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Carine Smith Ihenacho: "Il ne faut pas réduire les investissements durables à quelques chiffres"

"Avec une part moyenne de 1,4% dans le capital des entreprises cotées, nous pensons être écoutés", estime Carine Smith Ihenacho

"Pour nous, le dialogue avec les entreprises est crucial", explique Carine Smith Ihenacho, responsable des investissements durables du fonds souverain norvégien.

Le fonds souverain norvégien, qui investit les revenus du pétrole de la mer du Nord pour garantir la prospérité du pays, possède 1,4% de la capitalisation boursière mondiale des entreprises cotées, soit plus de 1.100 milliards d’euros d’actifs sous gestion. Les Norvégiens souhaitent non seulement en tirer un rendement financier, mais également jouer le rôle de pionniers en matière de durabilité.

En février, le fonds a publié, pour la septième année consécutive, un rapport détaillé où il explique son focus sur la durabilité. Dans le rapport, nous découvrons, entre autres, que le fonds a mené pas moins de 2.877 rencontres avec les entreprises, où la durabilité faisait partie des sujets abordés.

"Nous constatons aussi une amélioration dans le reporting des entreprises sur leurs risques climatiques."
Carine Smith Ihenacho
Fonds souverain norvégien

Par ailleurs, le fonds a voté l’an dernier sur 121.619 résolutions lors des assemblées générales des entreprises dans lesquelles il investit. Le fonds joue également un rôle de pionnier dans l’élaboration des normes d’investissement durable et est consulté à ce sujet par de nombreux décideurs politiques du monde entier.

"Nous avons constaté que pendant la difficile année de pandémie de coronavirus, le fonds avait conservé son focus sur la durabilité. Plusieurs entreprises ont proposé de nouvelles initiatives et ont renforcé leurs mesures dans ce domaine. Nous constatons aussi une amélioration dans le reporting des entreprises sur leurs risques climatiques. Cette amélioration est visible dans tous les secteurs", explique Carine Smith Ihenacho.

Vous investissez dans plus de 9.000 entreprises du monde entier. Quelles sont les grandes différences régionales en matière de durabilité au sein des entreprises?

Les entreprises sont de plus en plus conscientes de la problématique, mais il existe de grandes différences au niveau de leur reporting sur les thématiques durables. Nous constatons, par exemple, que les sociétés européennes sont celles qui fournissent le plus d’informations, notamment sur leur impact environnemental. L’Amérique du Nord suit de près, tandis que l’Asie et l’Amérique latine affichent encore du retard.

"L’Europe et les États-Unis travaillent d’arrache-pied pour créer un cadre de référence."
Carine Smith Ihenacho
Fonds souverain norvégien

Les investisseurs se plaignent du manque d’uniformisation des informations, ce qui complique la comparaison entre les entreprises. Comment avez-vous résolu ce problème?

Nous collaborons avec plusieurs fournisseurs de data et nous sommes parfois confrontés à des données contradictoires. Il y a encore beaucoup de pain sur la planche, mais les choses évoluent très vite.

L’Europe et les États-Unis travaillent d’arrache-pied pour créer un cadre de référence. Mais nous devons aussi faire attention à ne pas réduire les investissements durables à quelques chiffres. La durabilité n’est pas une question de calcul, mais de contexte et de comportement. C’est pourquoi nous réalisons nos propres analyses et nous sommes en dialogue permanent avec les entreprises, car nous estimons que ce dialogue est crucial.

Pensez-vous avoir suffisamment d’influence sur les entreprises pour les convaincre de prendre le chemin de la durabilité?

En moyenne, notre participation dans les entreprises représente 1,4% du capital. En Europe, ce chiffre est un peu plus élevé, à savoir 2,4%. C’est bien entendu loin d’être une participation majoritaire, mais suite à notre attitude cohérente et transparente, nous avons le sentiment d’être écoutés. C’est un fait que notre présence à long terme au sein de l’actionnariat nous aide.

Pouvez-vous citer des exemples d’entreprises dans lesquelles vous avez réussi à faire changer les choses?

Ce serait présomptueux de dire qu’une entreprise a changé uniquement grâce à nous. Souvent, il s’agit de la somme de plusieurs mesures. Mais nous sommes convaincus que nous aidons les entreprises à progresser.

"En 2020, il n’y a qu’en Afrique que nous n’avons voté que dans la moitié des assemblées générales d’actionnaires."
Carine Smith Ihenacho
Fonds souverain norvégien

Vous mettez un point d’honneur à voter aux assemblées générales des entreprises dont vous êtes actionnaires. Dans 95% des cas, vous votez "oui" aux propositions du conseil d’administration. Y a-t-il des différences régionales?

Non, pas vraiment. Notre comportement de vote ne diffère pas d’une région à l’autre. Nous essayons, en effet, d’être présents aux assemblées générales et c’est le cas la plupart du temps.

En 2020, il n’y a qu’en Afrique que nous n’avons voté que dans la moitié des assemblées générales d’actionnaires. Cela s’explique par le fait que là-bas, les actions peuvent être bloquées lorsque vous votez aux assemblées générales. Et nous refusons absolument un tel blocage de nos actions.

Vous avez établi des directives de vote très claires. Vous arrive-t-il de vous en écarter?

Il arrive que nous nous écartions de ces directives à cause de facteurs locaux. Par exemple, notre politique en matière de vote exige que la moitié des administrateurs soient indépendants, mais au Japon, nous faisons une exception à cette règle. Nous sommes déjà très contents lorsque deux membres du conseil sont indépendants vu que le pays a déjà parcouru un très long chemin sur la voie de la bonne gouvernance.

"17% des entreprises dans le monde n’ont toujours pas de femme au sein de leur conseil d’administration. Nous essayons là aussi de faire changer les choses."
Carine Smith Ihenacho
Fonds souverain norvégien

Vous vous montrez également très stricts en matière d’égalité des genres au sein des entreprises. Avez-vous constaté de nombreux changements?

Nous visons au minimum 30% de femmes dans les conseils d’administration. Cela peut sembler peu, mais si vous prenez la situation au niveau mondial, c’est au contraire plutôt ambitieux.

Car nous constatons que 17% des entreprises n’ont toujours pas de femme au sein de leur conseil. Ici aussi, nous essayons de faire changer les choses en dialoguant et en votant aux assemblées générales.

La crise du coronavirus a accru l’attention portée au "S" (société) de l’acronyme ESG (Environnement, Société et Gouvernance). Qu’en est-il chez vous?

À cause de la crise du coronavirus, la composante sociale a été davantage placée sur le devant de la scène, en effet, mais nous accordons depuis longtemps beaucoup d’attention au volet social. Cela fait par exemple déjà de nombreuses années que nous nous intéressons aux droits de l’Homme.

Vous avez récemment exclu deux sociétés israéliennes de votre portefeuille pour violation des droits de l’Homme. Est-ce que cela fait partie de votre politique en la matière?

Nous respectons les normes éthiques qui sont fixées par le gouvernement norvégien.

D’après ces directives, nous ne pouvons pas investir dans les entreprises qui ne correspondent pas aux standards, soit en termes de produits, soit en termes de comportement. C’est déjà le cas depuis 2004. Ce n’est donc pas nouveau. L’exclusion de ces entreprises israéliennes est le résultat de l’application de ces directives.

"Aujourd’hui, 170 entreprises se trouvent sur notre liste d’exclusion. Cela reste marginal."
Carine Smith Ihenacho
Fonds souverain norvégien

L’exclusion n’est-elle pas la moins bonne façon de faire changer les choses? N’avez-vous pas plus d’influence sur les entreprises en étant actionnaires?

Notre point de départ est, en effet, que nous voulons être actionnaires et contribuer à faire évoluer les entreprises.

Mais c’est le gouvernement qui décide si nous pouvons ou non investir dans certaines sociétés. Aujourd’hui, 170 entreprises se trouvent sur notre liste d’exclusion. Cela reste marginal par rapport aux 9.000 sociétés dans lesquelles nous investissons."

Vous êtes en pourparlers depuis 2019 avec Euronav à propos du "verdissement" de leur flotte. Où en sont vos discussions?

Nous ne pouvons hélas faire aucun commentaire sur les entreprises individuelles, mais nous avons en effet discuté avec Euronav de la transition énergétique et du recyclage responsable des navires.

Bio express

  • Carine Smith Ihenachot ravaille depuis 2017 chez Norges Bank Investment Management. Elle occupe le poste de Chief Governance and Compliance Officer depuis 2020.
  • Auparavant, elle était Vice President Legal et Chief Compliance Officer chez Statoil.
  • Elle a également travaillé comme avocate pendant 20 ans.
  • Diplômée en droit de l’Université d’Oslo et de la Harvard Law School. Est également diplômée de la Norwegian School of Economics.

Le fonds souverain norvégien en quelques mots

Le fonds souverain norvégien – Government Pension Fund Global – a été créé en 1990.

Son objectif consiste à investir les revenus des champs pétroliers norvégiens au lieu de les dépenser immédiatement. Cet argent doit garantir la prospérité et les pensions du pays lorsque les champs pétrolifères seront épuisés.

Aujourd’hui, le fonds gère plus de 1.100 milliards d’euros d’actifs. Il investit dans plus de 9.000 entreprises, dont une cinquantaine sont belges.

Fonds

  • Interview avec Carine Smith Ihenacho, responsable des investissements durables au sein du plus grand fonds souverain du monde
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  • Baromètre boursier: La boule de cristal des maisons de fonds pour le deuxième semestre

Le supplément Fonds, ce mercredi 16/6, gratuit avec L'Echo.

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