analyse

Quand les fonds durables ne sont pas fiables

©Vincent Dubois

L’offre de fonds socialement responsables a explosé au cours des derniers mois. Mais faute de critères légaux, la qualité de ces fonds est très variable.

Un portefeuille d’investissement respectueux de l’environnement, des droits sociaux et de pratiques de bonne gestion, est-ce possible? Tout dépend de votre degré d’exigence au regard de ces critères car, pour les promoteurs de fonds de placement, une étiquette "durable", "éthique" ou encore "socialement responsable" peut être apposée assez facilement sur un produit financier.

Il y a un véritable engouement des particuliers mais aussi des institutions financières belges pour les fonds éthiques depuis plusieurs mois.

C’est ce que démontre le rapport annuel sur l’investissement socialement responsable (ISR) en Belgique, publié le 20 juin dernier par Financité. Cette association, qui milite pour davantage de transparence dans le secteur financier en Belgique, a passé au crible plus de 400 fonds proposés par les institutions financières belges sous le label "durable". La Beama, l’association belge des gestionnaires d’actifs, en recense une bonne centaine mais, avec les différents compartiments d’une même sicav (société d’investissement à capital variable), le nombre de fonds durables est monté à 413 en 2017, selon Financité.

Cette dernière souligne que cela représente 66 fonds ISR de plus que l’année précédente, une augmentation importante qui se remarque aussi dans l’encours des fonds durables, lequel a bondi de 13,93 milliards d’euros ou 87% en un an, pour atteindre 29,93 milliards d’euros. Il y a donc un véritable engouement des particuliers mais aussi des institutions financières belges pour les fonds éthiques depuis plusieurs mois.

Zéro point pour 83% des fonds!

Mais cet emballement des promoteurs de fonds n’est pas nécessairement synonyme d’une offre de qualité. Comme chaque année, Financité a procédé à une analyse qualitative de ces fonds étiquetés "durables", afin de déterminer les meilleurs d’entre eux au regard de critères ESG (environnementaux, sociaux et de bonne gestion). Le résultat de cet examen est sévère: pas moins de 83% des fonds étudiés reçoivent la cote d’exclusion, à savoir zéro sur cent!

"La plupart des fonds étudiés se situent dans la catégorie basse du classement des fonds durables."
Financité

Comment expliquer cette grosse proportion d’échecs parmi les fonds durables belges? Financité explique que 17% d’entre eux ne fournissent pas suffisamment d’informations pour obtenir une cote. La transparence sur la manière dont les fonds investissent est en effet un préalable indispensable pour pouvoir évaluer leur respect de critères durables. Dans 33% des cas, les fonds sont des produits structurés trop opaques pour y appliquer des critères ESG. À nouveau, la transparence fait ici défaut. "Enfin, pour les 34% restants, ils contiennent des actifs sur la liste noire Financité", explique l’association.

Trois leaders sur le marché des fonds ISR

Trois institutions financières monopolisent plus des trois quarts de l’encours des fonds durables belges. Selon le montant total de leurs actifs sous gestion dans cette catégorie de fonds, BNP Paribas arrive en tête avec 29% de parts de marché, soit un montant de 8,71 milliards d’euros. Vient ensuite Candriam, dont les fonds sont principalement distribués par la banque Belfius, avec une part de marché de 25% et 7,48 milliards d’euros d’actifs sous gestion dans les fonds ISR. En troisième position, on trouve KBC qui détient des fonds durables à hauteur de 6,65 milliards d’euros, ce qui représente 22% du marché.

Financité note que ces trois acteurs semblent se livrer une "compétition féroce" pour capter les sommes que les investisseurs sont prêts à placer dans l’ISR. L’an dernier, BNP Paribas a lancé 28 nouveaux produits dans ce segment, contre 18 nouveaux fonds durables chez Candriam et 10 chez KBC.

Dans le même temps, certains fonds durables ont été fermés: il y en a eu 10 chez BNP, 5 chez Candriam et 20 chez KBC.

La quantité de fonds proposés n’est pas toujours gage de qualité puisque le fonds qui se classe en tête est proposé par la Banque Triodos. La Banque J. Safra Sarasin classe aussi plusieurs de ses fonds en ordre utile parmi les trente les mieux notés.

Liste noire

Liste noire? Il s’agit d’une compilation de listes de titres d’entreprises exclus des investissements par des organisations reconnues, comme le fonds de pension public norvégien ou encore le fonds de réserve pour les retraites français. Via cette liste noire, Financité vise à exclure tout investissement dans des sociétés ou États qui violent des droits reconnus par les conventions internationales ratifiées par la Belgique.

Pour certains fonds estampillés "durables", l’évolution de la liste noire au fil des ans peut conduire à une exclusion parce que le contenu des actifs sous-jacents de ces fonds n’évolue pas, lui, faute d’une gestion active de ces sicavs.

Par ailleurs, certains fonds ISR du marché belge n’appliquent pas de politique d’exclusion des actifs controversés mais optent plutôt pour une approche "best in class", où l’on privilégie, dans un secteur donné, les titres d’entreprises qui sont les plus respectueuses de critères ESG, même si elles n’y sont pas à 100% conformes.

 

Restent 64 fonds notés

Au bout du compte, sachant aussi que 2% des fonds durables n’ont pas pu être étudiés faute de temps avant la publication du rapport sur l’ISR en Belgique, il ne reste que 15% des produits, soit 64 fonds, qui parviennent à se classer en ordre utile, c’est-à-dire à obtenir une cote supérieure à zéro…

Mais même parmi ces meilleurs fonds durables, la cote la plus élevée n’atteint pas 60 points sur 100 (voir l’infographie). "La plus grande partie des fonds étudiés se situe dans la catégorie basse, entre 0 et 19 points", souligne Financité. Celle-ci cote les fonds selon deux aspects. Premièrement, une note est attribuée selon le périmètre, c’est-à-dire en fonction de l’approche ou des approches ISR appliquées, comme par exemple une approche thématique qui consiste à n’investir que dans les titres d’entreprises actives dans un domaine durable déterminé, tel que les énergies renouvelables, ou encore une approche basée sur des critères de sélection positive, qui consiste, par exemple, à sélectionner les actifs de sociétés qui appliquent une politique de gestion du risque environnemental.

Deuxièmement, Financité vérifie la profondeur de l’approche ISR, c’est-à-dire la manière dont cette approche est appliquée, où l’on vérifie par exemple si un organisme indépendant analyse les informations des sociétés dans laquelle le fonds investi. Cela permet de contrôler si l’approche durable choisie est appliquée avec plus ou moins de rigueur. La combinaison de ces deux aspects – périmètre et profondeur – aboutit à des cotes sévères pour les fonds ISR belges.

©Mediafin

Armement, pétrole, chimie…

Les investisseurs du fonds responsable proposé par BNP auront la mauvaise surprise de voir qu'ils investissent dans des pétroliers comme Total, Shell et Repsol. ©EPA

Mais cette sévérité ne correspond-elle pas à l’attente du public qui, quand il se voit proposer un fonds durable, s’attend à ce que celui-ci respecte strictement des critères socialement responsables? En étudiant de plus près la composition de certains fonds estampillés ISR, on constate que, parmi les actifs sous-jacents, on trouve des titres d’entreprises actives dans le secteur de l’armement ou encore ceux du pétrole, de la chimie, de l’agriculture intensive, etc. Il s’agit là de domaines d’activité qui sont vraisemblablement assez éloignés de la conception du "durable" de tout un chacun.

Ce constat vaut pour la plupart des promoteurs de fonds et en tout cas pour les trois leaders du marché (lire l’encadré). Ainsi, fin 2017, le fonds Parvest Sustainable Equity Europe  de BNP Paribas  était investi dans les actions des groupes énergétiques Total  , Royal Dutch Shell  et Repsol  . Ces trois entreprises sont plus connues pour leurs activités dans le secteur pétrolier que pour le développement d’énergies renouvelables, même si elles s’y mettent progressivement.

Le critère de sélection durable choisi par BNP pour constituer ce fonds tient probablement compte des efforts des trois entreprises en vue d’augmenter la part d’énergie d’origine renouvelable dans leurs produits.

"L’introduction d’une norme minimale de qualité ISR dans la loi est un enjeu prioritaire."
Financité

Attention toutefois au "greenwashing", qu’on pourrait traduire par "laver plus vert", cette pratique regrettable de certaines entreprises consistant à dissimuler des activités tout à fait nuisibles à l’environnement mais rentables en mettant en avant une très faible proportion d’autres activités qui sont quant à elles bénéfiques à la planète. Il n’est pas toujours facile de distinguer entre les efforts sincères des sociétés en vue d’améliorer leur profil environnemental et ces pratiques de "greenwashing".

Toujours est-il qu’un investisseur particulier désireux d’investir dans un fonds durable pourrait se trouver fort surpris d’y trouver des compagnies pétrolières. L’étiquette "socialement responsable" n’immunise nullement de ce genre de (mauvaise) surprise.

"Sustainable", vraiment?

Ceux qui pensaient trouver chez Candriam un fonds d'investissement vraiment responsable verront qu'il contient entre autre des actions de l'équipementier Dassault, spécialisé dans le militaire.

Autre exemple, le fonds Candriam Sustainable Europe  commercialisé par Belfius comporte des investissements dans Dassault Systèmes   et Statoil  , entre autres. Les systèmes électroniques de Dassault se retrouvent en nombre dans l’armement. Le groupe français compte parmi ses principaux clients Lockheed Martin  , leader mondial de l’armement. Investir "durable" est-il compatible avec le financement d’équipements servant à mener des guerres? L’investisseur particulier ayant opté pour ce fonds appréciera.

En ce qui concerne le groupe énergétique norvégien Statoil, il a certes des activités dans le gaz, l’éolien et le solaire mais sa principale source de revenus reste l’exploitation pétrolière en mer.

Tout comme le fonds de BNP évoqué ci-avant, ce n’est pas parce qu’il comporte le mot "sustainable" (durable) dans sa dénomination que son contenu convient aux exigences de l’investisseur en la matière.

SRI… or not

Chez KBC, les fonds responsables proposent des actions d'entreprises productrices d'alcool, de groupes de chimie ou de firmes d'agriculture intensive. ©Bloomberg

Il en va de même du fonds KBC Participation SRI Corporate Bonds  promu par la banque KBC  . Vous avez dit SRI (socially responsible investment)? Jugez donc. Ce fonds investit dans le pétrolier espagnol Repsol, dans la compagnie pétrolière norvégienne Statoil et dans OMV  , groupe pétrolier autrichien.

Les fonds de KBC investit aussi dans des titres de sociétés spécialisées dans les alcools et les spiritueux, comme le français Pernod Ricard  ou le britannique Diageo  . Tout dépend de ce que l’investisseur est prêt à tolérer pour un investissement socialement responsable mais avant de placer de l’argent dans un fonds, il peut être intéressant de se renseigner sur les détails de l’univers d’investissement de celui-ci car la mention "durable" ne suffit manifestement pas à garantir que l’argent n’ira qu’à des activités conformes aux souhaits de l’investisseur.

Le fonds Horizon KBC ExpertEase SRI Dynamic investit quant à lui dans des groupes de chimie (Evonik , PPG , BASF , Covestro  ), dans l’agriculture intensive (via l’irlandais Kerry Group  ), dans l’exploitation de mines de charbon en Indonésie (United Tractors  ), dans l’exploration pétrolière (via le mexicain Alfa dont la filiale Newpek est active dans ce domaine) et dans l’exploitation du pétrole (via le norvégien Statoil et le raffineur polonais PKN Orlen  ).

Définition légale minimale

On peut dès lors comprendre pourquoi, dans une enquête sur l’ISR réalisée en 2014 par TNS à la demande d’ING, 24% des investisseurs déclarent qu’ils n’optent pas pour les placements durables parce qu’ils ne font pas confiance à l’appellation "durable"…

La solution? Selon Financité, elle passerait par l’instauration d’une norme légale instaurant une définition minimale de l’ISR. L’association estime que "l’introduction d’une norme minimale de qualité ISR, soit un label garantissant la qualité éthique du produit, dans la loi est un enjeu prioritaire". Cela permettrait notamment d’améliorer la transparence des fonds. Un domaine où des efforts sont manifestement encore nécessaires…

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content