carburants fossiles, tout simplement parce que ce n’est pas réaliste", poursuit Guy Janssens. D’une part, le pétrole et le gaz sont nécessaires pour obtenir un rendement suffisant, d’autre part, le secteur est en pleine transition et en tant qu’actionnaire, il est possible d’y jouer un rôle.

Chris Sterckx, de KBC, semble n’avoir aucun problème à exclure le pétrole et le gaz, si l’on en croit ses propos lors d’un récent congrès sur la durabilité. Il reconnaît cependant que cette exclusion est un peu plus aisée pour lui, parce que KBC vend surtout des fonds maison, contrairement à BNP Paribas Fortis, qui offre également de nombreux fonds de tiers. KBC s’est beaucoup impliquée dans la conception du certificat belge. Il n’empêche que le groupe devrait "renoncer à plusieurs choses pour répondre aux normes", reconnaît Chris Sterckx.

Équilibre

Pour Tom Van den Berghe, il s’agit surtout de trouver le juste équilibre entre la nécessaire profondeur de la norme et sa largeur"Nous ne voulons pas entièrement exclure le secteur de l’énergie, mais travailler de manière sélective." Il refuse cependant de reconnaître que deux camps s’affrontent sur la question du pétrole et du gaz. Il n’en reste pas moins que chaque institution a plus ou moins sa propre stratégie et sa propre vision en matière de durabilité.

"Dans l’ESG, si vous exagérez dans le ‘E’ (Environnement), vous nuisez au ‘S’ (social, sociétal)."
Guy Janssens
Responsable des investissements ISR chez BNP Paribas Fortis

Guy Janssens, de BNP Paribas Fortis, met en garde contre "un verdissement excessif" des investissements"Cette bataille devient malsaine. Certains acteurs prennent des décisions extrêmes pour sortir du lot et se distinguer en tant qu’institution durable. Guy Janssens fait notamment allusion aux banques qui excluent les carburants fossiles. Prenez un gros importateur comme l’Inde. Savez-vous ce que la disparition des carburants fossiles signifierait pour ce pays? Une augmentation énorme de la facture énergétique, ce qui appauvrirait la population. Dans l’ESG, si vous exagérez dans le ‘E’ (Environnement), vous nuisez au ‘S’ (social, sociétal)." (le G signifie "Gouvernance, NDLR).

Malgré tout, Febelfin espère clore d’ici quelques semaines la difficile discussion sur le pétrole et le gaz. Les prochains mois devraient être consacrés au peaufinage du label. Febelfin ambitionne toujours de le lancer au début de l’an prochain. "Il est possible que tout le monde ne soit pas à bord dès le début, mais ce n’est pas une raison pour attendre". Pour la fédération, l’essentiel est de faire en sorte que l’ensemble du projet sur les investissements durables soit davantage prioritaire et de conscientiser de plus en plus de parties prenantes.

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