Des cracks de la Bourse proposent une alternative aux obligations

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Les actions sont chères. Et les obligations ne rapportent plus rien. Pourquoi dès lors ne pas essayer de trouver son bonheur dans les fonds alternatifs?

Dans un portefeuille défensif, les obligations occupent habituellement une position de choix. En effet, s’il s’agit d’obligations souveraines d’un pays bénéficiant d’un bon rating, elles fluctuent généralement moins que les actions. Mais ces 25 dernières années, les rendements obligataires n’ont fait que baisser, tandis que la demande d’investissements considérés comme sûrs est restée importante. Plus récemment, les cours des obligations souveraines européennes ont par ailleurs été soutenus par le programme de rachat de la Banque Centrale Européenne (BCE), lequel doit en principe se terminer à la fin de cette année.

La BCE pourra ensuite commencer à réduire son lourd bilan, opération qui devra être menée avec beaucoup de prudence, afin d’éviter des chocs importants. Parallèlement, elle devrait rehausser progressivement ses taux, pour passer de 0% actuellement à un niveau plus "normal", oscillant entre 2 et 3%. Si on ajoute cette mesure aux incertitudes politiques  comme le Brexit, la Catalogne, l’Italie  on peut s’attendre à ce que les marchés obligataires connaissent quelques années difficiles. Car si les taux longs augmentent, les cours des obligations baisseront.

Reste à savoir si les coupons compenseront alors la baisse du cours. Pour les investisseurs qui détiennent un grand nombre d’obligations, cette situation pourrait même entraîner des rendements négatifs. Pour reprendre le commentaire d’un observateur: "Si le taux du Bund allemand monte de 0,5 à 1%, ce sera la bérézina."

Dès lors, vers quels instruments financiers un investisseur défensif peut-il se tourner pour remplacer les obligations? Les actions ne sont pas sans risque, en particulier après une longue période de hausse, tandis que l’or est plus une "assurance" qu’un investissement. Les "alternative UCITS" - lisez fonds d’investissement alternatifs - peuvent-ils constituer une solution?

Fonds spéculatifs

Les fonds d’investissement alternatifs sont en fait des fonds spéculatifs "régulés", ce qui les rend dans certains cas accessibles aux investisseurs individuels. Ils combinent les avantages d’un fonds régulé  liquidité, transparence, gestion sérieuse des risques  et ceux d’un fonds spéculatif. Le point fort des fonds spéculatifs, c’est qu’ils cherchent à obtenir un rendement positif quelles que soient les circonstances, y compris donc pendant les périodes de turbulence ou de baisse des cours de Bourse.

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Les fonds de placement alternatifs représentent ensemble 450 milliards d’actifs sous gestion.

Cet objectif peut être atteint à condition d’appliquer une gestion très active et en recourant à plusieurs artifices: dérivés, argent emprunté ("leverage" ou effet de levier) et ventes à découvert (vente d’actions "empruntées" que l’on rachète plus tard à meilleur prix). Vu leur ambition d’obtenir chaque année un rendement positif, ils sont souvent qualifiés de fonds "absolute return".

Lors du séminaire sur cette catégorie de fonds organisé récemment par le centre belge d’expertise LuxHedge, Tim Vanvaerenbergh a illustré l’importance aujourd’hui des produits "absolute return" en citant notamment les investissements de 27 milliards de dollars de la Yale University, souvent considérée comme une référence pour les grands portefeuilles: plus de 22% d’investissements alternatifs, contre moins de 5% dans les produits "fixed income".

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Depuis le lancement du premier fonds alternatif il y a plus de dix ans, cette classe d’actif a connu une croissance annuelle de plus de 10%. Aujourd’hui, on dénombre environ 1.400 fonds alternatifs en Europe, représentant ensemble plus de 450 milliards d’euros. "Ce qui a commencé comme un produit de niche constitue aujourd’hui un segment important du marché des fonds", poursuit Tim Vanvaerenbergh.

Autre caractéristique: les différences entre les diverses stratégies appliquées. Certains fonds se concentrent sur les actions ou les obligations en essayant à tout prix d’obtenir un rendement positif, d’autres se laissent inspirer par les "événements" ou par les évolutions macroéconomiques, d’autres encore investissent dans différentes classes d’actifs ou combinent plusieurs stratégies.

Multistratégie

Un fonds alternatif qui appartient à cette dernière catégorie et a été présenté lors du séminaire LuxHedge est le Schroder GAIA Wellington Pagosa. Comme son nom l’indique, il s’agit d’une collaboration entre le gestionnaire britannique international Schroder et son collègue américain Wellington Management. Wellington applique cette stratégie depuis 2012 pour des fonds représentant plus de 2 milliards d’euros. Depuis 2012, le gestionnaire a obtenu un rendement de 6,4% par an, ce qui correspond à l’objectif de rendement annuel de 6 à 8% sur la durée d’un cycle. Grâce à la collaboration avec Schroder, la stratégie de Wellington est également appliquée dans un fonds d’investissement qui comptabilisait fin avril près de 100 millions d’euros.

Pagosa est typiquement un fonds multistratégie. En combinant plusieurs approches, le fonds essaie de garantir un rendement régulier, tout en protégeant les actifs contre les fluctuations à la baisse. "Après près de neuf années de hausse des marchés d’actions et de bonnes prestations obligataires, la chute risque d’être importante quand elle se produira", prévient Manuel Kalbreier, responsable de Wellington Alternative Investments.

Le portefeuille de Pagosa est géré par deux spécialistes qui peuvent aller puiser dans une large gamme de stratégies d’investissement, à leur tour gérées par les grandes équipes de Wellington. Elles vont d’une approche macroéconomique des marchés émergents aux stratégies de neutralité au marché (par une couverture du risque), en passant par des stratégies "long-short" sur des actions de certains secteurs. Fin mars, le centre de gravité du portefeuille (soit environ 45%) relevait de cette dernière stratégie.

Un des défis consiste à trouver un bon équilibre entre les différentes stratégies. Par ailleurs, les gestionnaires doivent surveiller les risques et éviter les chevauchements. Par exemple, si plusieurs équipes misent sur les grandes banques en espérant profiter de la hausse des taux, le risque est multiplié par deux. Les gestionnaires modifient alors la pondération des stratégies en conséquence.

Gestion obligataire active

À l’opposé, on trouve le M & G (Lux) Absolute Return Bond Fund, un fonds qui, en cette période de hausse, même légère, des taux  quoiqu’à des niveaux encore historiquement bas essaie de tirer son épingle du jeu grâce aux obligations. Il s’est fixé comme objectif de faire mieux à moyen-long terme (3 ans) que l’Euribor à trois mois (aujourd’hui légèrement en dessous de 0%) plus 2,5 points de pourcentage, tout en limitant les risques. Depuis son lancement en décembre 2016, le fonds  qui comptabilise aujourd’hui 44 millions d’euros d’actifs  a réussi son pari.

Ce fonds est géré par Jim Leaviss et Wolfgang Bauer, qui s’appuient sur l’expertise obligataire du gestionnaire britannique. M & G est actuellement positif sur les obligations subordonnées d’institutions financières, sur les nouvelles émissions d’obligations d’entreprises bien établies qui offrent un coupon plus élevé (AB InBev par exemple), envers les marchés émergents et les entreprises qui se distinguent des autres ou qui ont réussi à se redresser (Ryanair par exemple). Pour bien contrôler les risques, la gestion du fonds se fait sur base quotidienne et s’appuie sur la surveillance de niveaux plancher intégrés, ce qui permet de réagir à temps.

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Long-short

Avec la coquette somme de 350 millions d’euros sous gestion, le fonds Pictet TR-Corto Europe s’inscrit dans une stratégie de gestion de 1 milliard d’euros. "TR" signifie ici "Total Return", objectif que le fonds compte bien atteindre en combinant des positions "long" et "short" en actions européennes. Le gestionnaire Philippe Sarreau - par ailleurs fondateur du fonds en 2010 - analyse le cycle de vie des entreprises sur la base du rendement du capital employé (ROCE ou Return On Capital Employed).

Celles qui génèrent suffisamment de capitaux pour financer leur croissance  ou qui conservent des capitaux  peuvent être prises en considération pour une position "long" (achat). Cela vaut également pour les entreprises en restructuration. Lorsque leurs activités ralentissent ou si elles utilisent mal les moyens dont elles disposent, il peut être conseillé de "shorter" ces entreprises (vente d’actions empruntées  vente à découvert).

Un exemple de société qui fonctionne entièrement selon ces règles est DSV. Cette société danoise de transport et de logistique procède de temps en temps à une acquisition, mais est capable d’intégrer très rapidement les nouvelles activités, ce qui lui permet de réaliser toutes les synergies promises et de relancer rapidement la croissance du ROCE. Le producteur finlandais de papier et d’emballages Stora Enso est également bien coté par Philippe Sarreau, qui refuse bien entendu de citer les noms des entreprises qui s’en sortent moins bien et sur lesquelles il pourrait donc "shorter". Il mentionne cependant qu’il détient une position "short" dans un groupe pharmaceutique français actif dans le traitement du diabète et les vaccins et qui, selon lui, "gaspille" ses capitaux.

Philippe Sarreau et son équipe composent le portefeuille de Pictet TR-Corto Europe à partir d’un panier de plus ou moins 500 entreprises qu’ils soumettent à une analyse fondamentale et parmi lesquelles ils sélectionnent environ 120 noms. Ils prennent une position "long" dans 60 à 70 sociétés et des positions "short" dans 50 à 60 autres.

"Nous investissons dans Kering et Swatch. Mais nous avons une position ‘short’ sur les actions de dividende."
Philippe Sarreau
Pictet TR-Corto Europe

Actuellement, le fonds investit entre autres dans des entreprises de luxe comme Kering et Swatch et détient des positions "short" dans des valeurs "bond proxy". Il s’agit d’actions qui ont été utilisées ces dernières années comme une alternative aux obligations, à cause de leur dividende récurrent, ce qui s’est traduit par des valorisations élevées. Ensuite, les sociétés françaises du secteur de la défense, Dassault et Thales, ont obtenu une petite place dans le portefeuille. Enfin, depuis février, le fonds détient des positions "long" dans des sociétés pétrolières et des entreprises qui fournissent des services au secteur pétrolier. "À l’époque, les actions des sociétés de services pétroliers étaient particulièrement bon marché", souligne Philippe Sarreau. Le gestionnaire confie par ailleurs qu’il s’intéresse notamment au secteur de l’emballage, avec par exemple Smurfit Kappa et Stora Enso, qui profitent du développement du commerce en ligne et d’une demande croissante de boîtes en carton pour l’envoi de colis.

Depuis le lancement du fonds en août 2006, Pictet TR-Corto Europe affiche un rendement moyen de 5,5% par an, supérieur au MSCI Europe (4,2%). De plus, ce résultat a été obtenu pendant une période de faible volatilité: 6%, contre 14,8% pour l’indice européen.

Primes de risque

La stratégie la plus abstraite présentée lors du séminaire est clairement celle appliquée par Threadneedle (Lux) Diversified Alternative Risk Premia Fund. Elle a été établie sur la base d’une nouvelle vision en matière de primes de risque. Les marchés des capitaux présentent des risques inhérents qui sont compensés par un rendement plus élevé.

Les primes de risque sont liées à des concepts reconnus par le monde académique comme la valeur, le "momentum of carry", mais aussi le comportement des investisseurs ou les besoins d’un secteur particulier, par exemple la volatilité créée par les ventes à découvert ou la courbe des matières premières. Ce qui est intéressant pour les investisseurs, c’est que la prime de risque alternative connaît une dynamique propre, nettement décorrélée des marchés traditionnels.

Les spécialistes de la société de gestion de fonds britannique Columbia Threadneedle ont systématisé les primes de risques alternatives et développé différentes stratégies  en fait des algorithmes permettant de miser sur toutes les classes d’actifs (actions, taux d’intérêt, devises, matières premières). D’après le gestionnaire Marc Khalamayzer, la stratégie ne s’appuie pas uniquement sur des robots et les humains continuent à jouer un rôle important. Threadneedle a mis en place certaines stratégies au sein même de la maison, tandis que d’autres sont sous-traitées. "Nous pensons que cette structure hybride est judicieuse", explique-t-on chez Threadneedle.

Le fonds s’est fixé comme objectif d’obtenir un rendement de 5 à 7% par an sur un cycle. "Cette stratégie n’est pas le remède miracle, reconnaît Marc Khalamayzer. Il y aura des baisses". Les cours de change lui ont ainsi mis des bâtons dans les roues en mai dernier.

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