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La prudence s'impose-t-elle à Wall Street?

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Depuis l’élection de Donald Trump à la présidence américaine, Wall Street bat record après record. Mais les investisseurs savent que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. La Bourse américaine ne serait-elle pas en train de devenir trop chère? Pire: n’assiste-t-on pas à l’émergence d’une nouvelle bulle technologique qui pourrait éclater bientôt?

Au début du mois, l’indice américain Dow Jones a battu un record pour la 75e fois depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Le 8 novembre, soit un an jour pour jour après l’élection du nouveau président, l’indice phare de New York affichait 23.563 points, soit 29% de plus qu’un an auparavant. Entre-temps, de nombreux investisseurs ont pris une partie de leur bénéfice. Mais ne nous voilons pas la face: cela fait plusieurs années que Wall Street affiche une hausse insolente. La progression des actions technologiques FAANG Facebook, Apple, Amazon, Netflix et Google a contribué en grande partie à ce phénomène. Ces dernières années, leur cours a respectivement augmenté de 47, 58, 43, 58 et 31%. De quoi donner le vertige.

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"Nous nous trouvons en effet plus près du sommet que du fonds de la vallée", estime Alexander Roose, responsable de la gestion active des actions mondiales chez Degroof Petercam Asset Management (DPAM). Malgré ces hausses vertigineuses, le gestionnaire reste positif envers la Bourse américaine. "Notre position est étayée par des indicateurs économiques comme le PMI. Mais nous sommes vigilants à court et à moyen termes. Les valorisations ont en effet beaucoup augmenté à Wall Street. Par ailleurs, la courbe des taux américains s’est aplatie et il faudra voir dans quelle mesure les réformes fiscales annoncées par Trump seront effectivement mises en œuvre." Aussi, DPAM préfère-t-il le Japon et l’Europe à court terme.

Le gestionnaire américain BlackRock, quant à lui, est relativement neutre vis-à-vis de la Bourse américaine: pas particulièrement positif, mais pas davantage négatif. "Nous privilégions toutefois le Japon, l’Europe et les pays émergents", explique Stephan Desplancke, responsable distribution Belgique chez BlackRock, "notamment à cause de la politique monétaire, encore relativement souple, des banques centrales européenne et japonaise. De plus, la hausse des bénéfices y a été bien meilleure au cours des deux derniers trimestres qu’aux Etats-Unis.Les valorisations sont aussi moins élevées."

Rapport cours/bénéfice supérieur à la moyenne

Sur la base du ratio cours/bénéfice  qui mesure si une Bourse ou une action est surévaluée  les actions japonaises et européennes sont plus proches de la moyenne à long terme que les américaines.

18,2
À 18,2, le rapport cours/bénéfice attendu pour les douze prochains mois de la Bourse américaine est nettement supérieur à la moyenne à long terme (14,5).

Les actions européennes s’échangent à un ratio de 14,9 fois le bénéfice attendu pour les douze prochains mois, contre une moyenne à long terme de 13,5. Le prix des actions japonaises représente en moyenne 14,8 fois les bénéfices attendus, comparé à une moyenne à long terme de 14,7. Par contre, avec un ratio de 18,2, Wall Street dépasse de loin sa moyenne de 14,5.

Pour Johan Van Der Biest, spécialiste du secteur technologique chez Candriam, c’est logique. "La valorisation élevée des actions américaines se justifie par les marges bénéficiaires et la rentabilité intrinsèque plus élevées."

Selon Alexander Roose (DPAM), "les actions américaines sont loin d’être bon marché. Pour évaluer si une action est chère, les analystes ne se contentent pas du ratio cours/bénéfice, mais prennent aussi en compte le rendement du flux de trésorerie disponible (free cash flow yield), qui compare le flux de trésorerie avec la valeur de l’entreprise. Nous observons dans notre fonds DPAM Invest B Equities World Sustainable, qui met l’accent sur la qualité et la croissance, que le free cash flow yield moyen n’est pas inférieur à la moyenne du marché." Un yield élevé indique qu’une action est chère.

Stephan Desplancke confirme la chèreté de Wall Street, "mais il n’y a pas de bulle spéculative, en particulier si l’on tient compte des taux bas."

Ce constat vaut-il aussi pour les très populaires actions technologiques? "Leur profil de croissance justifie des valorisations élevées, estime Johan Van Der Biest. Mais je ne crois pas que nous devions craindre une bulle". Candriam, qui affiche une position plutôt neutre envers les Etats-Unis, reste positif au sujet des actions technologiques américaines. "Nous pensons qu’elles recèlent encore du potentiel, parce qu’elles misent sur des tendances à long terme, comme l’Internet des Objets, qui permet de faire communiquer entre eux de plus en plus d’appareils, ou l’émergence des voitures électriques. Un des secteurs qui profitent de cette tendance est clairement celui des semi-conducteurs."

"Beaucoup se réfèrent à la bulle Internet de 2000, mais la situation actuelle est très différente. Les entreprises sont plus disciplinées et elles disposent d’un excédent de trésorerie au bilan. La vague de consolidation dans le secteur a fait en sorte que les acteurs restants sont généralement les plus solides et les plus sains."

"C’est vrai que les actions technologiques américaines ont connu une longue période de hausse, mais cela ne nous empêche pas de nous sentir à l’aise avec les moteurs de croissance à long terme", poursuit Johan Van Der Biest. Faut-il donc renforcer ses positions? Candriam recommande aux investisseurs qui souhaitent entrer aujourd’hui de construire progressivement leurs positions. "En cas de correction, vous pourrez alors vous montrer un peu plus agressif et acheter plus d’actions."

Courbe des taux plate

"On s’attend à une légère remontée des taux, mais nous voyons plusieurs éléments structurels susceptibles de les maintenir à un niveau bas pendant encore un certain temps", explique Stephan Desplancke. BlackRock estime que le taux américain à long terme se situera à 3,5% dans cinq ans, contre 2,38% aujourd’hui. Par comparaison: pour le Bund allemand, le gestionnaire s’attend à un taux de 1,8% dans cinq ans, contre 0,4% aujourd’hui. "Pourquoi pensons-nous que les taux américains ne continueront pas à monter? Nous vivons de plus en plus vieux, ce qui booste la demande d’obligations à long terme, à cause notamment des engagements de pension des assureurs et autres investisseurs institutionnels. Cette problématique constitue un facteur structurel qui devrait maintenir les taux bas."

Par ailleurs, la banque centrale américaine a commencé l’an dernier à durcir sa politique, même si le resserrement sera progressif. On s’attend à ce que la Réserve Fédérale décide d’une nouvelle augmentation des taux en décembre. Pour l’an prochain également, la plupart des économistes prévoient trois hausses des taux. La quasi-stabilité du taux à long terme se traduit donc par une courbe des taux plus plate.

"Nous ne sommes pas pour l’instant à la veille d’une récession."
Alexander Roose
Gestionnaire chez DPAM

La courbe des taux est un indicateur important. Dans le passé, elle s’est avérée un bon baromètre de la conjoncture économique. Si le taux à court terme est supérieur au taux à long terme, la probabilité d’une récession est élevée. Avant de commencer à paniquer, il faut donc se rappeler que le taux américain à dix ans est toujours supérieur au taux à deux ans  souvent considéré comme une référence  même s’il faut reconnaître que l’écart s’est réduit. "Pour l’instant, nous ne sommes pas à la veille d’une récession, souligne Alexander Roose. Il faudra se reposer la question au second semestre de l’an prochain. Cela dépendra en grande partie de l’inflation."

Chez BlackRock, on ne s’inquiète pas davantage de l’aplatissement de la courbe des taux. "Si nous analysons l’évolution des salaires aux Etats-Unis, nous voyons une hausse de la pression sur l’inflation. D’ici la fin du premier trimestre 2018, nous nous attendons par conséquent à une inflation sous-jacente de 2% ou plus", estime Stephan Desplancke.

comment investir?
  • Degroof Petercam Asset Management recommande deux fonds gérés activement permettant de miser sur les actions américaines: DPAM Invest Equities World Sustainable, où les Etats-Unis représentent près de 30% du portefeuille, et DPAM Invest Equities World qui comprend 55% d’actions américaines.
  • Outre quelques fonds d’actions 100% américaines (dont Candriam SRI Equity North America), Candriam propose des fonds thématiques mondiaux, dans lesquels les actions américaines représentent plus de la moitié du portefeuille sous-jacent (notamment Candriam Equities L Robotics and Innovative Technology).
  • BlackRock souligne qu’il propose des fonds d’actions américaines à la fois actifs et passifs.

Chez BlackRock, on prévoit une croissance de l’économie américaine de 2,64% au cours des 12 à 15 prochains mois. "Les perspectives sont favorables. Reste à voir sous quelle forme Trump mettra en œuvre ses plans de réforme de la fiscalité. Le marché anticipe déjà", poursuit Stephan Desplancke. Donald Trump veut en effet abaisser l’impôt des sociétés, de 35 à 15-20%. Les entreprises qui rapatrieront leurs bénéfices de l’étranger bénéficieront donc de taux d’imposition encore plus avantageux.

Johan Van Der Biest (Candriam) doute que la réforme fiscale provoque beaucoup de réactions sur le marché boursier. "C’est bien entendu une bonne nouvelle, mais elle est déjà en partie intégrée dans les cours. Par contre, la réaction pourrait être très négative si la réforme n’a pas lieu, car aujourd’hui, la Bourse ne tient pas compte de cette éventualité. Pour nous, cette réforme ne justifie pas que nous soyons plus optimistes envers les Etats-Unis. En Europe également, les gouvernements revoient la fiscalité. Les jeux sont donc comparables. Par contre, tout ralentissement de l’économie pourrait être un frein à la hausse boursière."

"Pour l’instant, l’économie mondiale se développe de manière synchrone, ce qui est un fait unique. La croissance économique est vigoureuse, tant aux Etats-Unis qu’en Europe, au Japon et dans les pays émergents, ce qui conforte notre position", poursuit Johan Van Der Biest.

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