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"La science peut résoudre les problèmes des investisseurs"

Philippe Vannerem, directeur chez BlueCove depuis 2019. ©Tom Pilston/Panos Pictures

"Les marchés financiers produisent d’énormes quantités de données. Les modèles scientifiques offrent la possibilité de les traiter très rapidement", estime Philippe Vannerem, qui travaille depuis 2019 pour le gestionnaire patrimonial britannique BlueCove.

Philippe Vannerem (47 ans) a commencé sa carrière comme scientifique. Il a d’abord obtenu un doctorat en physique à l’Université de Fribourg, pour ensuite faire un post-doctorat à l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN) à Genève. Dans les années qui ont suivi, il a franchi le pas vers le secteur financier. Il a travaillé pour le fournisseur d’indices MSCI à Genève, pour Barclays à Londres et pour le gestionnaire patrimonial allemand Quoniam Asset Management.

Vannerem considère son passage vers BlueCove comme une façon de réunir ces deux univers. Créé en 2018, BlueCove mise sur la gestion scientifique de l’investissement, qu’il voit comme une alternative à la fois à la gestion passive et active. L’approche scientifique de l’investissement représente selon lui une forme d’investissement systématique. Les portefeuilles sont composés sur une base scientifique. "C’est une expérience passionnante de travailler pour un gestionnaire qui doit tout construire à partir de rien. C’est aussi excitant de se trouver à l’avant-garde d’un changement au sein du secteur auquel je crois personnellement", explique Vannerem. BlueCove compte aujourd’hui près de 60 collaborateurs de 23 nationalités, dont un Belge.

Dans quelle mesure votre expérience en tant que scientifique peut-elle vous aider chez BlueCove?

Philippe Vannerem: "Au CERN, je faisais partie d’une équipe qui réalisait des expériences sur la physique des particules. Nous cherchions des signaux pour de nouveaux modèles physiques. Nous utilisions des ordinateurs très puissants capables de traiter d’énormes quantités de données en très peu de temps. Je peux aussi m’appuyer sur mes années d’expérience dans le secteur financier et je suis convaincu que ces méthodes peuvent aussi être utilisées pour résoudre les problèmes des investisseurs. Les marchés financiers produisent de gigantesques quantités de données. En outre, la révolution technologique a eu un énorme impact sur le fonctionnement des marchés financiers et sur la façon dont les titres sont négociés. Cette tendance ne fera que s’accentuer."

L’investissement systématique dans des actions n’est pas nouveau. Pourquoi l’investissement systématique dans des titres à rendement fixe ne s’est-il pas développé plus tôt?

Vannerem: "Les premières versions d’investissements scientifiques dans des titres à rendement fixe ont déjà été développées en 2005 par Barclays Global. Les valeurs à rendement fixe sont plus complexes et plus hétérogènes que les actions en tant que classe d’actif. Jusqu’à tout récemment, les titres à rendement fixe ne disposaient pas de données, de structure et de taille critique de marché ni de capacités de recherche, qui sont les conditions nécessaires pour pouvoir investir de manière scientifique. Mais ces dernières années, nous avons constaté une évolution impressionnante. En outre, la taille de cette classe d’actif a beaucoup augmenté après la crise financière. Les valeurs à rendement fixe ouvrent aujourd’hui de nombreuses opportunités d’appliquer ces méthodes scientifiques."

Comment cette méthode d’investissement fonctionne-t-elle en pratique?

Vannerem: "La gestion systématique implique que l’on compose un portefeuille sur la base de modèles quantitatifs qui s’appuient sur l’intuition économique et la recherche. Un gestionnaire de titres à rendement fixe scientifique passe au crible un très vaste univers d’investissement. Souvent, les portefeuilles qu’il construit comprennent davantage d’obligations que les portefeuilles composés par des gestionnaires traditionnels qui se basent sur leurs convictions. L’investissement scientifique dans des produits à rendement fixe consiste à scinder le processus d’investissement en plusieurs parties. Chaque partie est fondée sur des recherches scientifiques où les humains et la technologie se voient attribuer un rôle optimal. Nous parlons dans ce cas de définition de l’univers d’investissement, des données qui sont prises en considération pour opérer la sélection, des facteurs qui doivent contribuer à une plus-value, de la construction du portefeuille, etc."

Cette approche est-elle davantage réalisée par la machine ou par l’Homme?

Vannerem: "En réalité, il s’agit d’une forme hybride. L’investissement scientifique dans des titres à rendement fixe n’empêche pas les gestionnaires humains d’exercer leur liberté de choix, mais les oriente vers des domaines où ils sont les plus performants. Au lieu de laisser les humains réaliser des estimations et prendre des décisions d’investissement, nous les laissons se concentrer sur la définition et le contrôle du processus d’investissement. De plus, l’investissement scientifique dans des produits à rendement fixe est très transparent en termes de prise de décision et d’allocation du rendement. Étant donné la complexité du marché des produits à rendement fixe, la grande expertise et l’expérience des humains jouent un rôle essentiel. Chaque modèle, tant en science que dans l’industrie, est basé sur un processus de recherche élaboré par les humains. Dans le monde financier, il s’agit souvent d’intuitions fondées sur des principes macro- ou micro-économiques."

«L’investissement scientifique dans des titres à rendement fixe n’empêche pas les gestionnaires humains d’exercer leur liberté de choix.»

Pourquoi est-ce intéressant aujourd’hui pour les investisseurs?

Vannerem: "Ceux qui investissent dans des valeurs à rendement fixe liquides se trouvent depuis des décennies face à un choix binaire: opter pour les indices (passifs) ou pour la gestion discrétionnaire (active) traditionnelle. L’approche scientifique offre aux investisseurs une troisième option qui, de par sa faible corrélation avec les approches traditionnelles ou passives, peut améliorer la diversification des portefeuilles. Au même moment, elle permet d’éviter les nombreuses erreurs humaines que l’on rencontre dans la gestion active traditionnelle."

À l’heure actuelle, les titres à rendement fixe bénéficient d’un important soutien des banques centrales. Vos modèles sont-ils prêts pour le moment où ces mesures de soutien prendront fin?

«Les injections de liquidités des banques centrales sont sans précédent, c’est une expérience à grande échelle.»

Vannerem: "La question sera en effet de savoir comment notre secteur fera face à la période qui suivra l’actuelle surabondance de liquidités. Les injections de liquidités des banques centrales sont sans précédent, c’est une expérience à grande échelle. Pendant la crise du coronavirus, les principales banques centrales sont intervenues sans limites. Elles ont racheté des obligations souveraines et d’entreprises pour éviter une nouvelle crise, ce qui a perturbé le marché, surtout au niveau de l’évaluation de la solvabilité. Ces menaces créent cependant aussi des opportunités et ce sont des questions auxquelles les investisseurs doivent faire face – qu’ils soient adeptes de la gestion passive, traditionnelle (active) ou scientifique. Ce phénomène touche l’ensemble du secteur. Il n’est pas lié à un style de gestion particulier."

La gestion active est-elle aujourd’hui adaptée à l’univers obligataire? À cause des taux ultra-bas, il est devenu très difficile d’obtenir un rendement net positif.

«L’investissement passif est une façon d’investir, mais ce n’est pas une fin en soi.»

Vannerem: "L’investissement passif est une façon d’investir, mais ce n’est pas une fin en soi. Au début de ma carrière, je m’occupais de gestion passive. Je menais des recherches pour MSCI, l’ancien département de Morgan Stanley spécialisé dans les indices. Je pense que nous pouvons attribuer de nombreuses choses positives à l’arrivée des fonds passifs. La gestion passive a traduit plusieurs idées académiques pour les mettre à la disposition d’un plus large public d’investisseurs. Les fonds indiciels nous ont appris que si nous voulons tenir compte des risques, il vaut mieux acheter l’ensemble du marché que quelques actions, car on risque alors de sélectionner les mauvaises actions ou d’acheter au mauvais moment. C’était de la gestion passive 1.0. Depuis lors, plus personne ne doute que l’investissement systématique présente de nombreux avantages. Il offre notamment l’opportunité de créer des solutions d’investissement sur mesure. Quant à l’investissement scientifique dans des titres à rendement fixe, je ne le vois pas comme une bataille entre la gestion passive – ou même traditionnelle – et l’approche scientifique. Il s’agit simplement de proposer d’autres options aux investisseurs."

BIO

Philippe Vannerem

  • Né en 1974.
  • A étudié la physique à l’Université de Gand. A obtenu un doctorat à l’Université de Fribourg et un post-doctorat au CERN à Genève.
  • A commencé sa carrière chez McKinsey en tant que consultant.
  • A ensuite occupé le poste de Vice President pour le développement de produits chez MSCI, et de directeur chez Barclays au département Index, Portfolio and Risk Solutions.
  • Entre 2014 et 2019, il a occupé le poste de gestionnaire de fonds chez le gestionnaire patrimonial allemand Quoniam Asset Management.
  • Directeur chez BlueCove depuis 2019.

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