"Il faudra du temps avant que toutes les sociétés soient durables"

©Diego Franssens

"Nous ne sommes qu’au début du chemin vers la durabilité. Les sociétés qui souhaitent entreprendre de manière durable ou avoir un impact sur l’homme et l’environnement disposent d’un important potentiel de croissance", explique Hilde Veelaert, Chief Investment Officer ad interim auprès du gestionnaire de patrimoine néerlandais Actiam.

Âgée de 49 ans, Hilde Veelaert a commencé sa carrière auprès de la société anversoise Anhyp, rachetée par AXA en 1999. "Après la fusion, les activités d’investissement du groupe ont été transférées à Paris, mais à un moment donné, je n’en pouvais plus de faire la navette entre la Belgique et la capitale française", explique-t-elle. En 2003, elle a été recrutée par la firme néerlandaise SNS Asset Management – entre-temps rebaptisée Actiam. Elle a commencé en tant que gestionnaire de fonds, pour ensuite devenir responsable de la partie actions. Aujourd’hui, elle occupe le poste de Chief Investment Officer.

"Grâce aux images satellites, nous pouvons déterminer quelles sont les entreprises responsables de la déforestation."

Actiam est un gestionnaire de patrimoine néerlandais qui comptabilise 58 milliards d’euros d’actifs sous gestion. Le groupe gère entre autres les investissements de compagnies d’assurance et de la banque néerlandaise ASN. La durabilité est ancrée dans l’ADN de la société et représente depuis les années 1990 un des piliers de sa politique d’investissement. Actiam a d’ailleurs récemment lancé un programme de lutte contre la déforestation. "Grâce aux images satellites, nous pouvons déterminer dans quelle mesure les entreprises et leurs chaînes d’approvisionnement sont responsables de la déforestation, et quelles sont les actions qu’elles entreprennent pour y remédier. Cela nous aide à atteindre notre objectif qui consiste à stopper la déforestation à l’horizon 2030", explique Hilde Veelaert.

Actiam propose aux Pays-Bas 16 fonds d’investissement sous sa propre marque. "Pour l’instant, nos fonds ne sont pas encore enregistrés en Belgique, mais nous n’excluons pas de le faire un jour." En tant que Chief Investment Officer, Veelaert participe à l’élaboration de la stratégie d’investissement des fonds.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur les marchés financiers?

"Nous sommes plutôt optimistes. Pour les 12 prochains mois, nous nous attendons à un rendement légèrement positif sur les marchés d’actions. Nous constatons que les banques centrales ont tiré des leçons de la crise financière et ont réagi beaucoup plus rapidement à la crise du coronavirus, ce qui a permis aux bourses de se reprendre particulièrement vite. Nous pensons que les bourses ont encore beaucoup de potentiel. Elles sont chères, certes, mais grâce à la reprise économique, les bénéfices des entreprises devraient augmenter de 20 à 30% en 2021, hausse qui devrait se poursuivre en 2022. Attention cependant: nous ne pensons pas que le marché augmentera sereinement. Nous nous attendons à beaucoup de volatilité dans les mois à venir, volatilité qui pourrait augmenter en cas de problème dans la gestion de la pandémie. Je pense par exemple au renforcement éventuel des mesures de confinement ou à des retards dans la campagne de vaccination."

Aujourd’hui, comment vos portefeuilles sont-ils positionnés?

"Nous nous sommes encore davantage tournés vers les actions de valeur, car nous constatons clairement des signes de surévaluation au niveau des actions de croissance. Les grandes sociétés technologiques, qui sont à l’origine de la très forte hausse, sont de plus en plus mises sous pression par les pouvoirs publics qui remettent en cause leur situation de monopole. Au début de l’année, nous avons également pensé qu’il était opportun de miser sur des secteurs fortement pénalisés par la crise, par exemple le secteur bancaire. Les taux à long terme sont stabilisés, mais pourraient remonter au moment de la reprise économique. Le cas échéant, les banques pourraient en profiter."

Vous attendez-vous à une reprise de l’inflation en 2021?

"Notre scénario de base ne prévoit pas une forte hausse de l’inflation. Mais suite aux décisions de la banque centrale américaine, l’objectif en matière d’inflation peut aujourd’hui être temporairement dépassé. Les stimuli monétaires des dernières années ont fait fortement augmenter les prix sur les marchés financiers. Le “tapering” – à savoir la réduction des rachats d’obligations par les banques centrales – pourrait représenter un risque pour les marchés financiers. Mais je ne pense pas que ce sera le cas. Lorsque les banques centrales commenceront à réduire leur politique expansive, cela signifiera que le risque du Covid sera derrière nous."

Les actions américaines se taillent toujours la part du lion sur les marchés d’actions mondiaux. Est-ce aussi le cas dans vos portefeuilles?

"Nous sommes devenus un peu plus positifs sur l’Europe. Cela s’explique par la rotation attendue vers les actions de valeur, ce qui devrait être positif pour les actions européennes. De plus, ces derniers mois, les actions européennes se sont moins rapidement reprises que leurs consœurs américaines. Elles devraient aussi davantage profiter de l’attention accrue pour les investissements durables. Dans ce domaine, nous constatons que l’Europe est en avance par rapport aux États-Unis. Par exemple, les entreprises européennes devront bientôt répondre à des exigences plus strictes en matière de reporting sur leurs activités durables. Suite à cette évolution, les investisseurs chercheront les meilleurs de la classe et investiront moins dans les entreprises non durables."

Actiam a une longue histoire en matière d’investissements durables. Comment mesurez-vous aujourd’hui la durabilité au sein des entreprises?

"Nous avons mis au point notre propre tableau de bord pour mesurer les critères ESG au sein des entreprises. Nos clients y ont également accès. Nous identifions par exemple la quantité de CO2 émise par les entreprises, leur consommation d’eau, les engagements pris, etc. Nous sommes très transparents à ce sujet dans notre communication vers nos clients."

Ces éléments sont-ils faciles à mesurer?

"Il est vrai que nous sommes loin d’une norme mondiale. La taxonomie européenne – c’est-à-dire les règles européennes qui obligent les entreprises à cartographier leurs activités durables – nous permettra certainement de progresser."

À cause de l’intérêt croissant pour la durabilité, ne risquons-nous pas d’arriver rapidement à une situation où toutes les entreprises seront durables ou disparaîtront?

"Aujourd’hui, le concept de durabilité n’est plus comparable à ce qu’il était il y a 20 ans."

"Non, je ne le pense pas. Il faudra encore beaucoup de temps avant que toutes les entreprises soient durables. N’oubliez pas non plus que les règles ne cessent de se renforcer. Aujourd’hui, le concept de durabilité n’est plus comparable à ce qu’il était il y a 20 ans. Nous devons aussi laisser aux entreprises le temps de s’adapter. Nous ne pouvons pas nous attendre à ce qu’une société pétrolière devienne durable du jour au lendemain. Mais c’est un fait que nous avons déjà parcouru un long chemin. Auparavant, les investissements durables étaient considérés comme une classe d’actifs séparée du reste. On pensait également que la durabilité avait un coût, et que par conséquent les rendements étaient moindres. Aujourd’hui, ce scepticisme n’existe plus et la durabilité fait partie intégrante du monde financier. Par ailleurs, elle ne porte plus uniquement sur l’environnement. La qualité de la gouvernance et le rôle sociétal joué par les entreprises sont également pris en compte. Et les entreprises dont la durabilité laisse à désirer sont aujourd’hui pénalisées."

Vous proposez plusieurs produits indiciels durables. Sur quels indices sont-ils basés?

"Nous n’offrons pas de produits 100% passifs. Ce que nous proposons sont des produits “enhanced” (améliorés, NDLR), ce qui signifie que nous appliquons un filtre à l’indice. Nous nous calquons sur les grands indices MSCI, mais nous excluons certaines entreprises sur la base de notre propre analyse de durabilité. En moyenne, nous excluons plus ou moins 20% des entreprises. Nous refusons de faire de la gestion purement passive parce que nous estimons que les indices durables ne s’intéressent généralement qu’à un seul aspect de la durabilité. Soit ils se concentrent sur les émissions de CO2, soit sur l’impact, etc. Nous estimons que les investissements durables sont plus complexes et nous voulons prendre en compte la situation dans son ensemble. Par ailleurs, nous pensons que la combinaison entre la gestion passive et active est une bonne chose. Nous offrons les deux. Tout dépend bien entendu de la préférence des investisseurs. Ceux dont le profil de risque est faible et souhaitent investir à bon marché auront intérêt à investir dans des produits 100% indiciels."

Vous voulez miser sur les entreprises qui ont un impact sur la société et l’environnement en proposant un fonds à impact. Pouvez-vous citer quelques exemples d’entreprises?

"Notre portefeuille comprend plusieurs sociétés à impact innovantes. Elles sont relativement chères, mais offrent de belles perspectives de croissance. Je peux citer comme exemple la société Teladoc Health, qui fournit des conseils médicaux via internet ou par téléphone. Suite à la crise du coronavirus, elle a connu une forte croissance en Occident et est de plus en plus active dans les pays en développement. Un autre exemple est Safaricom, une société kényane de télécommunication. Elle propose des services mobiles comme des moyens de paiement et l’accès à des formations. Avec ces entreprises, nous faisons coup double: d’une part, il y a leur impact sur la société et d’autre part, elles s’en tirent très bien sur les marchés financiers."

Cette forte demande de sociétés à impact ne provoque-t-elle pas une augmentation des valorisations?

"Oui, l’indice mondial des entreprises à impact s’est très bien comporté en 2020, même si le résultat a été quelque peu faussé par les actions des constructeurs de voitures électriques comme Tesla et BYD. Mais nous restons positifs malgré cette forte hausse. Les objectifs de développement durable des Nations Unies pour 2030 permettent d’espérer de nombreux et importants progrès. Le potentiel de croissance est intact. Nous pensons aussi que le président américain Joe Biden donnera un coup de pouce au développement durable. De bonnes nouvelles arrivent également de la Chine, qui souhaite être neutre en carbone à l’horizon 2060. Nous constatons également que le climat n’est plus la seule préoccupation. Les aspects sociaux et sociétaux bénéficient également de plus en plus d’attention."

En dehors des actions, comment assurez-vous la diversification de vos portefeuilles?

"Dans nos portefeuilles mixtes, nous investissons également en obligations et en immobilier coté. Pour le volet obligataire, nous choisissons généralement des entreprises solvables où les différences de taux peuvent, selon nous, encore baisser. Mais nous nous montrons plus prudents avec les obligations plus risquées (et à rendement plus élevé). La banque centrale américaine a racheté beaucoup de ces obligations. Par conséquent, leur prix ne reflète plus leur niveau de risque. Nous ne détenons aucune matière première en portefeuille."

Quelle est l’importance du "market timing" dans votre politique d’investissement?

"Il est très difficile de trouver le bon timing, mais cela reste malgré tout important. Parfois, vous vendez trop tôt et vous manquez une partie de la hausse. Mais sortir trop tard n’est pas mieux. Vous devez donc constamment trouver le juste équilibre."

Votre expérience vous aide-t-elle?

"Absolument. L’expérience fait de vous un meilleur investisseur. Même si l’histoire ne se répète jamais de la même façon, l’expérience vous fournit un bon cadre de référence. Vous pouvez comparer certaines situations avec ce que vous avez déjà vécu. Aujourd’hui par exemple, nous portons un autre regard sur la politique des banques centrales qu’après la crise financière, où cette politique ressemblait davantage à de l’expérimentation. Par ailleurs, l’expérience vous apprend parfois qu’il vaut mieux éviter de spéculer, comme certains le font avec le bitcoin ou les actions Tesla. La connaissance du passé aide à prendre de meilleures décisions."

"En Belgique, les droits d’entrée sont parfois très élevés, contrairement aux Pays-Bas."

Cela fait maintenant 15 ans que vous travaillez aux Pays-Bas. Quelles sont selon vous les principales différences entre les mondes des fonds belge et néerlandais?

"Je trouve qu’en Belgique les droits d’entrée sont parfois très élevés, contrairement aux Pays-Bas. Je constate aussi que la plupart des grandes banques néerlandaises proposent des fonds de tiers, ce qui reste plutôt exceptionnel en Belgique. En termes de transparence également, les autorités de contrôle néerlandaises – l’AFM – jouent un rôle de leader. En revanche, le label durable belge “Towards Sustainability” est une très bonne chose. Aux Pays-Bas, nous ne disposons pas encore réellement d’un tel label."

BIO

Hilde Veelaert

Née en 1971
A commencé sa carrière en 1994 chez Anhyp (Anvers) en tant que gestionnaire de fonds
A ensuite travaillé pour AXA Investment Managers, également comme gestionnaire de fonds, à La Haye (1999-2002) et à Paris (2002-2003)
A rejoint en 2003 SNS Asset Management (aujourd’hui Actiam) à Bois-le-Duc en tant que gestionnaire de fonds
A été nommée responsable des actions en 2014
Depuis 2020, elle occupe le poste de Chief Investment Officer ad interim

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