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"Chez nous, c’est le bon sens qui prime"

Alexander Roose, responsable des actions auprès du gestionnaire patrimonial suisse DECALIA.

"Je ne crois pas aux modèles mathématiques qui élaborent des portefeuilles d’investissement. Les gestionnaires de fonds doivent analyser les entreprises pour bien les connaître, et surtout faire appel à leur bon sens", estime Alexander Roose, responsable des actions auprès du gestionnaire patrimonial suisse DECALIA depuis septembre.

Alexander Roose (46 ans) a travaillé pendant 15 ans en tant que gestionnaire de fonds chez DPAM, où il était responsable de la gestion des actions depuis 2019. Roose est un investisseur 100% fondamental. "Je crois à l’analyse fondamentale, au respect des processus d’investissement et aux convictions à long terme", explique-t-il lorsqu’on lui demande de décrire sa façon d’investir. Cette stratégie a bien fonctionné ces dernières années avec, à la clé, un palmarès impressionnant.

Ce palmarès n’a pas échappé au gestionnaire patrimonial suisse DECALIA. Cette maison de fonds genevoise, créée en 2014, compte aujourd’hui plus de 50 employés et gère près de 5 milliards d’euros d’actifs. Roose a été embauché en tant que responsable de la gestion thématique des actions. Avec le spécialiste en technologie Quirien Lemey, également un ancien de DPAM, il sera en charge de la gestion d’un nouveau fonds d’actions multithématique.

Roose ne devrait pas avoir besoin de beaucoup de temps pour s’adapter à son nouvel employeur. "En termes de philosophie, DECALIA ressemble beaucoup à DPAM", confie-t-il. Depuis sa nomination, Roose fait la navette entre Genève et la Belgique. "Nous partons très tôt le lundi matin et nous rentrons le jeudi soir. Pour moi, il est essentiel de passer quatre jours par semaine au bureau à Genève. La dynamique d’une équipe est indispensable pour la gestion d’un fonds", estime-t-il.

Avec votre collègue Quirien Lemey, vous êtes responsable de la gestion d’un fonds d’actions multithématique. Quels sont ces thèmes?

«Si vous avez des convictions, vous pouvez vous y tenir. Bien entendu, il ne s’agit pas d’être têtu et de vouloir absolument avoir raison.»

Alexander Roose: "Le fil rouge du fonds est la durabilité et la digitalisation de la société. C’est pourquoi nous avons choisi sept thèmes qui commencent par une lettre du mot "Society": Security (cybersécurité), O2 Ecology (entre autres la réduction des émissions de CO2), Cloud & Digitalisation, Industry 5.0 (robotisation et centres de données), Elderly & Wellbeing (vieillissement de la population et soins de santé), Techmed (technologies médicales) et Young Generation. Ce dernier thème est très large et très important. Il mise sur l’évolution des comportements des consommateurs liée au changement de génération. Songez par exemple à l’impact de Netflix sur les médias traditionnels et au succès du yaourt grec auprès des jeunes aux États-Unis il y a quelques années, où un géant de l’alimentation comme Danone n’a pas réussi à s’imposer. Pour chacun des thèmes cités, nous comptons rechercher les gagnants de demain. Le secteur technologique devrait représenter environ un tiers du portefeuille, mais devrait également jouer un rôle important dans d’autres secteurs à cause de la montée en flèche de la digitalisation. C’est ce qui explique la présence au sein de l’équipe d’un expert en technologie comme Quirien."

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Est-il difficile d’identifier ces gagnants dans des segments de marché qui sont encore en train de se réinventer?

"Le fait que nous partions des sept sous-thèmes rend les choses plus faciles, car cela fixe d’emblée les contours du fonds. Par ailleurs, nous essayons de tirer les leçons du passé ou d’autres marchés. L’e-sport n’a fait que tout récemment son entrée en Europe et aux États-Unis, mais nous pouvons beaucoup apprendre du marché sud-coréen, où il est né. Nous pouvons aussi utiliser le réseau très large que nous avons construit.

Ensuite, il s’agit surtout de passion. Vous devez avoir envie de vous plonger dans les tendances et d’analyser les entreprises en profondeur. Bien entendu, il nous arrive parfois de nous tromper et, dans ce cas, nous sortons à temps.

Il est également important de construire un portefeuille robuste, capable de résister aux tempêtes. C’est possible en évitant de surpondérer certaines actions dans le fonds, même si l’on est convaincu de leur potentiel. Les clients nous demandent parfois pourquoi nous n’investissons pas plus de 2% dans une entreprise dans laquelle nous croyons. Eh bien, c’est parce que nous voulons garantir la robustesse de notre portefeuille, ce qui implique de garder l’équilibre entre les actions de croissance et de valeur. Nous évitons de prendre des risques avec des entreprises qui doivent encore faire leurs preuves."

Avez-vous l’impression de devoir réagir plus rapidement qu’il y a quelques années et que les positions de votre fonds changent plus souvent?

"Le taux de rotation des actions dans notre fonds est traditionnellement faible. Mais il est clair que la pandémie de Covid l’a fait augmenter. Nous constatons également que les rotations sectorielles s’accélèrent et que les changements sont plus prononcés qu’auparavant, surtout parce que les montants gérés par des modèles quantitatifs ne cessent d’augmenter. Il n’y a qu’une solution pour gérer ces changements plus rapides: s’assurer de la robustesse de son portefeuille. Lors des corrections, de nombreux gestionnaires de fonds commettent l’erreur de perdre de vue le long terme et négocient à court terme pour protéger le rendement. Mais ceux qui courent derrière ces rotations sont souvent doublement pénalisés. J’appelle cela le "Saloon Door Principle". Si vous avez beaucoup investi dans des actions de croissance et qu’un changement s’opère au bénéfice des actions de valeur, vous subissez le premier coup. Et ceux qui se tournent alors totalement vers les actions de valeur risquent de subir un second coup, car ces mouvements sont souvent de courte durée."

«Lors des corrections, de nombreux gestionnaires de fonds commettent l’erreur de perdre de vue le long terme.»

Que pensez-vous des valorisations actuelles sur les marchés d’actions?

"Quand vous parlez de valorisation, vous devez d’abord regarder les taux. Sur la base des taux actuels, je trouve que ces valorisations sont entièrement justifiées. Les taux ont légèrement augmenté à cause de la recrudescence de l’inflation, mais je ne crois pas qu’elle soit permanente et que les taux continueront à monter. Les banques centrales ne le permettront pas. Car dans ce cas, certains pays comme l’Italie pourraient se retrouver en défaut de paiement. Au cours des huit premiers mois de l’année, nous avons connu un beau rallye, avec une hausse de 15% à l’échelle mondiale. Je pense que nous nous trouvons aujourd’hui dans une phase de consolidation. Je ne m’attends pas à une correction à cause des valorisations trop élevées. Bien entendu, certaines entreprises sont très chères. Mais ce n’est pas toujours une raison pour vendre. Pensez à Amazon. L’action a toujours été chère, mais elle a malgré tout accompli un parcours impressionnant en bourse."

Vous pensez que l’inflation n’est que temporaire, mais quid de la hausse des prix de l’énergie?

"Je la considère comme un des principaux risques, car elle augmente la crainte de se retrouver dans un scénario de stagflation (économie en stagnation parallèlement à des hausses de prix, NDLR). La hausse des prix de l’énergie illustre par ailleurs à quel point la période de transition vers un monde plus durable peut être dangereuse. On a trop peu expliqué qu’il fallait investir encore plus pendant la phase de transition. Ce manque d’investissements se reflète aujourd’hui dans les prix. Nous constatons le même phénomène pour les denrées alimentaires. La directive européenne qui souhaite réduire de 20% l’utilisation d’engrais d’ici 2030 est aussi une transition susceptible de provoquer une reprise de l’inflation. Cela démontre qu’à court terme, les objectifs de durabilité peuvent provoquer la hausse des prix."

Vous accordez également beaucoup d’importance à la durabilité au sein du portefeuille. Quelle méthode utilisez-vous?

"Cela fait déjà longtemps que DECALIA applique les critères ESG (Environnement, Société et Gouvernance) dans ses analyses. La gestion à partir de la chaîne de valeur nous aide à appliquer correctement ces critères. Car elle nous pousse à prendre en compte les quantités de CO2 émises par l’ensemble de la chaîne de valeur, et pas uniquement par l’entreprise. Nous disposons d’un modèle quantitatif très précis qui doit encore être développé au niveau qualitatif. En outre, l’ESG va bien plus loin que l’environnement. La composante sociale est aussi très importante. Au sein du secteur des soins de santé, nous misons par exemple sur les entreprises qui s’occupent des soins à domicile. Non seulement elles permettent de réduire la facture du secteur dans son ensemble, mais elles revêtent également une importante dimension sociale. Elles permettent par exemple aux patients de rester chez eux au cours des soins palliatifs."

Pouvez-vous citer un exemple d’entreprise dont l’ensemble de la chaîne de valeur est durable?

"L’entreprise néerlandaise DSM en est un exemple parfait. DSM est spécialisée dans les techniques de fermentation, ce qui nous permet par exemple de remplacer les ingrédients synthétiques de notre alimentation par des produits naturels. Aujourd’hui, on pêche les anchois pour produire de l’huile de poisson. Le processus utilise des produits chimiques. Grâce à la fermentation à partir d’algues, ce n’est plus nécessaire. La fermentation est aussi une excellente façon de réduire les émissions de CO2 dans la chaîne de valeur. Je songe par exemple à la production de biopesticides et de bioplastiques qui permettent de remplacer les produits nocifs dans toute la chaîne de valeur."

De plus en plus de gestionnaires de fonds utilisent des modèles quantitatifs. Qu’en pensez-vous?

"C’est un segment du marché dans lequel j’ai peu d’expérience. Mais je vois parfois des gestionnaires se contenter d’une analyse factorielle, c’est-à-dire qu’ils examinent l’exposition de leur portefeuille à certains facteurs. Mais les facteurs évoluent au fil du temps. De nouveaux facteurs dont vous n’avez pas tenu compte apparaissent. Je crois davantage au bon sens et à la vigilance. Lorsque vous voyez comment le covid a bouleversé la chaîne d’approvisionnement, il est clair que les modèles quantitatifs n’auraient pas pu le prévoir. Ces modèles ne peuvent pas dire du jour au lendemain quelles seront par exemple les entreprises les plus touchées par un gel des approvisionnements au départ du Vietnam. Les gestionnaires doivent être vigilants et bien connaître les entreprises. C’est la condition pour être en mesure d’évaluer le degré d’exposition d’une entreprise à un risque donné."

«Je crois davantage au bon sens et à la vigilance qu’aux modèles mathématiques.»

Quelle est selon vous la facette la plus difficile de la gestion d’un fonds?

"Les moments les plus difficiles apparaissent lorsque le marché se retourne contre vous. Je n’ai jamais eu de difficulté à garder la tête froide, mais la pression à l’intérieur comme à l’extérieur peut être très forte. Vous ne pouvez pas changer grand-chose à la pression externe, mais DECALIA a réussi à créer un climat qui permet d’éviter toute pression interne. Si vous avez des convictions, vous pouvez vous y tenir. Bien entendu, il ne s’agit pas d’être têtu et de vouloir absolument avoir raison."

Quelle est l’importance de la pression des fonds gérés passivement, qui sont souvent moins chers tout en offrant les mêmes rendements?

"Il y aura toujours une partie des fonds qui réussiront à faire mieux que le marché. Un gestionnaire qui n’a pas l’ambition de battre le marché n’a pas sa place au sein d’une maison de gestion active."

BIO

Alexander Roose

-Né en 1975
-Responsable depuis septembre 2021 des fonds d’actions thématiques chez DECALIA
-2006-2021: gestionnaire de fonds chez DPAM, en charge de plusieurs fonds d’actions et responsable de la gestion des actions (2019-2021)

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