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Sandy Boss (BlackRock): "On a besoin de normes standard si on veut lutter contre le green washing"

Sandy Boss est responsable chez BlackRock du département Investment Stewardship. ©Gert Jochems

"Le risque de green washing persistera tant que les entreprises ne disposeront pas de normes claires sur le mode de reporting de leur empreinte durable", estime Sandy Boss, responsable chez BlackRock de "l’engagement actionnarial" du géant auprès de milliers d’entreprises.

Avec 9.000 milliards de dollars d’actifs sous gestion, BlackRock est la plus grande maison de fonds au monde. Dans un monde où les investissements durables gagnent en importance et où le danger de green washing se fait sentir, le groupe porte une lourde responsabilité. À l’intérieur comme à l’extérieur, tous les regards sont tournés vers Sandy Boss, responsable du département Investment Stewardship qui, avec une équipe de 70 analystes, est en dialogue permanent avec les entreprises à propos de leur stratégie en matière de durabilité. Chaque année, BlackRock vote aux assemblées générales de plus de 13.000 entreprises.

Boss sait parfaitement que la durabilité est devenue un risque d’investissement. Après, entre autres, vingt ans de carrière chez le groupe de consultance McKinsey, elle a travaillé pendant six ans comme conseillère externe pour la Banque d’Angleterre, notamment sur la gestion des risques. Cette fonction lui a également permis de comprendre l’importance du rôle joué par les pouvoirs publics dans la transition énergétique. "Les financements publics et les gouvernements sont là pour résoudre les problèmes que le marché ne peut solutionner", explique-t-elle. "En tant que gestionnaires de fonds, nous devons jouer notre rôle et encourager les entreprises à devenir plus durables." Avec les votes aux assemblées générales, le gestionnaire dispose d’une arme redoutable.

Votez-vous toujours directement aux assemblées générales d’actionnaires ou bien déléguez-vous cette tâche aux grands conseillers en matière de vote, comme ISS?

Boss: "Si nos clients nous mandatent pour voter, alors nous prenons nos responsabilités. C’est le cas dans 90% de nos investissements en actions dans des fonds indiciels. Pour les 10% restants, nos clients souhaitent voter eux-mêmes. Certes, nous consultons des conseillers comme ISS ou des acteurs locaux, mais finalement nous prenons nous-même nos décisions de vote sur la base de nos propres analyses et de notre politique en la matière."

Comment avez-vous voté l’an dernier?

Boss: "Entre le 1er juillet 2020 et le 1er juillet 2021, nous avons voté sur 165.000 propositions du management ou des actionnaires de plus de 13.000 sociétés dans 71 pays. Dans 42% des assemblées, nous avons voté contre une ou plusieurs propositions. Ce pourcentage est légèrement plus élevé que l’an dernier où il était de 39%."

Quelles sont en règle générale les propositions contre lesquelles vous votez?

Boss: "La plupart de nos votes négatifs contre des administrateurs concernent la gouvernance. Il peut s’agir d’un manque d’indépendance des administrateurs ou de diversité au sein du conseil d’administration. Le succès d’une entreprise et la défense des intérêts des actionnaires dépendent grandement de la qualité du conseil d’administration. Nous estimons que le conseil d’administration est également responsable si une entreprise n’est pas en mesure de se prémunir contre certains risques. L’an dernier, nous avons voté contre une ou plusieurs nominations (ou reconductions de mandats) d’administrateurs dans plus de 3.400 entreprises. Nous avons voté contre dans 10% des cas."

Nous constatons d’importantes différences régionales dans votre façon de voter. Pouvez-vous expliquer pourquoi?

Boss: "L’an dernier, ces différences régionales se situaient surtout au niveau des votes sur les propositions en matière de rémunération du management. Nous avons voté davantage contre ces propositions en Europe qu’aux États-Unis. Cela s’explique par le niveau de transparence et de cohérence des politiques de rémunération, ainsi que par la communication sur ces rémunérations. C’est souvent moins clair dans certaines entreprises européennes.

Fonds

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Le supplément Fonds, ce mercredi 20/10, gratuit avec L'Echo.

En outre, la crise du coronavirus a aussi joué un rôle. De nombreuses entreprises ont souffert de la crise et ne pourront donc pas atteindre leurs objectifs financiers à long terme. Certains patrons se sont résignés au fait que la crise a eu des conséquences sur la rémunération du management. D’autres entreprises ont modifié les règles du jeu pour pouvoir encore distribuer un bonus au top management. Dans ce cas, nous intervenons, en particulier parce que de nombreuses entreprises ont bénéficié d’aides de l’État et ont placé leur personnel en chômage temporaire. Aux États-Unis, cette problématique est moins présente parce que la structure des rémunérations s’appuie sur plusieurs facteurs et qu’une partie de la rémunération comprend des actions attribuées à long terme moyennant le respect de certaines conditions. Mais en Europe, c’est davantage le cas. La rémunération du management peut être tout ou rien. Attention: nous ne sommes pas contre le fait que les patrons doivent être bien payés. Mais dans ce cas, toutes les parties prenantes doivent également en profiter."

Comment votez-vous en Asie?

Boss: "L’an dernier, BlackRock a voté en Asie contre les propositions de rémunération dans 10% des cas, et dans 7,9% des cas contre la nomination d’administrateurs. Les votes négatifs portent le plus souvent sur le manque d’indépendance du conseil d’administration. Par ailleurs, nous constatons aussi des différences culturelles au sein des entreprises asiatiques. Elles sont souvent contrôlées par de grands actionnaires (familiaux) ou par les pouvoirs publics. Les points mis à l’ordre du jour des assemblées générales sont souvent limités et le renouvellement des mandats des administrateurs ne se retrouve généralement à l’agenda qu’une fois tous les trois ans."

En tant que plus grand gestionnaire patrimonial au monde, BlackRock essaie-t-il de faire mettre certains points à l’ordre du jour et d’exercer une pression sur les entreprises?

«Ce n’est pas notre rôle de dire aux sociétés ce qu’elles doivent faire. C’est le conseil d’administration qui nous représente et qui contrôle le management de l’entreprise.»

Boss: "Les gestionnaires patrimoniaux sont des actionnaires actifs qui défendent les intérêts de leurs clients. Ces clients sont finalement les propriétaires des fonds. Nous sommes différents des investisseurs activistes qui poursuivent d’autres objectifs. En tant que département de «stewardship», nous défendons les intérêts des clients qui investissent dans nos fonds et nous disposons d’une plate-forme permettant d’établir un dialogue constructif avec le conseil d’administration et le management des entreprises. Il ne faut pas oublier que nous sommes actionnaires minoritaires et que nous ne gérons pas les entreprises. Ce n’est pas notre rôle de dire aux sociétés ce qu’elles doivent faire. C’est le conseil d’administration qui nous représente et qui contrôle le management de l’entreprise."

Que pensez-vous du green washing, dont on accuse de nombreux gestionnaires de fonds?

Boss: "Si nous voulons éviter le green washing, nous avons besoin de normes claires en matière de reporting des entreprises sur la durabilité. Nous plaidons pour ces normes depuis des années. En Europe, il existe par exemple les Non Financial Disclosures (NFD) qui obligent les entreprises à faire rapport sur leurs paramètres non financiers, mais nous avons également besoin de normes mondiales. Lorsque cette standardisation sera en place, nous pourrons prendre de meilleures décisions d’investissement au regard des critères ESG (Environnement, Société et Gouvernance, NDLR). Au niveau de BlackRock, nous essayons aussi d’améliorer notre reporting. Notre site internet comprend par exemple des rapports sur la durabilité et l’environnement. Mais en l’absence de normes mondiales, il faut s’attendre à ce que les investisseurs prennent des décisions sur la base d’informations incomplètes. Le risque de green washing est donc bien réel."

D’autre part, le risque existe également que les exigences de reporting en matière de durabilité se limitent à cocher des cases sur une liste, ou à quantifier des données difficilement transposables en chiffres.

Boss: "Vous avez raison, mais ce reporting contribue aussi à augmenter la prise de conscience. Il ne s’agit pas ici d’aligner quelques chiffres anecdotiques pour montrer ce que vous avez fait. Des plans stratégiques doivent soutenir ces chiffres. Si vous regardez les plans des grands acteurs de l’énergie, qui doivent mener leurs activités vers la prochaine décennie, ils démontrent que cela va bien plus loin que l’alignement de quelques bons chiffres. Ce qu’ils font n’est pas du mécénat, c’est du business."

Récemment, Tariq Fancy, un ancien collaborateur de BlackRock, s’est montré critique envers le principe d’exclusion, qui ne serait pas, selon lui, la meilleure façon d’améliorer la durabilité des entreprises. Êtes-vous d’accord?

«Nous avons besoin des groupes pétroliers pour mettre en œuvre la transition.»

Boss: "BlackRock a une position très claire sur l’exclusion vs l’engagement. Nous proposons de nombreux fonds indiciels par l’intermédiaire desquels nous investissons beaucoup dans la transition énergétique et nous considérons l’engagement actionnarial comme prioritaire, parce que nous voulons encourager les entreprises à se lancer dans la transition énergétique. Nous proposons aussi des produits basés sur l’exclusion pour des clients qui souhaitent exclure certains secteurs et entreprises. Mais nous sommes encore un des plus grands investisseurs au monde dans le pétrole et les sociétés énergétiques. Nous avons besoin de ces groupes pétroliers pour mettre en œuvre la transition. Nous consacrons aussi beaucoup de temps pour en discuter avec eux. La transition énergétique coûtera des milliers de milliards d’euros et il est impossible de la financer sans les investissements de ces grandes entreprises. Le financement ne viendra pas des petits acteurs de niche spécialisés dans les énergies renouvelables. Pour toutes ces raisons, nous voulons également rester investis et engagés. Par ailleurs, c’est notre mission. Chez nous, la majorité des investissements en actions cotées se trouvent dans des fonds indiciels. Il s’agit de fonds qui répliquent un indice d’un fournisseur externe et ce sont les clients qui décident d’investir ou non dans ces fonds. Nous ne pouvons pas remplacer une entreprise par une autre dans les portefeuilles. C’est pourquoi nous avons adopté le «stewardship», en d’autres termes, nous encourageons les entreprises à devenir plus durables."

Selon vous, de quoi avons-nous besoin pour réussir la transition énergétique?

Boss: "Les efforts des entreprises ne suffiront pas. Le financement public et les gouvernements sont là pour résoudre les problèmes qui ne peuvent être solutionnés par le seul marché. Les pouvoirs publics ont un rôle clé à jouer pour mieux gérer la demande d’énergies alternatives. Regardez, en Grande-Bretagne, on a décidé que d’ici neuf ans, les voitures à combustion seront totalement bannies. Seuls les véhicules électriques seront alors autorisés. Eh bien, une telle mesure a un impact immédiat: nous voyons tout d’un coup apparaître des usines de batteries et des producteurs de voitures électriques. Une telle mesure axée sur la demande est très importante. Ce sera la même chose pour les maisons durables ou, par exemple, les chaudières au gaz qui sont très importantes en Grande-Bretagne. Une taxe sur le CO2 est aussi une façon de piloter la demande. Ces mesures ne peuvent être prises que par les pouvoirs publics. Une deuxième solution consiste à regarder plus loin que les sociétés cotées en matière de reporting. À l’heure actuelle, seules les sociétés cotées sont visées, alors que les entreprises non cotées représentent une partie bien plus importante de l’économie. Les autorités de régulation doivent aussi s’occuper de ce groupe. Un troisième élément crucial dans la transition énergétique est l’aide que nous devons apporter aux pays émergents qui ne pourront pas organiser eux-mêmes la transition énergétique. Ce que l’on appelle la «stranded population» – en d’autres termes, qui travaille aujourd’hui dans des secteurs voués à disparaître – devra trouver du travail ailleurs. Cela ne se réglera pas en un claquement de doigts. Le gouvernement devra aussi apporter son aide via des initiatives public-privé."

Entre-temps, la population fait face à la hausse des prix du gaz.

Boss: "Nous avons différentes options pour mener à bien la transition énergétique. Mais nous devons aussi être réalistes et accepter qu’elle aura des effets indésirables. La hausse du prix du gaz, qui s’explique par plusieurs phénomènes, montre à quel point la transition sera difficile pour l’ensemble de la société. Grâce à une microgestion, nous pouvons essayer de limiter les conséquences pour la population, mais il est au moins aussi important de travailler à une solution structurelle. Le rôle des pouvoirs publics est de garder les coûts de l’énergie abordables à long terme. Notre rôle ici est surtout d’ordre fiduciaire. Nous voulons mettre les entreprises face à leurs responsabilités. Et nous espérons que les autres acteurs feront la même chose."

BIO

Sandy Boss

  • Global Head of Investment Stewardship chez BlackRock et membre du comité de direction mondial.
  • Auparavant, entre autres, Senior Partner chez McKinsey, avec comme spécialité la gestion des risques.
  • Ensuite, membre externe du comité de régulation de la Banque d’Angleterre.
  • Détient un MBA de la Harvard Business School (1994) et un BA de la Stanford University (1989).

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