Un fonds durable n'est pas l'autre

Isabel Reus ©RV-DOC

Lorsqu’ils créent des fonds durables, les gestionnaires d’actifs appliquent différentes méthodes. Mais tous attribuent une place centrale à la communication avec les entreprises.

Les investissements durables ont la cote. La demande pour des produits de placement apportant davantage qu’un simple rendement financier ne cesse d’augmenter, en particulier auprès des millenials, plus sensibles à l’impact à long terme de leurs investissements sur notre monde. Ils sont bien plus conscients que les générations précédentes des limites des ressources de la planète et de l’attention qu’il faut porter aux matières premières, à l’air et à l’eau. Le défi consiste à garder notre planète viable malgré l’explosion démographique qui touche essentiellement l’Asie et l’Afrique. Actuellement, notre planète compte 7,4 milliards d’êtres humains, mais à l’horizon 2030, nous devrions être 8,6 milliards et d’ici 2050, la population mondiale devrait compter 9,8 milliards d’âmes. Cette croissance démographique devrait exercer une très forte pression sur tous les écosystèmes naturels.

Par ailleurs, quelques récents scandales ont mis en évidence les risques de conséquences financières majeures d’une gestion non durable des entreprises. Il suffit de penser au commerce des données privées auquel Facebook s’est livré ou au "diesel gate" chez Volkswagen. Les conséquences se sont directement répercutées sur les cours de Bourse.

Parallèlement à la demande croissante de produits d’investissement durables, l’offre ne cesse de s’étoffer. Et les gestionnaires de fonds traditionnels ont eux aussi pris le train en marche de la durabilité. Mais il n’existe pas de recette universelle pour composer un portefeuille durable. Résultat: chaque gestionnaire applique sa propre méthode. Les choix sont dictés par la stratégie globale, les antécédents et l’histoire du gestionnaire de patrimoine. C’est donc une lapalissade de dire qu’il existe des différences considérables de style, de profil de risque et de rendement entre ces fonds.

Acronymes
  • SRI: Socialy Responsible Investment, ou Investissements Socialement Responsables (ISR). Aujourd’hui, de nombreux fonds traditionnels sont convertis en fonds durables, c’est-à-dire en fonds SRI (ou ISR).
  • ESG: Environment, Social and Governance (Environnement, Société et Gouvernance). Ces trois facteurs font de plus en plus partie intégrante du processus d’investissement.
  • SDG: Sustainable Development Goals, soit les 17 objectifs de l’ONU pour combattre la pauvreté, protéger la planète et garantir la paix et le bien-être aux populations.

En principe, un fonds durable investit uniquement dans des entreprises durables. Mais que signifie ce mot à la mode et comment détermine-t-on si une entreprise est ou non durable? Le gestionnaire néerlandais Robeco s’appuie sur les travaux de recherche de sa filiale Robeco SAM. Robeco est devenu un spécialiste en fonds durables pour des raisons historiques. "Nous avons eu plusieurs CEO qui trouvaient la durabilité très importante", explique Masja Zandbergen, responsable de l’intégration de l’ESG au sein de Robeco. Elle souligne l’obligation fiduciaire ("fiduciary duty" ou devoir légal de faire preuve de sagesse dans la gestion des biens d’autrui) des gestionnaires de patrimoine. "Puisque nous gérons l’argent de tiers, nous devons nous montrer prudents. Nous devons vérifier si les facteurs ESG ont un impact sur les résultats financiers." Elle considère qu’il existe un lien direct entre durabilité et rentabilité.

Masja Zandbergen estime également que durabilité rime avec actionnariat actif, aussi appelé "stewardship". "Si vous investissez dans une entreprise, vous avez en tant qu’actionnaire le devoir de faire entendre votre voix. Nous avons un long passé d’actionnariat actif et nous l’avons encore renforcé ces dernières années." Par ailleurs, Robeco essaie d’être elle-même une entreprise durable. Le quartier général du groupe à Rotterdam est un "immeuble très durable", situé à côté de la gare. Les places de parking sont limitées et les travailleurs et les visiteurs viennent donc en train ou à vélo.

Contribution positive

La manière de composer un fonds durable diffère sensiblement d’un gestionnaire à l’autre. Grosso modo, les stratégies utilisées peuvent être classées en deux catégories. La première approche consiste à appliquer un ou plusieurs filtres, afin de ne conserver dans le panier que des entreprises durables. Une analyse fondamentale est ensuite appliquée à ces entreprises pour identifier les plus intéressantes. La deuxième approche intègre les critères ESG dans la stratégie, en d’autres termes, la durabilité devient un paramètre en soi, aux côtés de facteurs comme la rentabilité, la situation bilantaire, la position de marché, les perspectives de croissance, la valorisation, etc.

Robeco a clairement opté – grâce notamment aux données fournies par Robeco SAM – pour l’exclusion des entreprises non durables. Comment les choses se passent-elles concrètement? Le schéma utilisé se base sur les 17 objectifs de développement durable (Sustainable Development Goals ou SDG) des Nations Unies. Il s’agit d’objectifs que les gouvernements devraient avoir atteints d’ici 2030 et qui sont devenus de véritables guides pour les entreprises. L’attribution du score – qui définit dans quelle mesure une entreprise contribue à la réalisation des SDG – se fait en trois étapes.

La première étape consiste à évaluer le produit fabriqué ou le service fourni par l’entreprise du point de vue de sa contribution aux objectifs SDG. Par exemple, dans une entreprise de traitement de l’eau ou de services aux collectivités, cette contribution est généralement positive, alors que dans le cas d’une entreprise de fast food ou de gaz de schiste, elle sera plus que probablement négative, a expliqué récemment Taeke Wiersma, responsable Credit Research chez Robeco, lors d’un forum à Bruxelles sur l’investissement durable.

Les entreprises sont évaluées sur la base de certains "KPI" (ou Key Performance Indicators) en fonction de leur secteur. Si elles s’en sortent bien, elles améliorent leur score. Les banques obtiennent par exemple un meilleur score si elles accordent davantage de crédits aux PME et aux pays émergents. Pour les entreprises énergétiques, le score peut évoluer en fonction du pourcentage de gaz naturel dans leur mix de produits. Si une société énergétique utilise le "fracking" (une technique de production de gaz ou de pétrole de schiste ayant un impact négatif important sur l’environnement), elle est pénalisée.

La deuxième étape concerne les méthodes de production: répondent-elles aux critères ESG ou se rendent-elles coupables de travail des enfants, d’utilisation de techniques polluantes ou de traite des êtres humains? Une troisième pierre de touche porte sur les incidents éventuels, par exemple une importante fuite de pétrole, un cas de fraude, une catastrophe minière, etc. "Les analystes commencent par vérifier si ces évènements sont exceptionnels ou récurrents. Ils étudient ensuite la manière dont le management gère ces incidents", explique Taeke Wiersma.

Jusqu’à présent, Robeco a passé au crible près de 600 entreprises, dont 60% ont obtenu des scores positifs (mais 7% à peine ont obtenu un résultat positif élevé), 16% un score neutre et 24% un score négatif. Les 60% "positifs" représentent l’univers d’investissement auquel Robeco applique ses critères de sélection traditionnels, c’est-à-dire une combinaison de stratégie "top-down" et "bottom-up". Résultat: un choix varié, tant en termes de secteurs que d’entreprises, où les gestionnaires peuvent aller puiser.

Exclure l’exclusion

Le gestionnaire de fonds scandinave Nordea Asset Management affirme non sans fierté que la durabilité fait partie de son ADN. (À noter que les termes "investissements durables", "investissements responsables", etc. sont utilisés sans véritable distinction et signifient plus ou moins la même chose). Nordea AM a lancé son premier fonds durable en 2008 et le premier "Star Fund" – qui comprend une sélection d’entreprises "best in class" – a vu le jour en 2011. Depuis lors, la gamme de fonds "Star" n’a cessé de se développer.

Emily F. Leveille ©RV-DOC

Nordea AM a opté pour une approche totalement intégrée, conforme à la philosophie de base de la maison, comme le rappelait la gestionnaire de portefeuille Emily F. Leveille lors de son récent passage à Bruxelles: "Nous investissons sur le long terme avec un horizon de trois à cinq ans et nous réalisons des analyses bottom-up." Cette méthode combine une analyse classique – qui porte notamment sur la stratégie, la valorisation, les perspectives et la rentabilité – à un volet "durabilité", qui permet de définir le profil ESG de l’entreprise. "Auparavant, cette étude consistait principalement en une analyse de risque, mais via ce que l’on appelle ‘l’engagement’ des entreprises, nous nous concentrons désormais davantage sur les opportunités", poursuit Emily Leveille. Nordea AM obtient donc une image composite d’une entreprise sous le dénominateur "rendement vs. sens des responsabilités".

Mais ce n’est pas tout. Chaque entreprise se voit attribuer une "score card" qui s’appuie sur cinq piliers: le modèle opérationnel (qui représente 30% du score), la qualité du management (10%), l’éthique de l’entreprise, les valeurs sociales et environnementales. Le poids de ces trois derniers éléments varie en fonction des risques, de leur impact financier éventuel et de leurs possibles conséquences sur la réputation de l’entreprise. Cette approche est donc plus nuancée que la méthode purement quantitative, car elle tient davantage compte de la situation propre à chaque société. Dans ce contexte, l’actionnariat actif joue également un rôle important: l’actionnaire fait entendre sa voix, est en contact avec l’entreprise et influence éventuellement la stratégie. "Nous souhaitons travailler avec des entreprises où nous pouvons avoir une valeur ajoutée, en améliorant par exemple le reporting ou l’évaluation de la stratégie ESG. Pour nous, l’exclusion d’une entreprise vient en dernier recours", explique Emily Leveille. En d’autres termes, l’objectif final de Nordea AM est d’investir dans des entreprises qui seront toujours là en 2030. Et pour y être encore à si long terme, elles doivent obtenir de bons scores dans tous les aspects ESG.

"Auparavant, l’étude de la durabilité consistait principalement en une analyse de risque. Désormais, nous nous concentrons davantage sur les opportunités."
Emily F. Leveille
Nordea

L’analyste ESG Emir Borovac cite l’exemple de Facebook. "En juillet 2017, nous avions déjà remarqué que quelque chose ne tournait pas rond au niveau de la sécurité des données personnelles, un aspect que le marché ne semblait pas avoir intégré". Emir Borovac s’est rendu aux États-Unis et a essayé d’entamer un dialogue avec Facebook. Mais ce ne fut pas simple: l’entreprise de Marc Zuckerberg ne s’est pas montrée très coopérative et les réponses reçues étaient loin d’être rassurantes. Même après le scandale autour de la vente de données à Cambridge Analytica, les incertitudes n’ont pas été levées. Vu les éventuelles conséquences financières et réputationnelles importantes des lacunes au niveau de la gouvernance, Nordea a finalement décidé de se défaire de sa participation dans Facebook.

Engagement

Même son de cloche chez Allianz Global Investor, qui applique également une approche intégrée à ses fonds durables. Par ailleurs, les informations en matière d’ESG des entreprises sont utilisées et partagées par toutes les équipes de recherche. La raison? Les problèmes environnementaux, sociaux et de gouvernance peuvent avoir un impact important sur les portefeuilles. De plus, les entreprises durables semblent mieux se comporter en Bourse que leurs consœurs moins sensibles à la durabilité: elles ont une vision à plus long terme, anticipent mieux les risques et sont probablement mieux gérées.

"Si nous voulons faire évoluer les entreprises, nous devons leur parler."
Isabel Reuss
Allianz Global Investors

À l’instar d’autres gestionnaires de patrimoine, Allianz GI accorde beaucoup d’importance à son propre engagement en s’impliquant activement dans la gestion en tant qu’actionnaire. "Nous intervenons régulièrement. Si nous voulons faire évoluer les entreprises, nous devons leur parler", explique Isabel Reuss, gestionnaire de portefeuille chez SRI Convictions. Si l’on veut faire changer les choses, il est important de s’exprimer lors des assemblées générales des actionnaires.

Avant d’intégrer une entreprise au sein d’un portefeuille, Allianz GI la fait également passer à travers une série de filtres. Les deux plus importants sont, selon Isabel Reuss, le respect des droits de l’homme et la bonne gouvernance. "S’il s’agit de questions controversées, nous analysons leur niveau de gravité, leur fréquence et leur importance, mais aussi la manière dont l’entreprise réagit, explique Isabel Reuss. En matière de gouvernance, nous ne nous contentons pas d’analyser le "business behaviour". Nous allons beaucoup plus loin. Par exemple, dans l’industrie pharmaceutique, le comportement de l’entreprise sur le marché joue aussi un rôle majeur."

Chaque entreprise doit obtenir un score minimum dans chaque domaine, mais au final, c’est l’analyste qui déterminera si une entreprise sera reprise dans un fonds durable. "Nous disposons de nombreuses données, mais on ne résout pas les problèmes avec des data. L’intervention humaine est plus importante."

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