analyse

L’investissement durable monte en flèche

©Hollandse Hoogte / Flip Franssen

L’encours des fonds durables belges enregistre une croissance exponentielle malgré la crise. Le nombre de fonds labellisés ne cesse de croître. La qualité de leur durabilité fait toutefois débat. D'autant qu'il existe d'autres possibilités d'investissement durable. La BCE investira-t-elle également plus vert à l’avenir?

L’investissement durable connaît actuellement une croissance inédite en Belgique. Selon une étude MIRA (Milieurapport Vlaanderen) menée en collaboration avec l’Université d’Anvers et le Forum Ethibel, publiée la semaine dernière, les produits d’investissement durables, composés essentiellement des fonds durables, ont vu leur encours atteindre 48,6 milliards d’euros fin 2019: un record. Mais l’accélération de l’afflux d’argent vers ces placements est tout aussi spectaculaire. "L’investissement durable continue à gagner en popularité", constatent les auteurs de l’étude. "Le volume total placé dans des produits d’investissement durable a doublé en deux ans et a été multiplié par cinq sur une période de cinq années. C’est du jamais vu."

"Le volume total placé dans des produits d’investissement durable a doublé en deux ans et a été multiplié par cinq sur une période de cinq années. C’est du jamais vu."
Étude MIRA (Milieurapport Vlaanderen)

La progression fulgurante de ces produits financiers également qualifiés d’"éthiques" ou de "socialement responsables" est confirmée par les données collectées par le réseau Financité, dont le rapport ISR (Investissement socialement responsable) 2020 a été publié l’été dernier. Selon ce dernier, l’encours des fonds d’investissement socialement responsables a atteint 52,49 milliards d’euros à la fin de l’année dernière. La différence avec les 48,6 milliards de l’étude MIRA est, en grande partie, due au fait que cette dernière ne prend pas en compte les fonds proposés par Candriam, qui est pourtant un gros acteur du marché belge de l’investissement durable. Quoi qu’il en soit, les chiffres de Financité confirment la tendance observée par MIRA pour les fonds durables: selon le rapport ISR 2020 du réseau, l’encours de ces fonds a doublé en deux ans et a été multiplié par plus de cinq en une demi-décennie.

Non seulement les produits financiers durables augmentent en valeur, mais en plus, ils occupent une part grandissante dans l’ensemble du marché belge. Selon l’indice Ethibel MVI ("Maatschappelijk verantwoord investeren", ou investissement socialement responsable), qui mesure la proportion des investissements durables au regard de l’ensemble du marché belge des produits financiers, la part de marché des produits d’investissement durables a atteint 22,14% à la fin de l’année dernière, contre 14,94% en 2018. Selon Milieurapport Vlaanderen, il s’agit de la plus forte progression de l’histoire de cet indice qui a débuté en 1992.

"Cette croissance inédite a plusieurs explications", précise l’étude MIRA. "Ainsi, 2019 a été une année boursière très solide, avec une forte hausse des prix des actions. À cela s’ajoute la tendance persistante des investisseurs particuliers à opter de plus en plus pour les investissements durables. En outre, le label Towards Sustainability a été lancé en novembre 2019. Fin 2019, 311 produits ont déjà reçu ce nouveau label belge pour les produits financiers durables."

+9%
L'actif net des fonds durables belges a progressé de 9% de janvier à mars 2020, malgré la chute boursière due à la crise sanitaire, car des dizaine de fonds supplémentaires ont reçu un label de durabilité.

Ce label a été institué par le secteur financier belge avec le concours de représentants du monde académique et de la société civile. Il est basé sur une norme de qualité minimale que les fonds doivent atteindre pour être labellisés. Cette norme requiert notamment l'exclusion du financement d'un nombre limité de pratiques largement considérées comme non durables. Elle exige aussi une transparence des fonds, qui doivent donc mettre des informations pertinentes à disposition des consommateurs pour leur permettre de vérifier si la stratégie du fonds cadre avec leurs attentes.

"Les marches pour le climat ont fait prendre conscience aux gens que leur argent avait un poids dans les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance."
Annika Cayrol
Responsable des projets et études au réseau Financité

Ce nouveau label explique, en grande partie, pourquoi la crise sanitaire n’a pas freiné l’inexorable essor des fonds d’investissement socialement responsables (ou fonds ISR). En effet, si, ni MIRA, ni Financité ne disposent encore de données pour 2020, la Beama, l’association belge des gestionnaires d’actifs, nous a transmis des chiffres préliminaires qui montrent clairement que les fonds durables ont continué à progresser fortement au premier semestre (voir l’infographie). L’actif net total des fonds ISR belges estimé par la Beama est passé de 45,39 milliards d’euros à la fin de l’année dernière à 57,44 milliards d’euros à la fin du mois de juin, ce qui représente une croissance de 26,5% en six mois seulement.

Même au premier trimestre, alors que la crise boursière liée au coronavirus avait pesé sur le marché global des fonds belges, l’actif net des fonds durables a, lui, continué à progresser (+9% par rapport au dernier trimestre 2019). Et pour cause : plusieurs dizaines de fonds ont obtenu le label Towards Sustainability durant les trois premiers mois de l’année, ce qui leur a permis d’intégrer la catégorie des fonds ISR. La Beama signale par ailleurs que le label Towards sustainability sera encore attribué à d’autres fonds à la fin de ce mois-ci.

Mais l’offre n’est pas la seule cause de l’envolée des fonds ISR. Le nombre croissant de fonds durables répond aussi à une demande en forte progression parmi les investisseurs. "Les marches pour le climat ont fait prendre conscience aux gens que leur argent avait un poids dans les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance", explique Annika Cayrol, responsable des projets et études au réseau Financité. "C’est difficile à mesurer mais on sent qu’il existe une prise de conscience plus globale chez les citoyens. Les investisseurs, particuliers comme institutionnels, demandent de plus en plus aux banques comment leurs investissements pourraient être alignés sur leurs valeurs dans ces domaines."

Grâce à la combinaison de cette demande croissante pour des fonds durables et d’une offre de plus en plus vaste en la matière, les fonds ISR ont continué à creuser leur trou dans le monde financier belge au premier semestre, malgré la crise du coronavirus. Selon les données de la Beama sur la part de marché des fonds durables dans l’ensemble du marché belge des fonds (voir infographie), alors qu’un fonds belge sur cinq était durable à la fin de l’année dernière, la proportion est passée à un sur quatre dès la fin mars et a continué à augmenter jusqu’en juin. Si la croissance de l’investissement socialement responsable continue à ce rythme en Belgique, un fonds sur trois sera durable d’ici l’année prochaine.

Mais le degré de durabilité de ces fonds est à géométrie variable. "Nous devons rester vigilants", explique Kenny Frederickx, directeur du Forum Ethibel, organisme qui est chargé de contrôler la norme de qualité du label Towards Sustainability, en collaboration avec l'Ichec Brussels Management School et l'Université d'Anvers. "Tous les produits durables ne sont pas aussi durables les uns que les autres. Ils n’appliquent pas tous autant de stratégies durables, réalisent des sélections distinctes via les critères d’exclusion – cela va des producteurs d’armes aux producteurs de fourrures, par exemple – et n’ont pas tous un label de durabilité."

"Nous devons rester vigilants. Tous les produits durables ne sont pas aussi durables les uns que les autres."
Kenny Frederickx
Directeur du Forum Ethibel

Le réseau Financité juge, quant à lui, sur base de ses propres critères, que "la qualité des fonds ISR est clairement médiocre". 76% des fonds étudiés reçoivent une cote de zéro et parmi les autres, aucun ne dépasse une note de 6/10. "Nous trouvons que les critères du label Towards Sustainability ne sont pas suffisants", explique Annika Cayrol. "Dans notre propre méthodologie, nous estimons qu’il existe un minimum que les fonds ne peuvent pas faire, à savoir investir dans des entreprises ou des États qui violent des conventions ratifiées par la Belgique dans les domaines de l’environnement, des droits sociaux et de la bonne gouvernance. C’est un socle minimum qui est parfois jugé trop sévère par les critiques mais il est basé sur des principes démocratiques."

Ce critère d’exclusion appliqué par Financité suffit à écarter un grand nombre de fonds de la catégorie durable. Il s’agit notamment des fonds dont la composition n’est pas adaptée régulièrement, parce que parmi les actifs dans lesquels ces fonds investissent, certaines entreprises ou Etats, qui n’étaient pas sur liste noire à l’origine, s’y sont retrouvés ensuite.

Quels placements durables choisir?

Les fonds d'investissement socialement responsable (fonds ISR), ou fonds durables, disponibles auprès de la plupart des intermédiaires financiers (banques, courtiers, etc.) en Belgique, ne sont pas les seuls placements possibles pour les investisseurs qui souhaitent mettre leur portefeuille en concordance avec leurs convictions en matière d'environnement, de droits sociaux ou de bonne gestion (critères dits "ESG"). Il existe encore en Belgique quelques comptes d'épargne durables, dont l'encours total s'élevait à environ 2,5 milliards d'euros fin 2019, selon les chiffres de MIRA et Financité.

Dernièrement, Triodos, leader de ce marché de l'épargne durable, a décidé de transformer ses comptes d'épargne en comptes non réglementés assortis de taux d'intérêt à 0%. Il reste encore les comptes d'épargne durables de VDK et d'Evi (banque Van Lanschot), qui offrent le minimum légal de 0,11%. "Mais je ne serais pas surprise qu'elles suivent la même voie que Triodos", confie Annika Cayrol (Financité). NewB, la nouvelle banque durable, qui démarrera ses activités dans les prochaines semaines, a d'ores et déjà averti que ses comptes seraient non réglementés et soumis à un intérêt nul.

Quid si on veut un placement durable, hors de l’univers des fonds, qui offre du rendement? Financité accorde un label durable "Financité-FairFin" à des parts de coopératives et d'ASBL, dont certaines versent un dividende raisonnable. Par exemple, des coopératives d'énergie verte versent un dividende de l'ordre de 2% cette année. L'investisseur s'expose alors à un risque élevé, équivalent à une prise de participation au capital d'une société. La liquidité de ces parts est réduite (on peut les revendre à certaines conditions et pas à tout moment).

Il existe aussi des obligations labellisées durables ou qualifiées de "green bonds" car destinées à financer des activités écologiques, qui sont émises par des entreprises ou des institutions. Des coopératives et associations font également appel aux particuliers via des emprunts obligataires labellisés durables. On peut y trouver des rendements bruts de l'ordre de 2% sur 10 ans, par exemple. Le risque, ici, est moindre qu'en cas de prise de participation dans le capital, mais évidemment plus élevé que sur un livret d'épargne.

Le problème de la qualité très variable des fonds ISR vient aussi d’un manque d’harmonisation des exigences en matière de durabilité, parce que les pouvoirs publics ne tranchent pas en adoptant une définition légale de ce qu’est un placement durable. "L’initiative du label Towards Sustainability a été prise par le secteur financier et pas par les autorités, c’est dommage", regrette Annika Cayrol.

Une solution pourrait venir du travail réalisé actuellement à l’échelon européen pour définir une "taxonomie", c’est-à-dire un système de classification des activités économiques durables. Le principe de cette définition européenne de la durabilité est acquis mais il faut à présent encore le mettre en œuvre, ce qui promet de fameux débats entre les Etats membres et entre les différents lobbies (industrie financière, organisations environnementales, etc.). "C’est très intéressant car, grâce à cette taxonomie, il y aura plusieurs nuances de vert", explique Annika Cayrol. "Cette approche européenne est encore très axée sur l’environnement et le climat, pas sur les aspects sociaux et de gouvernance, mais c’est un premier pas important qui permettra de savoir dans quoi investir. De plus, cela permettra une harmonisation au niveau européen."

"Grâce à la taxonomie mise en place par l'Europe, il y aura plusieurs nuances de vert, c'est très intéressant."
Annika Cayrol
Responsable des projets et études au réseau Financité

Une harmonisation bien nécessaire, car les écarts de perception de la durabilité sont importants entre les différents pays. En France, l’énergie nucléaire est considérée comme verte parce qu’elle émet très peu de gaz carbonique, alors qu’en Allemagne, pays qui a pris la décision de sortir du nucléaire, ce n’est pas une énergie propre. Les négociations sur la mise en pratique de la taxonomie seront donc ardues. Les pays nordiques sont habituellement les plus exigeants dans les normes environnementales. D’autres pays, qui sont encore très dépendants du charbon, comme la Pologne, préféreraient des règles européennes plus souples. "Le diable est dans les détails", avertit Annika Cayrol. "Il faudra voir ce qui ressortira de ces négociations. Il faut espérer que ce ne sera pas une déception mais bien une avancée."

En attendant cette clarification européenne de ce qui est durable ou pas, un autre débat sur l’investissement durable se tient au sein d’une autre institution de l’Union: la Banque centrale européenne. En juillet, sa présidente, Christine Lagarde, a émis le souhait que les achats d’actifs menés par la BCE favorisent les obligations vertes, c’est-à-dire les titres de dette émis par des entreprises actives dans des secteurs durables ou qui réalisent des investissements pour devenir plus propres sur le plan environnemental. La conséquence d’une telle politique serait de favoriser ces entreprises en leur permettant d’emprunter à des taux d’intérêt plus bas, tandis que des entreprises jugées polluantes ou qui ne feraient pas d’efforts en matière climatique seraient confrontées à des coûts d’emprunt plus élevés.

27,48%
Selon la Beama, au 30 juin 2020, les fonds durables ont atteint 27,48% de parts de marché en Belgique. Plus d'un fonds belge sur quatre est donc durable. Si la croissance de l’ISR continue à ce rythme, un fonds sur trois sera durable d’ici l’année prochaine.

Cette initiative de la patronne de la politique monétaire de la zone euro rencontre des réticences au sein du conseil des gouverneurs, l’organe décisionnel de la BCE. L’un de ses membres influents, l’Allemand Jen Weidmann, président de la Bundesbank, estime que la BCE doit respecter un principe de neutralité quand elle intervient sur les marchés. "Notre mandat est la stabilité des prix", martèle-t-il, en soulignant que le choix de mesures pour combattre le changement climatique relève des chefs d’États de l’UE. Lagarde considère quant à elle qu’une fois que ces derniers auront défini les détails de la taxonomie européenne, rien n’empêcherait la BCE d’intégrer celle-ci sans ses critères d’éligibilité des actifs qu’elle est susceptible d’acheter.

L’avenir nous dira si, à l’instar des investisseurs belges, la BCE se décidera finalement elle aussi à accorder davantage de place aux placements verts dans son portefeuille de titres.

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