"Chaque crise a son lot d’opportunités"

"À cause du vieillissement de la population, de la problématique environnementale et des taux bas, les besoins des investisseurs ont changé. Les maisons de fonds peuvent parfaitement répondre à ces besoins", explique Corinne Lamesch, présidente de l’ALFI, l’Association luxembourgeoise des fonds d’investissement, qui représente 4.700 milliards d’euros d’actifs sous gestion.

Corinne Lamesch (49 ans) a plus de 20 ans d’expérience en gestion de fonds au Luxembourg. Après une carrière d’avocate au sein de plusieurs cabinets de renom, elle s’est lancée en 2008 – c’est-à-dire en pleine crise financière – dans la filiale luxembourgeoise de Fidelity International, une des plus grandes maisons de fonds au monde.

"Ce ne fut pas évident de faire mes premières armes dans le secteur à ce moment-là, mais cela m’a plutôt réussi, en partie grâce à mon expérience en tant qu’avocate", se souvient-elle. "Ma formation en droit des fonds m’a permis d’apprendre facilement les aspects commerciaux et opérationnels du secteur. En fait, je recommande à tout le monde d’acquérir des connaissances juridiques. C’est une bonne base pour de nombreux métiers", estime-t-elle.

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Cette expérience l’a aussi aidée à son poste de présidente de l’ALFI, l’Association luxembourgeoise des fonds d’investissement. Avec 4.700 milliards d’euros d’actifs sous gestion et plus de 100.000 fonds enregistrés (répartis sur plus de 14.000 compartiments), le Grand-Duché de Luxembourg est de loin le principal centre des fonds en Europe. "Nous avons pratiquement retrouvé le niveau d’avant la crise du coronavirus. À la fin de l’an dernier, nous comptabilisions 4.800 milliards d’euros", explique Lamesch.

Quelles sont les principales missions de l’ALFI?

"Depuis des années, le Luxembourg est le centre des fonds par excellence en Europe et nous souhaitons poursuivre et développer notre position. Nous jouons notamment un rôle important dans le soutien des maisons de fonds qui souhaitent proposer leurs produits dans différents pays. Il peut s’agir par exemple de leur mise en conformité avec une nouvelle réglementation sectorielle. Par ailleurs, nous ambitionnons d’attirer d’autres maisons de fonds et d’exporter en dehors de l’Europe les atouts du cadre UCITS (la directive européenne qui permet de vendre des fonds d’investissement dans différents pays au sein de l’Europe, NDLR). Nous sommes par exemple très actifs en Asie et en Amérique latine. Enfin, il est important de souligner que nous sommes bien plus qu’un simple groupe d’intérêts pour les maisons de fonds: nous défendons également les intérêts des prestataires de services dans le secteur des fonds."

Comment expliquez-vous que la plupart des maisons de fonds choisissent de s’implanter au Luxembourg lorsqu’elles souhaitent proposer leurs fonds dans plusieurs pays?

"Il faut remonter dans le temps pour trouver l’explication. En fait, le Luxembourg a réagi très vite lors du lancement de la première directive européenne sur les fonds (UCITS I, NDLR) il y a 30 ans. Tous les experts en matière de réglementations et de services de support se sont retrouvés rassemblés ici. Ceux qui souhaitent proposer leurs fonds dans différents pays ont besoin de ces connaissances spécifiques et, vu qu’elles sont disponibles au sein d’un même centre d’expertise, le choix est vite fait. Et n’oubliez pas que le Luxembourg est un pays stable sur les plans politique et fiscal, et qu’il détient encore un des ratings de crédit les plus élevés au monde (AAA, NDLR)."

Comment le secteur des fonds luxembourgeois a-t-il traversé la crise du coronavirus?

"Dans l’ensemble, il a bien résisté. Contrairement à la crise financière de 2008, le secteur n’a pas été confronté à des ventes massives. Nous avons au contraire enregistré des flux entrants, y compris pendant les mois où les marchés furent très volatils, ce qui signifie que les investisseurs n’ont pas réellement paniqué. Mais nous devons rester prudents. Aujourd’hui, la volatilité n’a pas encore disparu et nous ne pouvons pas encore dire que la crise est terminée."

Contrairement à la crise financière de 2008, le secteur n’a pas été confronté à des ventes massives. Nous avons au contraire enregistré des flux entrants.

Quels grands défis attendent d’après vous le secteur des fonds?

"Je vois de nombreux défis, mais aussi des opportunités. Le secteur des fonds doit faire face à la pression sur les coûts et ce problème devrait perdurer. Dans ce contexte, il est probable que nous assistions bientôt à une vague de fusions et acquisitions. Par ailleurs, certains développements géopolitiques comme le Brexit compliquent la vente des fonds au-delà des frontières. Nous constatons également des changements au niveau des besoins des investisseurs. L’évolution démographique révèle par exemple le besoin de disposer de produits d’épargne-pension de qualité. L’attention accrue pour l’environnement augmente aussi la demande d’investissements durables. Au même moment, l’offre de produits s’élargit à cause des taux bas, car les investisseurs se tournent de plus en plus vers des classes d’actifs alternatifs, mais aussi vers des produits moins chers comme les fonds indiciels cotés (ou trackers, NDLR). Enfin, le cadre réglementaire représente lui aussi un défi."

Ces dernières années, le secteur des fonds s’est retrouvé inondé de nouvelles réglementations. Vous attendez-vous encore à de nouvelles directives?

"C’est un fait que, ces dernières années, le secteur a été soumis à de nombreuses réglementations, mais il y a encore quelques dossiers en suspens. Ces dernières années, la gestion de la liquidité des fonds se trouvait à l’agenda des législateurs, et il est probable que l’harmonisation des outils de liquidité sera poursuivie après la crise. Par ailleurs, la Commission européenne a récemment lancé une consultation sur les changements de la directive pour les fonds alternatifs, ou AIFMD. Le questionnaire est très large (plus de 100 questions), ce qui laisse supposer que la révision de la directive ira plus loin que quelques adaptations techniques, comme proposé par ailleurs par l’ALFI. Enfin, il y a le Green Deal européen qui offrira de nombreuses opportunités pour le secteur des fonds. La taxonomie – qui comprend la définition des activités durables – modifiera le cadre légal des investissements durables."

Il y a des années, l’ALFI fut à la base de la création du label luxembourgeois LuxFLAG pour les produits d’investissement durable. Depuis lors, d’autres pays ont mis en place leur propre label. Comment expliquer qu’il n’existe pas de label européen uniforme?

"Ces labels sont des signaux importants. Mais le problème réside dans le fait que les agences de labellisation des différents pays travaillent sur la base de critères différents. Pour les maisons de fonds actives dans plusieurs pays, c’est loin d’être idéal. Mais l’harmonisation viendra de la taxonomie et de l’obligation de reporting des entreprises sur leurs activités durables."

Et nous n’avons pas encore abordé la question de la révolution technologique. Quel est son impact sur le secteur des fonds?

"La digitalisation nous permet de travailler plus efficacement. Le secteur des fonds dispose encore d’une importante marge d’amélioration dans les services de support du middle et du back-office. Par ailleurs, l’intelligence artificielle peut aider à élaborer des portefeuilles. Je vois aussi des opportunités intéressantes au niveau de la technologie de la blockchain, pour aider à rationaliser les processus opérationnels.

«La digitalisation permet au secteur des fonds de travailler plus efficacement.»
Corinne Lamesch
présidente de l’ALFI

Mais nous devons également tenir compte des processus existants. Il n’est pas facile de les changer et d’intégrer rapidement les nouvelles technologies. Il faudra donc du temps. Pour cette raison, nous avons lancé un forum de la fintech, une plate-forme où les acteurs de la fintech et les maisons de fonds peuvent partager leurs expériences et connaissances sur les nouvelles technologies, pour arriver ainsi à des solutions utilisables à grande échelle.

Parmi les exemples récents, je peux citer la plate-forme KYC (Know Your Customer, qui oblige les distributeurs de produits d’investissement à proposer à leurs clients des solutions adaptées à leur profil, NDLR) qui doit aider à identifier plus rapidement les clients ou l’utilisation de la blockchain pour faciliter le traitement des ordres d’achat ou de vente de fonds. Ces technologies peuvent faire gagner beaucoup de temps et remplacer les processus à haute intensité de main-d’œuvre."

Que pensez-vous du débat entre gestion active et passive, où les fonds indiciels profitent des moins bonnes performances de nombreux fonds gérés activement?

"Je pense qu’ils méritent chacun leur place. Je suis favorable à ce que les investisseurs disposent d’un choix aussi large que possible. La gestion active exige davantage de recherche et permet aux gestionnaires de s’engager aux côtés des entreprises. C’est un avantage dans le processus de sélection d’entreprises durables. Les stratégies passives sont quant à elles moins chères. Lorsque je regarde le total des capitaux investis dans les fonds luxembourgeois, je constate que moins de 10% sont investis dans les stratégies passives."

«Je suis favorable à ce que les investisseurs disposent d’un choix aussi large que possible.»

Avez-vous d’autres ambitions pour l’ALFI?

"L’an dernier, nous avons élaboré un plan stratégique pour les cinq prochaines années afin de relever les défis qui attendent le secteur et saisir les opportunités qui se présenteront. Je souhaite par ailleurs aider le secteur des fonds à se développer davantage, et faire en sorte que l’ALFI parle d’une seule voix. Cela permettrait à la fois de défendre les intérêts des maisons de fonds et ceux des fournisseurs de services du secteur. Par ailleurs, je trouve la diversité des genres très importante dans le secteur. Pour terminer, j’estime que la formation financière des investisseurs est un sujet auquel nous devons davantage nous intéresser."

BIO

Corinne Lamesch

Née en 1971
A travaillé comme avocate spécialisée en fonds d’investissement pour Allen & Overy (1998-2005) et Clifford Chance (2005-2008).
Travaille chez Fidelity International Luxembourg depuis 2008.
Présidente de l’Association luxembourgeoise des fonds d’investissement (ALFI) depuis 2019.

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