interview

"Il faut que les fonds soient davantage appréciés"

©Diego Franssens

Johan Lema, de KBC Asset Management, est le nouveau président de la fédération belge des gestionnaires de fonds, la Beama. Il succède à Marnix Arickx, dont le mandat de trois ans est arrivé à échéance. Le moment idéal pour une interview en duo.

Avec le passage de relais, la présidence de la fédération belge des gestionnaires de fonds se retrouve à nouveau aux mains de KBC Asset Management, le leader du marché belge des fonds. La Beama rassemble 63 sociétés de gestion de fonds actives sur le marché belge, qui représentent ensemble des actifs de 219,6 milliards d’euros investis dans des fonds publics du marché belge.

Marnix Arickx, vous avez été pendant trois ans le patron de la Beama. Quels furent les moments forts de votre mandat?

Ces trois dernières années, nous avons fait face à un important changement de législation. Nous avons par exemple dû gérer l’introduction de la deuxième directive MiFID. Je suis très fier que le secteur ait réussi à la mettre en œuvre, en particulier parce que cela a nécessité quelques changements radicaux. Par ailleurs, nous remarquons que les investisseurs attendent que nous fassions preuve de davantage de responsabilité sociétale. Nous avons énormément progressé ces dernières années, avec comme point d’orgue la création du label "Towards Sustainability", attribué aux fonds durables.

 

"Les investisseurs ont confiance dans le secteur, mais ils ne l’aiment pas beaucoup. C’est le contraire avec Facebook & Co. Nous avons donc encore du pain sur la planche."
Marnix Arickx
BNP Paribas Asset Management

Nous avons aussi misé sur les deux principales raisons d’être du secteur. Tout d’abord, les fonds peuvent inciter les Belges à épargner davantage, ensuite, ils leur permettent de participer au financement de l’économie. Ces deux thèmes sont plus actuels que jamais. Nous vivons dans un environnement de taux extrêmement bas et l’économie souffre beaucoup de la crise du coronavirus.

Johan Lema, vous reprenez la barre de la Beama. Quelles sont vos ambitions pour les trois prochaines années?

J’ai rejoint le secteur des fonds il y a 20 ans et durant toutes ces années, j’ai souvent été en contact avec la Beama à travers plusieurs groupes de travail. Je constate que la Beama a beaucoup évolué. Elle a commencé comme simple association d’émetteurs de fonds. Aujourd’hui, nous sommes devenus une véritable organisation qui participe à la fixation des normes du marché. Mes ambitions se situent à ce niveau-là.

"L’Europe insiste pour que le marché soit transparent, mais une partie de ses efforts sont perdus à cause de la fiscalité peu claire et incertaine."
Johan Lema
KBC Asset Management

Je souhaite poursuivre dans cette voie afin que les fonds soient encore davantage considérés comme des produits d’investissement de base. Je vois des possibilités d’action à quatre niveaux: accessibilité des fonds, efficacité de la gestion, pertinence sociale et transparence. Ces quatre niveaux peuvent encore être améliorés. Sur le plan de l’accessibilité, je pense par exemple aux possibilités offertes par la digitalisation.

Quels sont, selon vous, les principaux défis du secteur?

Marnix Arickx: Aujourd’hui, le secteur sert des clients très différents, des plus petits aux plus grands. Le principal défi consiste à continuer à les servir, en particulier les petits épargnants. En Grande-Bretagne, suite à la suppression de la commission de distribution – qui était déduite de la valeur du fonds – les distributeurs de fonds ne s’occupent plus des petits clients. Ceux qui ne disposaient pas de 100.000 livres sterling sont devenus les dindons de la farce. Ils ont été poussés vers les plates-formes ‘execution only’ où les clients doivent décider seuls de leurs investissements, sans bénéficier du moindre conseil. C’est déplorable.

Johan Lema, nouveau président de la Beama. ©Diego Franssens

Johan Lema: Je vois parmi les défis du secteur un lien avec le ‘green deal’ et le ‘digital deal’ européens. Le ‘green deal’ a pour ambition de placer la durabilité davantage sur le devant de la scène. Pas seulement l’aspect environnemental, mais aussi la bonne gouvernance. La digitalisation offre d’énormes possibilités. Grâce à la technologie, nous pouvons toucher davantage de personnes et mettre en place de nouveaux canaux de distribution. Les sociétés de gestion de fonds peuvent choisir de passer par un distributeur ou d’entrer directement en contact avec les clients. Il faudra trouver le juste équilibre entre ces deux modèles.

En tant que secteur, nous devons également faire en sorte que l’offre reste la plus large possible et nous devons continuer à soutenir les conseils en investissement, en plus d’investir dans la digitalisation. On peut comparer la situation avec un élastique. A un bout, il y a les robots-conseillers et à l’autre, le chargé de relation. Je pense que nous devons maintenir les deux systèmes, car si nous lâchons un côté, cela va faire mal.

La véritable concurrence ne viendra-t-elle pas plutôt de l’extérieur, par exemple d’acteurs technologiques comme Amazon ou Facebook, qui se sont lancés dans les fonds?

Marnix Arickx: Le marché belge des fonds est très ouvert. On y trouve de grands distributeurs, des banques privées, etc. Bref, il y a beaucoup de concurrence. Pour l’industrie, cette concurrence extérieure pourrait faire mal à court terme, mais à moyen terme, toute concurrence saine est positive pour l’épargnant. Si de nouveaux acteurs se présentent sur le marché avec de meilleurs produits et services, ce sera tout bénéfice pour les clients. Les acteurs existants devront s’armer pour faire face à cette nouvelle concurrence.

Marnix Arickx, président sortant de la Beama. ©Emy Elleboog

Marnix Arickx: J’aimerais illustrer mes propos par une boutade. Ces dernières années, les fonds d’investissement ont gagné la confiance des investisseurs. Nous n’avons déploré que de rares accidents. Pourtant les gens ne les aiment pas tellement. C’est tout le contraire des acteurs technologiques. Les gens les aiment, mais ils s’en méfient aussi d’une certaine façon, notamment sur le plan du respect de la vie privée. Pensez aussi à Facebook et à son projet de devise, la libra. Il a provoqué beaucoup de discussions sur la sécurité. Je pense que les deux camps ont des points forts, mais aussi des choses à améliorer. L’objectif du secteur des fonds doit être de consolider la confiance des investisseurs et de faire le maximum pour qu’ils nous apprécient.  

Johan Lema, aimeriez-vous que la Beama joue un rôle dans la simplification de la fiscalité de l’investissement?

C’est en effet une des tâches que la Beama doit assumer pleinement. L’objectif doit être d’arriver à un "level playing field" où les investisseurs n’auraient plus à choisir un produit sur la base de sa fiscalité. Par ailleurs, le système doit absolument être simplifié. Il faut supprimer les innombrables exceptions. Je constate qu’avec une directive comme MiFID, l’Europe cherche à améliorer la transparence du secteur, mais une partie de ces efforts sont perdus à cause du manque de clarté et de l’incertitude fiscales. 

Quel est l’impact de la crise du coronavirus sur le secteur?

Marnix Arickx: Pendant la crise, le secteur a continué à fonctionner notamment grâce au télétravail. Les bourses se sont montrées très volatiles, mais l’industrie a continué à tourner normalement: les fonds étaient gérés, les valeurs d’inventaire calculées et les clients pouvaient acheter et vendre des fonds. Nous pouvons en être fiers. Ensuite, nous n’avons constaté aucun mouvement de panique dans le chef des investisseurs. Je pense que la communication a joué un grand rôle. Pendant la crise, les sociétés de gestion de fonds ont intensifié leur communication, y compris via les canaux digitaux. Je pense que c’est un enseignement important à tirer: il faut communiquer quand tout va bien, mais aussi quand les choses vont mal. 

Biographie

Johan Lema

  • Né en 1971
  • Travaille chez KBC depuis 1996
  • CEO de KBC Asset Management depuis 2017 (ainsi qu’entre 2010 et 2011)

Johan Lema: Je suis entièrement d’accord. Il est également important que nous nous préparions pour la prochaine phase. Les sociétés de gestion de fonds ont souvent une vision différente de la manière dont l’économie évoluera, mais c’est notre tâche en tant que secteur de continuer à offrir du rendement et de la sécurité afin que les investisseurs puissent investir en dépit de la volatilité.

La présidence se retrouve à nouveau aux mains d’un gestionnaire lié à une grande banque belge. Certains acteurs étrangers qualifient la Beama de club "Belgians only". Qu’en pensez-vous?

Marnix Arickx: Je ne suis pas d’accord. Le secteur belge des fonds est très ouvert. La moitié des membres sont étrangers. Mais il est vrai que le secteur est très compétitif. Si certains acteurs ont un problème avec cette concurrence, on ne peut rien y faire. Elle vaut aussi pour les acteurs belges.

 

 

 

Biographie

Marnix Arickx

  • Né en 1966
  • A commencé sa carrière en 1990 à la Générale de Banque
  • CEO de BNP Paribas Asset Management Belgique depuis 2012
  • Membre du Conseil d’administration de la Beama depuis 2014 et président de 2017 à 2020

Johan Lema: Pour répondre à cette question, il faut remonter dans le temps. La Belgique est historiquement un pays riche, peuplé de citoyens riches. Le marché est mature, très bien développé et comprend de nombreux acteurs. Je peux comprendre que pour un nouveau gestionnaire, étranger de surcroît, il n’est pas facile de démontrer sa valeur ajoutée.

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