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Les maisons de fonds rouvrent les robinets du risque

©Filip Ysenbaert

Après une année 2020 mouvementée, les maisons de fonds belges jouent clairement la carte des actions à la veille de la nouvelle année. Selon une enquête de la rédaction, c’est le risk-on dans tous les coins du portefeuille.

Il y a six mois, les gestionnaires de fonds roulaient encore avec le pied sur le frein. Après la tripotée de mars, les marchés boursiers s’étaient déjà bien repris en juin, mais les gestionnaires de fonds restaient prudents, craignant l’impact de l’arrivée d’une deuxième vague de coronavirus. Pour les portefeuilles neutres, ils avaient attribué un poids moyen de 48% aux actions lors de notre enquête semestrielle de juin. Aujourd’hui, le frein semble être lâché. Le poids moyen des actions dans les portefeuilles neutres est passé à 55%.

Presque toutes les maisons de fonds s’accordent à dire qu’il n’y a en fait aucune alternative aux actions. "Les taux d’intérêt négatifs sur le cash et les obligations (de qualité) rendent ces classes d’actifs surtout intéressantes comme refuge à court terme, mais pas vraiment à long terme. S’ils veulent obtenir du rendement à long terme, les investisseurs ont besoin des actions", explique Michael De Man, d’Econopolis. Selon Erik Joly, d’ABN Amro Private Banking, la politique de taux d’intérêt des banques centrales n’est pas la seule à jouer en faveur des actions. "L’augmentation des dépenses publiques a également renforcé le mantra “TINA” (There Is No Alternative, NDLR), à la fois en Europe et aux États-Unis", ajoute-t-il.

Bien entendu, ce poids important des actions fait résonner quelques sonnettes d’alarme. "À moyen terme, il n’existe aucune alternative permettant d’espérer faire mieux que l’inflation. La question est de savoir si les actions sont recommandées pour tous les portefeuilles, car il faut pouvoir vivre avec la volatilité", ajoute Gunter Van Rossem, d’Orcadia Asset Management. Wim D’Haese, de Deutsche Bank, parle aussi du risque et de l’importance de se diversifier. "Il ne faut pas seulement se diversifier au niveau des actions, mais aussi trouver un équilibre entre les actions et les autres classes d’actifs. Ces dernières doivent jouer le rôle de contrepoids", poursuit-il.

Il est cependant clair que dans un portefeuille bien diversifié, les stratèges misent davantage sur les produits risqués pour obtenir du rendement. Aperçu des options préférées des experts pour 2021.

«Grâce à leur bonne gestion de la crise du Covid-19, les marchés émergents pourront renouer plus rapidement avec une croissance solide.»
MICHAEL DE MAN
ECONOPOLIS

1. Actions de marchés émergents

Pour la première fois depuis longtemps, les maisons de fonds misent à nouveau en priorité sur les marchés émergents en tant que région de prédilection pour les actions. Les stratèges partent du principe que ces régions profiteront le plus de la reprise de la croissance économique. "Grâce à leur bonne gestion de la crise du Covid-19, les marchés émergents pourront renouer plus rapidement avec une croissance solide et renforcer encore leur position sur l’échiquier économique mondial", estime Michael De Man. Pour Gunter Van Rossem, les marchés émergents sont également attrayants en raison de leurs "devises bon marché" et de leur valorisation acceptable. La majorité des stratèges interrogés estiment que les actions des marchés émergents sont sous-évaluées.

Ken Van Weyenberg, de Candriam, s’intéresse surtout à la Chine. "La reprise chinoise est très rapide. La Chine sera le seul pays du G20 dont l’économie croîtra en 2020. L’élection du président américain Joe Biden, qui souhaite mener une politique internationale et multilatérale, devrait permettre d’éviter de nouvelles tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis", estime-t-il.

Par ailleurs, les analystes ont choisi l’Europe comme deuxième région préférée, sortant une fois de plus les États-Unis du top deux. "Sur le plan régional, nous préférons actuellement les marchés d’actions non américains, en partie à cause des différences régionales en termes de secteurs. Notre premier choix est l’Europe. Le Vieux Continent recèle davantage d’actions de valeur et cycliques. Les bénéfices des entreprises dans la zone euro devraient augmenter de 50% en 2021, soit deux fois la moyenne mondiale", déclare Steven Steyaert, de NN Investment Partners. Gunter Van Rossem fait également référence au fonds de relance de 750 milliards d’euros qui devrait donner un coup de pouce à l’Europe.

«Les bénéfices des entreprises de la zone euro devraient augmenter de 50% en 2021, soit deux fois la moyenne mondiale.»
Steven Steyaert
NNIP

2. Actions de secteurs cycliques

L’espoir d’une forte reprise économique se reflète également dans le choix des secteurs. Les secteurs cycliques ont retrouvé les faveurs des investisseurs. "Nous choisissons des entreprises cycliques et industrielles pour profiter de la rotation sectorielle", explique Pol Pierret, d’AXA Investment Managers. Steven Steyaert pense également que la rotation qui a commencé en novembre se poursuivra en 2021, à condition que la campagne de vaccination se déroule sans difficulté. Une telle rotation entraînera un glissement des gagnantes du coronavirus, comme les actions FAANG, vers les secteurs liés aux vaccins comme les services, le transport aérien, les secteurs cycliques, etc.", estime-t-il.

Fonds

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Erik Joly constate également que les actions de la "vieille économie" ont le vent en poupe. "L’industrie bénéficiera des programmes de relance des gouvernements. Nous nous attendons à une hausse des investissements dans les infrastructures publiques. Le ralentissement de l’industrie a été très marqué et quelque peu exagéré. Bien qu’elle se soit déjà partiellement reprise, nous y voyons encore des opportunités", ajoute-t-il.

Bart Van Poucke, de BNP Paribas Asset Management, privilégie également les matières premières. "Ce choix est lié à la reprise attendue de l’économie mondiale", explique-t-il. Tom Mermuys, de KBC Asset Management, souligne que dans le secteur des matières premières, on trouve des entreprises à un prix intéressant générant d’abondants cash-flows.

Les banques font également leur grand retour. "Nous nous attendons à une hausse progressive des rendements obligataires et à une courbe des taux plus abrupte, ce qui est positif pour le secteur financier", déclare Steven Steyaert. Selon Ken Van Weyenberg, le secteur a été trop fortement pénalisé. "Les valorisations sont faibles, avec un ratio cours/valeur comptable historiquement bas, alors que la majorité des banques de qualité affichent des bilans solides. Les résultats du troisième trimestre étaient également meilleurs que prévu", ajoute-t-il.

Enfin, le secteur technologique, malgré son beau parcours, reste sur la liste des favoris. Il n’est pas bon marché, mais il génère des profits élevés et affiche de bonnes perspectives de croissance, encore renforcées par la crise du coronavirus", estime Tom Mermuys.

3. Obligations à haut rendement

Les taux d’intérêt négatifs des obligations (sûres) poussent les stratèges de la bourse à gravir les échelons des risques, y compris au sein de cette classe d’actifs. "Nous appliquons une approche risk-on et nous nous concentrons sur les obligations d’entreprises en Europe. Il s’agit principalement d’obligations de sociétés solvables, mais aussi d’obligations à haut rendement (spéculatives, NDLR). Pour ces dernières, nous gardons une petite exposition à titre de diversification. Par ailleurs, nous optons pour le carry trade, en d’autres termes, nous empruntons dans des pays à faible taux d’intérêt et nous investissons cet argent dans des pays à taux d’intérêt élevé. Par exemple, nous investissons dans des obligations de marchés émergents émises dans des devises fortes", explique Wim D’Haese, de Deutsche Bank.

Pour Erik Joly, les derniers mois ont montré que les obligations d’entreprises de qualité étaient de plus en plus considérées comme un refuge. "Lors des récentes turbulences provoquées sur les marchés par la deuxième vague de coronavirus et les élections américaines, on a observé peu de mouvements dans les primes de risque pour les obligations d’entreprises solvables. Cela montre à quel point ce segment est devenu un nouveau refuge pour les investisseurs", explique-t-il. De plus, un des avantages de ces obligations solvables, c’est qu’elles offrent toujours un rendement légèrement positif et qu’elles sont bien placées pour profiter de la reprise économique attendue", poursuit-il.

"Un des avantages de ces obligations solvables, c’est qu’elles offrent toujours un rendement légèrement positif et qu’elles sont bien placées pour profiter de la reprise économique attendue."
Erik Joly
ABN Amro Private Banking

Erik Joly se montre un peu plus prudent avec les obligations à haut rendement. "Avant que l’économie ne commence vraiment à se redresser, une partie du segment des obligations à haut rendement pourrait être victime d’un taux de défauts de paiement plus élevé que ce que prédisent actuellement les agences de notation. Les entreprises de la catégorie CCC ou d’une catégorie inférieure n’ont pas le même accès aux mesures de relance et au refinancement des pouvoirs publics. Dans ce segment, les investisseurs ont donc intérêt à éviter les catégories trop spéculatives", prévient-il.

Au sein de la catégorie obligataire, certains experts s’intéressent à d’autres segments. C’est notamment le cas d’Econopolis, qui investit également dans des obligations ne disposant pas de rating. "On y trouve souvent un ratio risque/rendement intéressant", dit Michael De Man, qui se tourne également vers des obligations de marchés émergents, souvent à la traîne.

Chez Candriam, les obligations à taux flottant ont la cote. "C’est un bon moyen de diversifier une partie du portefeuille", peut-on entendre. Les obligations convertibles sont également intéressantes et bénéficient de leur sensibilité aux actions et de leur profil asymétrique", déclare Ken Van Weyenberg.

Gunter Van Rossem, de son côté, s’intéresse aux obligations liées à l’inflation. "Nous estimons que le risque d’inflation augmente et que les obligations liées à l’inflation peuvent encore être achetées à un prix relativement bas", explique-t-il.

KBC applique la stratégie des extrêmes. "D’une part, nous recherchons du rendement avec des obligations d’entreprises à haut rendement, italiennes et de marchés émergents, et d’autre part, nous nous protégeons en investissant dans des valeurs sûres de longue durée, comme les obligations d’État allemandes ou américaines", explique Tom Mermuys.

4. Investissements alternatifs

Pour les portefeuilles neutres, les stratèges allouent également 4% aux investissements alternatifs. "Comme il est difficile de trouver des opportunités sur les marchés obligataires, les investissements alternatifs méritent certainement une place dans tout portefeuille diversifié. Cela peut se faire, par exemple, par le biais de fonds décorrélés des marchés financiers, comme les fonds d’actions long/short ou les fonds d’arbitrage. Nous continuons cependant à investir une partie de notre portefeuille dans l’or", précise Ken Van Weyenberg.

Luc Aben, de Van Lanschot Bankiers, est également favorable à l’or. "L’or offre non seulement une protection contre les turbulences politiques et économiques, mais également une protection supplémentaire contre une inflation éventuellement plus élevée qu’attendu aux États-Unis. L’économie américaine a jusqu’à présent fait preuve d’une grande résilience et le vaccin contre le Covid-19 pourrait être disponible plus rapidement aux États-Unis. La question est de savoir si Joe Biden pourra faire passer une partie de son programme de relance. Les estimations en matière d’inflation pourraient alors augmenter rapidement, tandis que la banque centrale américaine garderait la courbe des taux sous contrôle. En conséquence, les taux d’intérêt réels pourraient encore baisser, ce qui serait positif pour l’or", ajoute Luc Aben.

5. Durabilité

Plusieurs gestionnaires de fonds estiment que 2021 sera aussi l’année des investissements durables. "Au fur et à mesure que les inquiétudes concernant le coronavirus diminueront en 2021, nous pourrions voir un rattrapage au niveau des objectifs climatiques de Paris. Cela signifie aussi qu’il faudra accélérer les flux d’investissements vers des destinations “vertes”. Nous nous attendons à ce qu’elles jouent un rôle très important – via l’émission d’obligations souveraines ou d’entreprises, ou une combinaison des deux".

"La croissance accélérée du marché des obligations vertes offre aux investisseurs de nombreuses possibilités d’ajouter des accents plus durables à leurs portefeuilles obligataires", explique Erik Joly, d’ABN Amro Private Banking.

Wim D’Haese de Deutsche Bank ne dit pas autre chose: "Sous cette coupole “durabilité”, nous pensons que les énergies propres pourraient bénéficier d’un coup de pouce supplémentaire sous l’impulsion du programme de Joe Biden."

Le principal facteur de risque en 2021: un échec des vaccins contre le Covid-19

L’optimisme dont font preuve les stratèges de la bourse pour 2021 peut facilement être mis à mal si l’un des nombreux facteurs de risque se matérialise. Le facteur de risque le plus souvent mentionné est lié à la pandémie de coronavirus. «Tout retard dans l’administration du vaccin ou une troisième vague de contaminations pourraient provoquer le retour des turbulences sur les marchés», estime Pol Pierret, d’AXA Investment Managers.
Les éventuels effets secondaires du vaccin sont également cités comme facteur de risque.
Econopolis et NN Investment Partners mettent en garde contre les conséquences économiques de la crise du Covid-19. «La réduction des mesures fiscales ou des mesures des banques centrales, ou encore l’augmentation des impôts pourraient avoir un impact significatif sur l’économie», entend-on.
Certains stratèges considèrent également les suites possibles de l’élection présidentielle américaine comme un facteur de risque. «La transition vers l’administration Biden pourra-t-elle se faire en douceur?», se demande Ken Van Weyenberg. Selon Wim D’Haese, le marché sous-estime l’attitude de Joe Biden face à la Chine. «Il est toujours possible qu’il se montre dur envers la Chine, à cause de la pression qu’il subit», ajoute-t-il.
Enfin certains mentionnent également la hausse de l’inflation. «La fin soudaine du lower for longer serait difficile à supporter», ajoute Van Weyenberg.

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