"Les investisseurs en produits alternatifs décident mieux"

Anton Pil est responsable des investissements alternatifs chez JP Morgan Asset Management, qui comptabilise 130 milliards de dollars d’actifs sous gestion. ©Chantal Heijnen

"Tous les investisseurs devraient investir une partie de leur portefeuille dans des produits alternatifs. Leur liquidité limitée est plus un avantage qu’un inconvénient", déclare le Belge Anton Pil, responsable des investissements alternatifs mondiaux chez JP Morgan Asset Management à New York.

En 1976, lorsque la société Bekaert a demandé à son père de diriger un projet au Brésil, le Courtraisien Anton Pil a déménagé avec ses parents en Amérique latine. Quelques années plus tard, la famille est revenue en Belgique et Anton Pil a suivi ses études secondaires à Anvers. Il était un élève modèle et a été accepté au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT) aux États-Unis pour une formation d’ingénieur. Il a obtenu son diplôme avec succès, ainsi qu’un doctorat au sein de la même université.

À ce moment-là, il savait déjà qu’il aimerait faire carrière aux États-Unis. «J’hésitais entre une carrière académique et un emploi dans le secteur financier. J’ai finalement opté pour la seconde possibilité», explique Anton Pil. «J’étais fasciné par l’idée d’importer les mathématiques dans le monde de l’investissement. Ce domaine en était encore à ses balbutiements. Grâce à l’expérience acquise au MIT, j’ai tout de suite compris que les possibilités étaient nombreuses au sein d’un gestionnaire de patrimoine

Chez JP Morgan Asset Management, Anton Pil a commencé comme chercheur, mais a rapidement été promu gestionnaire de fonds. «Le début de ma carrière chez JP Morgan a coïncidé avec l’émergence des premiers modèles mathématiques, mais ce ne fut pas une véritable révolution. Elle s’est produite ces dernières années, avec la croissance phénoménale des applications d’intelligence artificielle dans le secteur des fonds. La quantité de données disponibles augmente de manière exponentielle, et le “machine learning” est en train de décoller. Par exemple, nous utilisons déjà l’intelligence artificielle dans nos fonds spéculatifs. Nous appliquons une technologie qui permet de scanner des milliers de documents sur la base de mots clés», poursuit-il.

Aujourd’hui, Anton Pil est responsable des investissements alternatifs chez JP Morgan Asset Management, qui comptabilise 130 milliards de dollars d’actifs sous gestion. Il s’agit notamment d’actions et d’obligations non cotées, d’immobilier, d’infrastructures et de fonds spéculatifs.

«Nous avons étudié l’impact d’une hausse d’un mètre du niveau de la mer sur l’ensemble de notre parc immobilier.»

Dans la recherche de rendement, les actifs alternatifs affichent des résultats plus que satisfaisants. Quels sont les avantages des actions et obligations non cotées par rapport à leurs homologues cotées?

Anton Pil: «Il n’est pas simple pour un investisseur de participer à la création de valeur d’une entreprise pendant sa phase de démarrage. Il ne peut entrer au capital qu’à partir du moment où l’entreprise est cotée en bourse. Les actifs alternatifs permettent d’entrer plus tôt dans le cycle de vie de l’entreprise, c’est-à-dire au moment où elle crée le plus de valeur. Je suis convaincu que si nous donnions aux investisseurs l’occasion d’accéder à ces solutions de long terme, nous leur offririons peut-être plus de chances d’atteindre leurs objectifs.»

C’est un fait connu que le Private Equity et l’endettement privé sont moins liquides et donc moins adaptés au portefeuille d’un particulier. Partagez-vous cet avis?

Pil: «Les actifs non cotés ont l’avantage d’être plus stables. Tout le monde pointe leur manque de liquidité comme un inconvénient parce qu’il ne permet pas de vendre à n’importe quel moment, mais cela peut aussi être un avantage. Cela signifie que vous devez avoir de la patience et vous abstenir de prendre des décisions précipitées. Lorsque vous savez que vous ne pourrez pas sortir facilement, vous réfléchissez bien avant d’acheter. Cela permet de prendre des décisions d’investissement plus éclairées.»

Il n’empêche que les autorités de contrôle, en particulier en Europe, tentent d’éloigner ces instruments financiers des particuliers. Cela doit-il changer?

Pil: «Je n’ai rien contre les réglementations. Elles sont nécessaires pour garantir que les investisseurs ne se voient pas proposer des produits qui ne sont pas adaptés à leur profil. Mais il ne faut pas aller trop loin

À votre avis, quel est le poids relatif idéal de ces actifs alternatifs au sein d’un portefeuille?

Pil: «Avant de répondre, il faut d’abord définir le type d’investisseur. Les grands investisseurs institutionnels peuvent certainement investir de 40 à 50% dans des produits alternatifs, car leur horizon de placement est lointain et ils n’ont pas besoin de beaucoup de liquidités. Pour les particuliers, je proposerais un poids de 10 à 20%. N’oubliez pas que ces actifs alternatifs sont très diversifiés et leur corrélation avec les marchés boursiers est limitée.»

Il y a deux ans, vous prédisiez que l’endettement privé formait une bulle sur le point d’exploser. Deux ans plus tard, la bulle continue de gonfler. Comment voyez-vous ce segment aujourd’hui?

Pil: «Peut-être me suis-je montré un peu trop pessimiste. Je pense que cette montagne de dettes privées peut encore prendre du volume. À cause de la pandémie de coronavirus, nous vivons dans un autre monde. Les nombreuses mesures de soutien vont encore se poursuivre.»

Comment voyez-vous l’évolution de l’économie?

Pil: «Je pense que la reprise économique post-covid sera plus rapide que ne le pensent de nombreux observateurs.»

«À cause de la baisse des taux, le rendement locatif de l’immobilier dépasse de 2% celui d’une obligation non risquée.»

Un segment important dans l’univers des actifs alternatifs est l’immobilier. Dans quelle mesure la pandémie de Covid-19 a-t-elle changé votre regard sur ce marché?

Pil: «Ma vision n’a pas fondamentalement changé. Les gens cherchent des alternatives aux obligations. Les obligations sont un actif sûr, certes, mais elles ne rapportent plus rien. Et donc les investisseurs cherchent des instruments qui offrent de meilleurs rendements et qui ne sont pas trop corrélés aux marchés d’actions. Dans ce sens, l’immobilier est une bonne alternative. Les rendements locatifs sont restés constants. À cause de la baisse des taux, le rendement locatif de l’immobilier dépasse de plus de 2% celui d’une obligation non risquée. Le marché immobilier est aussi cousin de celui des infrastructures, un gigantesque marché en croissance à cause des investissements nécessaires pour produire de l’énergie renouvelable. Pensez aux sociétés de gestion de l’eau ou celles actives dans les énergies alternatives. Elles génèrent d’importants cash flows.»

L’immobilier de bureaux a-t-il beaucoup souffert de la crise du coronavirus?

Pil: «Je ne crois pas. Certaines personnes disent qu’à cause du basculement soudain vers le télétravail les entreprises auront besoin de moins de surfaces de bureaux, mais je ne le pense pas. De nombreux employés n’ont qu’une envie, c’est de retourner au bureau pour retrouver une vie normale, avec ses contacts sociaux. Les employés auront toujours besoin d’un bureau ou d’une salle pour se réunir et trouver l’inspiration.»

Quelle est l’importance de la durabilité ou des critères ESG (Environnement, Société et Gouvernance) dans le monde des investissements alternatifs?

Pil: «La durabilité est très importante, plus importante même que dans les entreprises cotées. Car ceux qui investissent dans des produits alternatifs le font à long terme. Si vous savez qu’un actif restera pendant sept ans dans votre portefeuille, vous avez intérêt à vérifier s’il s’agit d’un investissement durable. Vous ne pouvez pas prendre le risque que votre investissement soit fortement pénalisé parce qu’il apparaît trois ans plus tard que l’entreprise pollue l’environnement. Lorsque nous achetons des biens immobiliers, nous ne retenons que les bâtiments qui affichent les plus hauts standards ESG. Nous utilisons aussi nos propres scores ESG, ce qui nous permet d’être moins dépendants des autres. Nous réalisons en permanence des études et nous souhaitons connaître l’impact de certains scénarios sur notre portefeuille immobilier. Nous voulons par exemple savoir ce qu’une hausse d’un mètre du niveau de la mer signifierait pour notre parc immobilier. Cela peut sembler irréaliste, mais nous voulons mener cette analyse de risque pour ne rien laisser au hasard. Ces données sont également prises en compte dans nos analyses de valorisations.»

«L’or n’est pas utile, et encore moins pour un investisseur. Son extraction est très polluante.»

Quand on parle d’investissements alternatifs, tout le monde pense aux matières premières comme l’or. Mais vous n’êtes pas fan des investissements en or. Pourquoi?

Pil: «L’or n’est pas utile, et encore moins pour un investisseur. Il ne génère aucun rendement et de plus, c’est un mauvais investissement sur le plan ESG. L’extraction de l’or est très polluante. Eh oui, il garde peut-être sa valeur, certes, mais il ne vous rendra jamais riche. Il existe de meilleurs produits si vous cherchez une assurance pour votre portefeuille. J’estime que le fait que l’or ne soit pas corrélé aux marchés d’actions n’est pas une raison suffisante. Il existe beaucoup de choses qui ne le sont pas. La quantité de pluie qui tombe chaque mois est aussi décorrélée des marchés d’actions.»

Quel est aujourd’hui votre investissement préféré dans la catégorie des produits alternatifs?

Pil: «Je m’intéresse beaucoup aux infrastructures. Il est clair que les besoins sont importants partout dans le monde. Non seulement dans les pays émergents, mais aussi dans les pays occidentaux qui ont urgemment besoin d’une remise à niveau. Je regarde aussi l’immobilier et enfin l’endettement privé, surtout celui des entreprises qui se trouvent en mauvaise situation financière. Dans ce cas, vous avez besoin d’investisseurs prêts à s’engager dans un rééchelonnement de la dette. Au cours des prochains mois et années, je crains que nous ne voyions de nombreux cas de “distressed debt”.»

Les investissements alternatifs s’appuient en général sur une gestion très active. Que pensez-vous de l’énorme succès des investissements passifs dans le secteur des fonds?

Pil: «Je ne pense pas que les investissements passifs vont tout dominer. Plus le marché passif est important, plus il génère des opportunités pour les gestionnaires actifs. J’ai aussi du mal à comprendre pourquoi quelqu’un souhaite suivre toutes les actions de l’indice américain S&P500. En particulier dans un contexte d’investissements durables. Je peux citer sans problème 10 actions de cet indice dans lesquelles vous n’avez certainement pas envie d’investir. Et la question est aussi de savoir dans quelle mesure un indice boursier est le reflet fidèle de l’économie. Pourquoi le Bel20 serait-il le reflet de l’économie belge? Parce qu’il reprend les 20 plus grandes entreprises? Non, les investissements passifs méritent certainement une place dans un portefeuille, parce qu’ils permettent de sortir rapidement d’une classe d’actifs, mais je me garderai bien d’être trop positif.»

BIO

Anton Pil

-Né en 1971
-Détient un doctorat (Ph.D.) en «Control Engineering» du Massachusetts Institute of Technology (MIT)
-A commencé sa carrière en 1995 chez JP Morgan Asset Management, d’abord en tant que chercheur et ensuite comme gestionnaire de fonds
-A occupé depuis 2002 différentes fonctions de management, entre autres dans le département de banque privée. Depuis 2016, il est responsable des investissements alternatifs mondiaux.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés