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"Beaucoup d’épargnants ont encore peur d’investir"

©Tom Pilston/Panos Pictures

"Le jargon utilisé par le monde financier effraie encore de nombreux investisseurs. En tant que distributeur de fonds d’investissement, c’est notre devoir de changer les choses", explique Patrick Thomson, ancien militaire, aujourd’hui responsable de la division européenne des fonds chez J.P. Morgan Chase.

En 1990, personne n’aurait osé imaginer que Patrick Thomson deviendrait un jour le patron d’un gestionnaire de fonds international. Après des études de français à l’Université d’Édimbourg, Thomson, alors âgé de 23 ans, a entamé une carrière dans l’armée britannique. Mais elle fut de courte durée. Après cinq ans et plusieurs missions, notamment au Zimbabwe et en Irlande, il a totalement changé de cap pour se retrouver, après un programme de reconversion pour anciens militaires, stagiaire chez J.P. Morgan Asset Management. Il a rapidement gravi les échelons pour être nommé en 2017 responsable des activités de gestion des fonds du groupe pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique, qui comptabilisent 550 milliards de dollars d’actifs sous gestion.

Fonds

  • Interview avec Patrick Thomson, CEO de JP Morgan Asset Management Europe, Middle East & Africa: "Pour les maisons de fonds, il n'y a rien de plus difficile que de choisir où être pertinentes"

Le supplément Fonds, ce mercredi 17/11, gratuit avec L'Echo.

"Lorsque je me suis retrouvé dans le secteur des fonds, j’ai tout de suite été frappé par le vocabulaire du secteur, qui complique beaucoup la compréhension des produits financiers. Au moment où j’ai pris la direction de J.P. Morgan Asset Management, je me suis immédiatement donné comme objectif de simplifier ce jargon pour nos clients, en particulier parce que l’industrie des fonds joue un rôle important, notamment en encourageant les gens à économiser pour leur retraite. Dans l’univers de taux bas que nous connaissons, il est clair que nous devons économiser davantage qu’il y a 20 ans si nous voulons nous constituer une retraite digne de ce nom."

Les épargnants n’investissent pas assez, estime Thomson. "Un des problèmes en Europe est le petit nombre d’investisseurs. Nous avons mené une enquête qui a révélé que de nombreux épargnants avaient peur d’investir parce qu’ils étaient effrayés par le vocabulaire technique. Lorsque les citoyens nous confient leur argent, il est de notre devoir de bien expliquer comment nous le gérons. Dans ce cas, davantage d’épargnants seront peut-être prêts à investir."

Thomson fait un parallèle avec les smartphones. "Lorsque vous achetez un smartphone dans un magasin, vous le sortez de sa boîte et vous pouvez immédiatement l’utiliser. Même s’il est truffé de technologie, tout le monde peut l’employer, y compris un quinquagénaire comme moi (il rit). Si vous savez comment un produit fonctionne et ce que vous pouvez en faire, vous aurez tendance à l’utiliser davantage. Notre secteur fait donc face à un défi important."

Comment comptez-vous rendre l’investissement plus simple?

Thomson: "Nous sommes très attentifs aux documents destinés aux investisseurs et aux explications que nous fournissons sur notre vision du marché, via notre programme Market Insights. Nous utilisons de nombreux graphiques et illustrations. Et nous évitons le langage technique pour rendre nos documents compréhensibles par tous."

C’est un objectif louable, mais depuis quelques années, le secteur des fonds est inondé de nouvelles règlementations qui utilisent encore plus de jargon.

Thomson: "Après la crise financière, les régulateurs ont réagi pour protéger les investisseurs contre d’autres mésaventures et pour rétablir la confiance. Lorsque les gens ont l’impression de ne pas être protégés, ils se méfient. Le revers de la médaille est en effet que les règlementations nous empêchent d’expliquer les choses simplement. C’est un problème dont nous devons tenir compte."

Qu’est-ce qui différencie J.P. Morgan Asset Management des autres gestionnaires de fonds?

Thomson: "Nous essayons de nous distinguer par la qualité de nos investissements. Sur une période de cinq ans, 79% de nos fonds font mieux que la moyenne du secteur. Et sur dix ans, ils sont plus de 80% à surperformer. Nous sommes des gestionnaires 100% actifs et nous sommes convaincus que cette gestion active peut réellement faire la différence.

«Les alternatives gagnent en importance: les actions et obligations non cotées peuvent apporter de la diversification dans les portefeuilles.»

Ensuite, nous voulons nous différencier par la qualité de nos services. Nous souhaitons tout expliquer à nos clients et nous accordons beaucoup d’importance à notre reporting. Nous sommes une sorte de grossiste, ce qui signifie que nos produits sont destinés à des distributeurs de fonds, comme les banques (privées) ou des investisseurs institutionnels. Ils doivent bénéficier d’un bon support pour pouvoir expliquer nos produits à leurs clients. C’est pourquoi il est essentiel de fournir un service et une expertise de haut niveau. Nous sommes actifs sur ce marché depuis plus de 30 ans et nous nous distinguons aussi par le taux de rotation extrêmement bas de notre personnel. Nos équipes sont très stables. Par exemple, notre responsable pour le marché belge, Nicolas Deblauwe, occupe ce poste depuis plus de 15 ans. Cette expérience est importante, car elle nous permet de bien connaître nos clients et leurs souhaits.

Notre troisième caractéristique est notre appartenance à un grand groupe financier (J.P. Morgan Chase est la plus grande banque américaine, NDLR), ce qui nous permet de beaucoup investir dans la technologie. C’est capital, car la technologie provoque beaucoup de ‘disruption’ dans notre secteur. Elle permet par exemple de traiter rapidement de grandes quantités de données, ce qui nous aide à prendre nos décisions d’investissement. La technologie permet également d’augmenter l’efficacité de notre plate-forme opérationnelle. Avec les taux bas, chaque point de base de rendement supplémentaire est important pour nos clients."

Vous êtes un gestionnaire actif, mais êtes-vous en mesure de faire mieux que le marché dans tous les segments?

Thomson: "Les instruments de gestion passive peuvent certainement avoir une valeur ajoutée dans un portefeuille. Mais en tant que gestionnaires actifs nous souhaitons proposer une offre complète de fonds gérés activement, sans pour autant être présents dans tous les segments. Nous devons donc faire des choix. Mais ce que nous faisons, nous essayons de le faire le mieux possible. Nous sommes notamment convaincus par la valeur ajoutée de la gestion active sur le marché d’actions américain. C’est précisément parce que ce marché compte de très nombreux instruments de gestion passive qu’il offre beaucoup de possibilités pour les gestionnaires actifs. Mais pour les trouver, vous devez bien entendu être prêt à investir dans la recherche et bénéficier d’une taille critique. Les maisons de fonds qui n’investissent pas dans le futur se retrouveront certainement un jour au pied du mur."

Êtes-vous aujourd’hui ouverts à des acquisitions pour augmenter votre taille?

Thomson: "Nous sommes toujours prêts à analyser les opportunités qui se présentent. Nous avons récemment réalisé deux acquisitions. Aux États-Unis, nous avons acheté une société de fintech (55IP, qui propose des stratégies d’investissement fiscalement avantageuses utilisant des portefeuilles modèles, NDLR) et un leader du segment de l’investissement dans le bois (Campbell Global, NDLR). En plus de l’importance des forêts dans la lutte contre le CO2, le bois est un investissement alternatif qui offre un rendement prévisible à long terme. Nos clients sont à la recherche d’investissements de ce type pour diversifier leurs portefeuilles."

«Nous avons besoin de normes internationales en matière de durabilité, à l’instar de l’iPhone qui est identique partout dans le monde.»

L’investissement durable est-il aujourd’hui votre principale préoccupation?

Thomson: "En effet, nous y accordons beaucoup d’importance. 99% de nos fonds intègrent les facteurs ESG (Environnement, Société et Gouvernance) dans leur politique d’investissement. Si vous lancez des fonds durables, ils n’auront qu’un impact limité si de nombreux autres milliards sont investis dans des actifs non durables. C’est pourquoi nous pensons que cette intégration est importante. Les règlementations jouent bien entendu un grand rôle, même si leur manque d’harmonisation représente un vrai défi. Nous sommes un acteur mondial et nous constatons que les normes sont différentes selon les régions et les pays. Nous avons besoin de normes internationales, à l’instar de l’iPhone qui est identique partout dans le monde. Cela aiderait à lutter contre le green-washing (le fait de présenter un produit comme étant plus vert qu’il ne l’est réellement, NDLR)."

Revenons aux marchés financiers. Que pense-t-on chez J.P. Morgan Asset Management du risque d’inflation qui pèse sur les marchés?

Thomson: "Les banques centrales ont fait un travail formidable pendant la crise du coronavirus. Elles ont protégé l’économie. Les entreprises se sont bien reprises après la crise, et l’économie a renoué avec la croissance. Mais aujourd’hui, les banques centrales se trouvent dans une position difficile. Même si l’inflation augmente, elles ne peuvent pas véritablement augmenter les taux. On peut se demander si la reprise de l’inflation est là pour durer. Beaucoup pensent que non, mais nous ne sommes pas d’accord. Aux États-Unis, le nombre de postes vacants est supérieur au nombre de chômeurs, ce qui signifie que la pression sur les salaires ne fera qu’augmenter au cours des prochains mois. Si les salaires augmentent, l’inflation augmentera à nouveau. Aujourd’hui, la marge de manœuvre des banques centrales est donc très restreinte, ce que je considère comme un risque majeur."

«Nous voulons proposer des produits qui tiennent leurs promesses.»

Qu’est-ce que cela signifie pour vos fonds?

Thomson: "Fondamentalement, nous restons positifs sur les résultats des entreprises. Elles ont bien résisté à la crise, leurs bilans sont sains et les carnets de commandes sont relativement bien remplis. C’est positif. Les obligations souveraines devraient bien entendu représenter un défi, mais sur les marchés obligataires, les obligations de marchés émergents ou les obligations à haut rendement recèlent encore du potentiel. Par ailleurs, les alternatives gagnent en importance: les actions et obligations non cotées peuvent apporter de la diversification dans les portefeuilles. Il existe davantage d’entreprises non cotées que d’entreprises cotées, et donc autant d’opportunités. Nous considérons également l’immobilier et les infrastructures comme des segments intéressants, tout en restant bien entendu vigilants vu qu’il s’agit d’investissements illiquides."

Votre carrière militaire a-t-elle modifié votre regard sur les risques, et comment transposez-vous cette vision dans la gestion patrimoniale?

Thomson: "En règle générale, nous sommes des gestionnaires patrimoniaux relativement conservateurs. Dans l’armée, vous apprenez l’importance de l’intégrité. Notre premier objectif consiste à être un gestionnaire patrimonial fiable, ce qui signifie que nous sommes peut-être plus allergiques au risque que la plupart de nos concurrents. Ces 30 dernières années, notre branche luxembourgeoise a accumulé 500 milliards d’euros d’actifs. Cette performance repose sur la confiance. Il faut du temps pour la construire, mais elle peut se perdre très rapidement.

Nous voulons proposer des produits qui tiennent leurs promesses, ce qui signifie que nous devons nous montrer sélectifs. Nous devons oser choisir les domaines dans lesquels nous souhaitons être pertinents, ce qui n’est pas facile. Et c’est un euphémisme. Il est aisé de lancer un produit, de convaincre les clients et puis d’abandonner le produit s’il ne fonctionne pas. Mais ce n’est pas ainsi que vous construisez la confiance. Pour nous, cette confiance est capitale. C’est pourquoi l’intégrité occupe une place centrale dans nos activités."

BIO

Patrick Thomson

-Né en 1967;
-CEO de J.P. Morgan Asset Management pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique depuis 2017;
-A occupé auparavant des postes de management chez J.P. Morgan Asset Management (1995-2010 et 2010-2017);
-Fut entre 2005 et 2015 Head of client development chez Ivy Asset Management, un gestionnaire de fonds spéculatifs;
-Militaire dans l’armée britannique entre 1990 et 1995.

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