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"L’obligation peut être l’investissement durable par excellence"

Stephen Liberatore, spécialiste des obligations durables chez Nuveen. ©Nuveen

"Prêter votre argent à une entreprise pour financer un projet vert? C’est clairement la meilleure façon d’avoir un impact durable." Fondateur des obligations durables, Stephen Liberatore, à moitié belge, nous parle des opportunités et des risques liés aux investissements durables sur le marché obligataire.

Comment amener la durabilité au sein du monde obligataire? Cette démarche n’a plus aucun secret pour Stephen Liberatore. Cet Américain de 51 ans, fils d’une mère d’origine belge provenant de Wallonie, est un des fondateurs de l’ICMA Green Bond Principles Advisory et membre de son comité exécutif. Cette agence internationale décerne des labels aux obligations affichant des objectifs durables. Depuis 17 ans, Liberatore est également spécialiste des obligations durables chez Nuveen. Ce gestionnaire patrimonial américain, qui comptabilise 1.000 milliards de dollars d’actifs sous gestion, gère entre autres le TIAA, le fonds de pension des enseignants américains.

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Liberatore gère personnellement 18 milliards de dollars d’obligations durables. Et il en parle avec passion. "Ces obligations peuvent être la forme la plus pure de l’investissement durable si un lien direct peut être établi entre l’argent prêté à une entreprise et les projets durables qu’elle finance grâce à ces fonds. Cela permet également aux investisseurs d’avoir un impact direct grâce à leurs économies", explique-t-il.

Le concept d’investissement durable est encore souvent assez vague. Comment décririez-vous le monde des obligations durables?

Stephen Liberatore: "L’application des principes ESG (Environnement, Société et Gouvernance) a commencé avec les actions il y a plusieurs années, lorsque les investisseurs ont entrevu la possibilité d’influencer le comportement des entreprises via leurs votes aux assemblées générales des actionnaires. Les obligations n’offrent pas cette possibilité, mais elles permettent de contrôler la façon dont le crédit sera utilisé. Chez Nuveen, nous investissons dans des produits à rendement fixe sur la base de deux critères différents, mais apparentés: leadership ESG et impact.

Avec le leadership ESG, nous cherchons des entreprises de premier plan en termes de respect des critères ESG, et qui sont les plus pertinentes au sein de leur secteur. Pour nos investissements à impact, nous cherchons des obligations ayant un résultat direct et mesurable, social et/ou environnemental. Les obligations labellisées en font partie. La force de ces labels est qu’ils conditionnent le crédit à la réalisation d’un projet durable. Plusieurs labels sont reconnus par l’ICMA Green Bond Principles.

«La semaine dernière, j’ai pu m’exprimer à l’occasion d’une table ronde de directeurs financiers de groupes pétroliers. Cela ne m’était jamais arrivé.»
Stephen Liberatore
spécialiste des obligations durables chez Nuveen

La principale catégorie – qui est aussi la plus populaire – comprend les obligations vertes. Il existe aussi des obligations sociales (social bonds), ou qui combinent l’environnement et la société (sustainability bonds), ainsi que des obligations de transition (transition bonds), qui sont destinées aux entreprises de secteurs à forte intensité de carbone et qui s’engagent dans la transition énergétique.

On a vu récemment l’arrivée des Sustainability Linked Bonds (SLB). Que représente ce label?

Liberatore: "Il s’agit du premier label accordé à une obligation sans qu’il y ait nécessairement un lien direct entre l’emprunt et un projet durable. Cela simplifie l’émission des obligations. Les SLB sont des obligations dont le coupon dépend de la mesure dans laquelle l’émetteur atteint certains objectifs sur le plan de la durabilité.

Vous pouvez par exemple avoir une entreprise qui émet une obligation et qui y associe un objectif pour les cinq années suivantes, par exemple réduire de 15% ses émissions de CO2. Cet objectif est évalué à un moment prédéterminé. Si l’entreprise ne l’atteint pas, le coupon est augmenté."

«On ne parle pas assez du fait que les grands groupes pétroliers sont les plus gros investisseurs de la transition énergétique.»

Ces obligations sont fort critiquées, y compris par votre entreprise. Pourquoi?

Liberatore: "Un des aspects positifs de ces obligations est qu’elles peuvent donner aux entreprises une vision plus globale de la durabilité. La durabilité ne doit pas se limiter au lancement d’un ou deux projets "verts". L’objectif est d’atteindre les objectifs climatiques. Mais il faut être vigilant par rapport aux nombreuses SLB émises. Nous voyons parfois des obligations dont l’évaluation des résultats se situe dans le passé ou dont les objectifs étaient déjà atteints en grande partie au moment de l’émission. Ou des obligations dont les objectifs ne seront évalués que cinq ans plus tard, parfois même après la date d’un call (date à laquelle l’obligation peut être remboursée anticipativement, NDLR). Et donc ces obligations peuvent être insuffisamment contraignantes. Le problème est également que les obligations dont les objectifs ne sont pas atteints peuvent être porteuses d’un risque réputationnel et d’un risque de contagion pour les autres labels. La plupart des investisseurs ne voient pas toujours la différence entre les différents labels. C’est pour moi un sujet d’inquiétude."

N’est-ce pas paradoxal qu’avec les SLB les investisseurs perçoivent un rendement plus élevé lorsqu’une entreprise n’atteint pas ses objectifs et n’est donc pas durable?

Liberatore: "Vous avez raison, c’est un problème éthique. Il n’est pas normal que d’une certaine façon les investisseurs espèrent que les entreprises n’atteindront pas leurs objectifs."

Dois-je conclure que vous évitez les SLB?

Liberatore: "Nous n’avons pas encore investi dans des SLB parce que nous estimons qu’en tant que gestionnaires, nous devons nous montrer très stricts dans notre sélection d’obligations. Les labels sont basés sur des principes et ne sont pas une science exacte. C’est pourquoi il est important que le gestionnaire analyse l’obligation en profondeur et comprenne à quoi les fonds serviront. La gestion active joue ici un rôle important."

Quelle est aujourd’hui l’importance du marché des SLB?

Liberatore: "Il est plutôt limité en comparaison avec les obligations vertes. Depuis le début de l’année, les émissions d’obligations SLB représentent 70 millions de dollars, contre 425 millions de dollars pour les obligations vertes. Ces dernières restent de loin la catégorie la plus importante, avec 1.200 milliards de dollars sous gestion, contre 400 millions pour les obligations "sustainability" et 350 millions pour les obligations sociales. Je m’attends à une forte croissance des obligations "sustainability", qui combinent des objectifs environnementaux et sociaux.

Elles sont de plus en plus nombreuses. Par exemple, nous avons eu récemment le lancement d’un parc de maisons mobiles en Californie. Il est situé dans une région viticole, où les logements coûtent très cher. Grâce à une émission obligataire, un parc de 350 logements à prix abordable a été créé, ce qui représente plus que ce que la municipalité a construit au cours des 20 dernières années. Résultat: 87% des résidents du parc sont des personnes à bas revenus. Le projet a été combiné avec l’installation d’un parc solaire, ce qui réduira de 90% leur facture énergétique."

Les investisseurs doivent-ils acheter des obligations durables pour leur rendement?

Liberatore: "Au début de ma carrière, l’application des critères ESG se traduisait surtout par l’exclusion de certaines entreprises. Ceux qui souhaitaient investir durablement évitaient par exemple les sociétés pétrolières. Cela signifie également que le rendement était inférieur à celui du marché lorsque le secteur pétrolier se portait bien. Aujourd’hui, nous investissons dans tous les secteurs et nous essayons de pousser les entreprises à adopter des comportements plus durables. Plus encore, nous constatons que les entreprises actives dans des secteurs polluants demandent à nous rencontrer, nous, investisseurs, pour nous convaincre qu’elles souhaitent devenir plus durables. Cela crée la possibilité d’inciter les entreprises à s’engager et à avoir de l’impact. Depuis le début de l’année, nous avons, mon équipe et moi, tenu pas moins de 139 réunions d’engagement avec des entreprises. Et la semaine dernière, j’ai pu par exemple m’exprimer à l’occasion d’une table ronde de directeurs financiers de groupes pétroliers. Cela ne m’était jamais arrivé."

Selon vous, la transition énergétique est-elle suffisamment rapide?

Liberatore: "Non, probablement pas. Elle constitue un immense défi. Les estimations des Nations Unies indiquent que nous devrons investir chaque année de 5.000 à 7.000 milliards de dollars si nous voulons atteindre les objectifs climatiques. Mais les choses bougent et nous ne devons pas sous-estimer les efforts des entreprises. Par exemple, on ne parle pas assez du fait que les grands groupes pétroliers sont les plus gros investisseurs de la transition énergétique. Ce ne sont pas que des mots."

BIO

Stephen Liberatore

-Né en 1970;
-Gestionnaire de fonds auprès de la société américaine Nuveen, qui gère entre autres le fonds de pension des enseignants américains, le TIAA;
-Membre de la première heure du comité exécutif des ICMA Green Bond Principles, qui ont lancé le label des obligations vertes. Il fait aujourd’hui partie du comité consultatif;
-Conseiller auprès des Nations Unies en matière d’investissement durable;
-Très souvent interviewé par les médias américains (Bloomberg, CNBC, Wall Street Journal);
-Détient un MBA en Finance and Operations et un diplôme de CFA.

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