interview

"La réaction des bourses au coronavirus n'a pas grand-chose à voir avec l'investissement"

"De nombreux gestionnaires investissent dans de la camelote", estime Terry Smith, fondateur de FundSmith. ©Mary Turner/Panos Pictures

"Celui qui investit dans de bonnes entreprises n'a pas de souci à se faire, même lors d'une crise telle que celle-ci." C'est ce qu'affirme le gestionnaire de fonds britannique Terry Smith, à qui ses performances boursières ont valu le surnom de Warren Buffett européen.

Fin février, avant la tempête provoquée par le coronavirus, nous avons rencontré Terry Smith (66 ans) dans son bureau londonien qui, du 16e étage, offre une vue magnifique sur Londres. Tout en posant pour le photographe, Terry Smith continue à parler des entreprises dans lesquelles il investit. "Cela ne ressemble-t-il pas au siège social de Diageo?" demande-t-il à voix haute? Les boissons alcoolisées de Diageo  ne sont qu’un des produits de consommation qui garnissent les vitrines de son bureau. "Investir est tellement abstrait que j’ai eu envie d’apporter une touche tangible aux entreprises dans lesquelles nous investissons, y compris pour nos collaborateurs. C’est ce qui explique notre petite exposition de biscuits, d’articles de toilette et de médicaments", raconte le gestionnaire.

"La réaction des bourses au coronavirus m’en dit plus sur l’hystérie collective que sur les investissements."

Terry Smith ne se rend à Londres que quelques fois par an. Son fonds, il le gère à partir de l’Ile Maurice. Aujourd’hui, il est au Royaume-Uni pour l’assemblée générale des actionnaires du fonds. "Nous attendons ce soir 1.200 investisseurs. Un record", explique-t-il. Avec son fonds d’actions, qu’il a créé en 2010, il a réussi chaque année à faire mieux que le marché (MSCI World), ce qui lui a valu le statut de Warren Buffett européen. Pendant le krach lié au coronavirus, le fonds a relativement bien résisté (depuis le début de l'année: -20,9% en euro versus -28,9% pour MSCI World)

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Son fonds amiral gère aujourd’hui 18 milliards de livres sterling. "Un jour arrivera sans doute où les actifs sous gestion diminueront. Mais même alors, je ne changerai pas ma stratégie", explique l’expert, qui affiche au compteur 46 années d’expérience boursière.

Cette détermination s’observe également dans un de ses hobbies, le kick-boxing. "C’est un des sports les plus brutaux. En même temps, c’est l’un des plus nobles et plus élégants. Le respect entre les boxeurs est immense. Mais pour remporter un match, il faut être déterminé. Lors de chaque affrontement, celui qui gagne est souvent celui qui est prêt à mourir", confie-t-il.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces dernières années, vous avez remporté avec brio les matchs entre gestionnaires de fonds. Comment réussissez-vous à identifier les entreprises gagnantes, alors que cela semble plus difficile pour vos confrères?

Biographie

Terry Smith

Né le 15 mai 1953.

A étudié l’histoire au University College à Cardiff et détient un MBA de The Management College.

A travaillé successivement pour Barclays (1974-1983), Greenwell & Co (1984-1990), UBS (1990-1992) et Collins Stewart (1992-2000), chez ce dernier notamment en tant que CEO et président du Conseil d’administration.

A créé FundSmith en 2010, où il gère trois fonds.

Je constate que la majorité des sociétés de gestion de fonds ne font pas ce qu’elles disent. Elles n’investissent pas dans des entreprises de qualité, mais dans ce que je qualifierais de camelote. Elles cherchent avant tout des entreprises bon marché. Mais ce n’est pas la priorité pour un investisseur. La première question à se poser, c’est: "Est-ce que j’ai envie d’être actionnaire de cette entreprise?". Bien entendu, on trouve des gestionnaires qui voient plus loin, mais tout dépend aussi de la manière dont elles analysent les entreprises. Certains disent: nous rencontrons le management et nous posons des questions. J’estime que ce n’est pas une bonne façon de connaître une société. Les gestionnaires de fonds ne doivent pas être des psychologues. Si une entreprise est performante, cela se reflète dans ses chiffres. Il faut donc analyser en profondeur les rapports annuels. Mais la majorité des analystes et gestionnaires de fonds ne prennent même pas la peine de les lire.

Comment pouvez-vous en être certain?

Lorsque nous avons lancé notre fonds en 2010, nous avons analysé IBM . En étudiant le rapport annuel et en faisant nos calculs, nous avons remarqué une différence de 1,9 milliard de dollars dans les cash-flows repris dans le rapport. Lorsque nous avons posé la question à la société, elle nous a donné raison. Eh bien, ces chiffres avaient été publiés neuf mois plus tôt. Aucun analyste ou gestionnaire de fonds n’avait posé la moindre question à IBM à ce sujet. C’est très différent de lire un rapport annuel dans son bain et de passer tous les chiffres au crible.

Eplucher un rapport annuel est une chose, mais pour investir, ne faut-il pas aussi anticiper?

"Je trouve qu’il est exagéré de parler de disruption. Ce n’est pas aussi dramatique que ce que certains laissent entendre."

C’est la raison pour laquelle nous investissons dans des entreprises prévisibles. Nous n’investissons par exemple jamais dans le secteur de la biotech. La commercialisation d’un médicament se fait en quatre étapes et il y a une chance sur 10.000 qu’un médicament en phase 1 soit finalement approuvé. Et nous voudrions que les investisseurs, qui ne sont pas des scientifiques, puissent le prédire? L’entreprise en est elle-même incapable. Par contre, je sais plus ou moins combien de mouchoirs en papier (il pointe une boîte dans une des vitrines) seront vendus l’an prochain. Les tendances ne varient pas de manière radicale dans ce secteur.

La disruption ne peut-elle pas bouleverser les modèles de rentabilité de certains secteurs?

Je trouve qu’il est exagéré de parler de disruption. Ce n’est pas aussi dramatique que ce que certains laissent entendre. Nous avons connu de nombreuses disruptions dans le passé. Certains disent que les choses vont plus vite aujourd’hui, mais je n’en suis pas convaincu. Prenez l’industrie textile. Les machines à filer ont provoqué une énorme disruption. Des ouvriers, connus sous le nom de Luddites, ont cassé des machines à coups de marteau pour protester contre ces changements. Le secteur du transport a lui aussi connu une énorme disruption. Nous sommes passés des canaux aux chemins de fer et ensuite aux autoroutes. Et la communication a évolué rapidement: télégraphe, téléphone, radio, télévision. La disruption est à l’œuvre depuis plus de deux siècles.

Investissez-vous aussi dans les actions FAANG (Facebook, Amazon, Apple, Netflix et Google/Alphabet)?

Nous n’avons investi que dans Facebook . L’entreprise affiche 30% de rendement sur capitaux et croît de 30% par an. Ce rythme finira par ralentir, mais Facebook compte aujourd’hui 2 milliards d’utilisateurs et est devenue très importante pour les entreprises de biens de consommation. Les départements de marketing ne regardent que Facebook et Google . Par contre, nous n’investissons pas dans Google. L’entreprise a beau former une sorte de duopole avec Facebook pour la publicité, ses rendements sur capitaux ne sont pas exceptionnels. Et nous pensons avoir compris pourquoi. Depuis sa création, l’entreprise a déjà réalisé 200 acquisitions, qui se sont toutes soldées par une catastrophe. Google a racheté ces entreprises pour tuer la concurrence.

Que pensez-vous d’Amazon et de Netflix?

Amazon  ne produit pas de cash, ce qui est problématique. Les commandes se montent en moyenne à 8,32 dollars, alors que le coût moyen pour exécuter ces commandes se monte à 10,59 dollars. Certains disent qu’Amazon est un organisme de bienfaisance pour les consommateurs, financé par Wall Street. Je suis d’accord. Nous ne détenons pas non plus d’actions Apple , qui doit clairement ses performances passées au travail de Steve Jobs. Aujourd’hui, les communiqués de presse d’Apple ne parlent pas de cash-flow ou de chiffre d’affaires, mais d’une seule chose: la vente d’iPhones. Nous n’avons pas non plus investi dans Netflix . Ils sont en pleine guerre du streaming, en concurrence avec Apple, Amazon, Disney , etc. Je n’ai aucune idée de qui gagnera la guerre. Brian Pitman, l’ancien CEO de Lloyds Banks, a un jour déclaré: certains secteurs ne produisent aucun gagnant, mais uniquement des perdants.

Avez-vous des sociétés belges sur votre radar?

Non, nous ne détenons pour l’instant aucune action belge. D’abord, vu la taille de notre fonds, nous sommes obligés d’investir dans de grandes entreprises. De plus, aucune entreprise belge ne rencontre nos critères de qualité. Nous sommes depuis longtemps négatifs sur AB InBev . Cette entreprise n’a jamais eu un modèle opérationnel durable. Elle n’a jamais réussi à afficher une croissance organique digne de ce nom. Les économies de coût sont impressionnantes, certes, mais personne ne peut croître sur le long terme uniquement en réduisant les coûts. En particulier sur un marché qui est menacé par le renforcement des règles en matière de consommation d’alcool.

"Il arrivera bien un moment où nos résultats seront moins bons. Personne ne peut être le meilleur chaque année. C’est impossible."

Nous n’investissons pas davantage dans le secteur bancaire ou les assurances et n’avons donc jamais envisagé d’acheter KBC  ou Ageas . Nous évitons aussi la chimie. Solvay  ne se trouve pas non plus sur notre liste. Selon moi, la meilleure entreprise belge est Colruyt . Elle est très bien gérée, mais se heurte aux frontières du pays. Le problème, c’est que les supermarchés ne s’exportent pas. Lorsqu’ils essaient de s’implanter à l’étranger, c’est souvent une catastrophe. Regardez ce qui est arrivé à Tesco , Marks & Spencer  et Carrefour .

Quelle est l’entreprise de votre fonds qui vous convainc le plus?

A long terme, sans aucun doute L’Oréal . C’est une société fantastique. C’est le plus grand acteur mondial du secteur des cosmétiques, aux mains d’un actionnaire familial, et donc bien géré. Et elle affiche d’énormes marges bénéficiaires. Elle vend ses produits cinq fois plus cher que leur valeur. L’Oréal dispose d’un énorme pouvoir de marché. Parce qu’elle ne vend pas un produit, mais du rêve. Et le rêve n’est jamais bon marché. L’Oréal figure sur de nombreuses listes comme étant une entreprise très durable. Elle a aussi intelligemment misé sur la digitalisation. Auparavant, les cosmétiques se vendaient dans les grands magasins et les publicités paraissaient dans les magazines. Aujourd’hui, le marketing se fait via les réseaux sociaux.

Vous ne revendez des actions que lorsque vous pensez que vous vous êtes trompé. Au vu de vos résultats, on peut conclure que vous ne vous êtes pas souvent trompé…

Oh si, je me trompe souvent. Mon erreur la plus courante, c’est de revendre des actions qui affichent ensuite de très bons résultats. Je peux citer Domino’s Pizza . Ce qui compte plus que la revente, c’est la discipline pour s’en tenir à la qualité. Bien entendu, nous ne pouvons pas échouer en ayant en portefeuille les 28 meilleures entreprises au monde. Idem si nous achetons une société dont les résultats ne sont pas aussi bons qu’espéré. Mais nous échouerons si nous investissons régulièrement dans des entreprises de mauvaise qualité. La seule chose importante, c’est le rendement sur capitaux et les bénéfices réalisés par les entreprises.

Vous gérez plus de 18 milliards de livres. Ne craignez-vous pas le moment où les choses iront un peu moins bien?

Je suis persuadé que ce moment arrivera, mais nous investissons à long terme, avec un horizon de placement éloigné. Si les gens ne partagent pas notre vision, alors nous leur conseillons clairement de ne pas investir chez nous. C’est la même chose avec les courses de vélo. Aucun coureur ne gagne toutes les étapes du Tour de France. Nous ne remporterons pas non plus toutes les étapes, mais nous gagnerons le Tour.

Cette ambition ne crée-t-elle pas une certaine pression?

Nous expliquons clairement ce que nous faisons. Nous publions un manuel avec notre philosophie d’investissement, que nous distribuons à tous les détenteurs de parts de notre fonds. Chaque année, nous envoyons également une lettre à nos actionnaires et nous organisons une réunion, comme celle de ce soir. Mais je comprends très bien que, quels que soient nos efforts, il y en aura toujours qui ne l’auront pas vu ni entendu. Et même s’ils ont écouté, certains réagiront de manière émotionnelle et vendront leurs parts. Il n’y a pas grand-chose que je puisse faire sinon continuer à expliquer ce que nous faisons et m’en tenir à notre stratégie.

Le risque n’existe-t-il pas que vous preniez des décisions sous la pression émotionnelle?

"Il faudra que je prenne un jour ma retraite, mais ce ne sera probablement pas de ma propre volonté."

Cela fait 46 ans que je travaille dans le secteur. J’ai déjà vécu pas mal de choses. Lorsque j’ai commencé en 1973, le secteur minier était en grève. Nous n’avions de l’électricité que trois jours sur cinq, l’inflation était de 24% par an et plusieurs banques ont déposé le bilan. Quelques années plus tard, sous la présidence de Volker et Reagan, les taux sont passés à 15%. En 1987, nous avons eu un lundi noir avec une chute de 22,6% du Dow Jones. En 1992, suite à l’invasion du Koweït, le prix du pétrole a grimpé à 140 dollars le baril. Et en 1997, nous avons vu le naufrage de LTCM et plus tard, la faillite de la Russie. En 2000, il y a eu la crise internet, suivie de la crise financière quelques années plus tard. Tout ceci pour dire que j’ai déjà vu se produire beaucoup de choses et qu’il en faudra beaucoup pour que je commence à m’inquiéter.

Que pensez-vous de la crise du coronavirus?

Elle a bien entendu un impact sur les entreprises et l’économie, mais il ne faut pas exagérer. En 2008-2009, le monde a connu au moins trois trimestres de recul de l’économie. Aujourd’hui, nous n’en sommes pas encore à un trimestre de baisse. En 2008-2009, les revenus des entreprises de notre portefeuille ont continué à augmenter alors que les cours de bourse baissaient. Notre stratégie ne se base pas sur la baisse éventuelle du cours d’une action, mais sur la manière dont une entreprise se comporte en temps de crise économique. La réaction des bourses au coronavirus m’en dit plus sur l’hystérie collective que sur les investissements. La clé, c’est d’investir dans les bonnes entreprises. Si vous le faites et que vous êtes capable de vivre sans avoir les yeux rivés en permanence sur les écrans Bloomberg, vous vous en sortirez très bien.

Les investisseurs peuvent facilement souscrire des parts de votre fonds via votre site internet. Pourquoi cette approche?

Nous vivons au XXIe siècle. Les gens réservent leurs tickets et achètent des vêtements en ligne. Pourquoi n’achèteraient-ils pas des fonds en ligne? Nous avons mis en place ce système dès le début. Nous ne le considérons pas comme un problème, mais plutôt comme une manière efficace de communiquer, car nous sommes en contact direct avec les investisseurs. Les intermédiaires créent du bruit de friture et doivent être rémunérés. Et ils n’améliorent pas toujours la communication.

De nombreux acteurs du secteur financier sont négatifs à propos du Brexit. Vous êtes plutôt positif. Pourquoi?

"L’Union Européenne est une institution non démocratique."

Je trouve que l’Union européenne est une institution non démocratique. C’est une puissance commerciale mercantile, qui n’est pas basée sur le libre échange. Je pense que c’est le bloc le moins concurrentiel au monde. Cela fonctionne pour quelques Etats membres, comme l’Allemagne, qui sont fortement axés sur l’exportation. J’estime que le Brexit est une bonne chose pour les Britanniques. Et même si je me trompe, où est le problème, puisque c’est la volonté de la population? J’ai participé récemment à un débat télévisé avec une Norvégienne. Elle était agacée par le fait que les discussions sur le Brexit soient toujours axées sur l’économie. Un moment donné, elle a demandé: "Quel est le problème si les citoyens ou les nations prennent des décisions qui leur donnent le contrôle, même si c’est négatif pour leur économie? Quelle loi interdit les divorces décidés de commun accord parce qu’ils pourraient être économiquement préjudiciables?" J’ai trouvé cette question très pertinente. Nous ne devons pas non plus exagérer l’importance économique du Brexit. Le Royaume-Uni ne représente que 3% de l’économie mondiale, contre 16% pour l’Europe.

Qu’avez-vous appris de vos parents?

Ma mère se serait sentie humiliée si elle avait fait du tort à quelqu’un. Elle n’a jamais fait de mal à personne. Cela a encore toujours un grand impact sur moi. Dans tout ce que je fais, je me demande ce qu’elle aurait pensé.

Est-ce de votre mère que vous tenez votre pouvoir de persuasion?

Non, probablement de mon père. J’ai grandi dans un milieu pauvre. Mon père était intelligent, mais il n’avait pas fait d’études. Il m’a appris qu’il ne fallait pas toujours douter de soi-même. Quand vous avez raison, vous avez raison.

Avez-vous transmis ces leçons à vos enfants?

Mes enfants sont des privilégiés. Je suis prêt à les aider pour faire quelque chose, mais pas pour ne rien faire. Car cela les détruirait. Une de mes filles est chirurgienne-vétérinaire, elle est également championne d’Europe d’haltérophilie dans la catégorie poids léger. Elle ne pèse que 50 kilos, mais est capable de lever 68 kilos. J’ai laissé à mes enfants la liberté de faire leurs propres choix. Mais je leur ai dit que s’ils souhaitaient travailler dans le secteur des fonds, ce ne serait pas avec moi.

Est-ce que vos enfants vous demandent parfois quand vous prendrez votre retraite?

Non, ils me connaissent trop bien: ils savent que ce n’est pas pour demain. Il faudra bien entendu que je m’arrête un jour, mais ce ne sera probablement pas de ma propre volonté et certainement pas aujourd’hui. Ce serait ridicule.

 

 

 

 

 

 

 

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