"Rien n’est impossible dans ce monde"

Sylvie Séjournet gère le fonds Pictet Digital depuis sa création en 2005. ©Pictet Group

"J’aime la technologie, car elle est le triomphe de l’intelligence humaine. Plus je comprends la technologie, plus je pense que rien n’est impossible dans ce monde", explique Sylvie Séjournet, qui gère depuis déjà 15 ans un fonds technologique chez Pictet.

Avec la crise du coronavirus, la digitalisation de notre société a reçu un coup de pouce supplémentaire. Nous achetons davantage en ligne, nous travaillons à domicile et nous communiquons par visioconférence. "Le coronavirus a changé le monde à jamais", estime Sylvie Séjournet qui est à la barre du fonds thématique Pictet Digital depuis 2005. Le fonds investit dans différents secteurs, dans des entreprises qui tirent une partie importante de leur chiffre d’affaires de la digitalisation.

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Il n’est pas simple d’investir dans des entreprises technologiques. "Vous devez surtout être très rigoureux dans votre processus d’investissement et faire preuve d’une discipline stricte. Il est facile de suivre le marché, mais il faut se méfier des exagérations et de la spéculation. Au cours de l’année écoulée, nous avons vu une fois de plus des valorisations excessives de diverses sociétés, notamment au travers d’un bon nombre d’introductions en bourse. Nous préférons avoir plus de recul et faire des analyses approfondies avant d’investir."

La crise du coronavirus a accéléré la digitalisation de la société. Pensez-vous que nous reviendrons en arrière après la crise?

Sylvie Séjournet: "Non, je ne le pense pas. Au contraire, les applications digitales encore à développer sont innombrables. Pensez aux soins de santé, aux nouveaux logiciels collaboratifs en entreprise, aux services financiers, à la réalité augmentée, à l’éducation en ligne, à l’économie du partage, à la 5G, etc. Le potentiel de croissance est énorme."

Il s’agit aussi d’un secteur où les barrières à l’entrée sont relativement faibles et où les entreprises n’ont pas intérêt à se faire concurrence. Est-ce difficile d’identifier les gagnants de demain?

Séjournet: "L’analyse est très importante. Non seulement vous devez évaluer l’importance des segments de marché, mais également la part de marché qui est à portée de l’entreprise en question. Il ne s’agit pas d’un jeu de devinettes, mais d’une analyse approfondie. Plus vous creusez, mieux vous comprenez, et plus votre modèle d’évaluation et vos convictions se renforcent. L’expérience est un atout. Cela fait déjà 20 ans que nous suivons les entreprises actives dans la technologie. Nous interprétons des informations que d’autres ne savent pas interpréter. Par ailleurs, la valorisation joue un rôle très important. Nous évitons les introductions en bourse qui se font à des valorisations folles. Nous ne faisons pas du trading à la petite semaine sur les entreprises, avec une approche déraisonnable et trop risquée."

Comment cette approche se traduit-elle dans votre fonds?

Séjournet: "À 20, le ratio moyen cours/bénéfice de notre fonds se situe clairement en dessous de celui de l’indice MSCI IT (23,5). Cela s’explique par différentes raisons. Tout d’abord, nous n’investissons pas dans les sociétés du digital trop spéculatives, qui rappellent étrangement ce que j’ai pu voir en 2000. Ensuite, contrairement à l’indice, nous investissons dans des opérateurs de réseaux comme Vodafone et Deutsche Telekom, qui offrent une valorisation et un rendement attractifs. Enfin, nous investissons dans des sociétés dites “value”, délaissées par le marché et qui, selon nous, offrent un rendement risque intéressant."

«Parfois, il vaut mieux passer à côté de certaines opportunités et limiter le risque de baisse, en particulier lorsque le marché est déjà cher.»

Sont-elles plus nombreuses qu’il y a quelques années?

Séjournet: "Peut-être bien, mais nous trouvons encore des sociétés intéressantes sur le marché. Il existe aussi des entreprises injustement sous-valorisées. Par exemple, l’an dernier et cette année, nous avons acheté plusieurs actions chinoises et profité de leur exposition à de nouvelles réglementations aux États-Unis, avec un risque de retrait de la cote d’ici 2 à 3 ans. La Chine représente aujourd’hui 20% de notre fonds, ce qui nous différencie de bon nombre de concurrents et ETF. De plus, l’écart de valorisation était intéressant, car accentué par le fort momentum observé sur un grand nombre de sociétés technologiques. Les taux bas ont encore aggravé ces anomalies. Notre politique d’investissement nous aide à détecter ces anomalies de marché. Nous suivons avec beaucoup de discernement les tendances du digital et ses excès. Parfois, il vaut mieux passer à côté de certaines opportunités et limiter le risque de baisse, en particulier lorsque le marché a bénéficié d’une politique monétaire accommodante."

Quel regard portez-vous sur les grandes sociétés technologiques américaines, reprises sous l’acronyme FAANG (Facebook, Apple, Amazon, Netflix et Google/Alphabet)?

Séjournet: "Ces actions ont enregistré d’excellentes performances en 2019 et 2020. Elles ont aussi beaucoup profité des périodes de confinement. Mais nous ne nous sommes pas complètement inscrits dans cette euphorie. Les FAANG représentent environ 16% de l’indice S&P500, ce qui est énorme pour cinq actions. Notre politique d’investissement se traduit par plus de diversification et une moindre concentration par titre. Vous pourrez voir que ni Apple ni Amazon ni Netflix ne font partie des dix actions principales de notre portefeuille, eu égard notamment à leur valorisation qui apparaît comme trop élevée."

Quels segments trouvez-vous intéressants?

Séjournet: "Un des thèmes les plus prometteurs de notre univers d’investissement est la santé en ligne, qui se trouve au point de convergence entre les soins de santé et la technologie. Grâce à d’importantes évolutions au niveau du big data, du machine learning et de l’intelligence artificielle, tous les ingrédients sont réunis pour accélérer la digitalisation des soins de santé. Les opportunités sont légion, allant du développement de médicaments aux visites médicales virtuelles, en passant par le suivi des malades chroniques."

Vous vous intéressez également à la blockchain. Pourquoi?

Séjournet: "La blockchain est une plateforme ouverte, accessible à toutes les parties impliquées dans une transaction, et qui fonctionne comme un dépositaire universel pour toutes les transactions entre parties concernées. En 2021, nous pourrions assister au véritable décollage de la blockchain.

«En 2021, nous pourrions assister au véritable décollage de la blockchain.»

Pour vous citer un exemple: l’an dernier, la société informatique IBM et le groupe alimentaire Nestlé ont annoncé avoir conclu un accord de collaboration dans lequel Nestlé utilisera la blockchain IBM Food Trust. Sur l’emballage du café Zoégas de Nestlé figure un code QR pouvant être scanné par les consommateurs. Ces derniers peuvent connaître l’origine des grains de café, le nom de l’agriculteur qui les a récoltés, les certificats de transaction des expéditions et la période de torréfaction des grains.

Cela montre les possibilités de la blockchain. Le secteur bancaire et financier évoluera aussi grâce à la blockchain. Il suffit de penser au développement des cryptodevises, mais aussi au cryptage numérique des actifs tangibles. En créant un token numérique, il sera par exemple possible de négocier de l’immobilier en bourse, comme des actions. Les intermédiaires ne seront plus nécessaires, ce qui sera plus avantageux pour l’acheteur et le vendeur. De plus, cela créera plus de transparence. La crise immobilière de 2008 aux États-Unis serait ainsi peut-être moins susceptible de se reproduire."

Les investisseurs qui souhaitent miser sur ces thèmes peuvent aussi acheter des trackers. Que pensez-vous du marché des investissements passifs?

Séjournet: "Je pense que l’importance de la gestion active ne fera qu’augmenter. Non seulement pour éviter les actions trop chères, mais aussi pour sélectionner les entreprises d’après leur durabilité. Près de 20% de notre portefeuille est basé sur les critères ESG spécifiques à l’industrie du digital."

Vous gérez votre fonds depuis son lancement. Quel est l’aspect le plus difficile de sa gestion?

Séjournet: "Le plus difficile est de respecter une discipline stricte d’investissement, d’avoir une rigueur, de ne pas suivre aveuglément le marché et de ne pas se faire influencer. Avec l’expérience, l’instinct se met aussi en place et peut constituer un atout. Nous ne voulons pas d’actions juste spéculatives. Il peut être frustrant de résister à l’irrationalité du marché et de faire vent de face, mais nous devons aussi protéger le capital de nos investisseurs."

BIO

Sylvie Séjournet

Gestionnaire de fonds senior chez Pictet
Gère le fonds Pictet Digital depuis sa création en 2005.
Ces dernières années, a remporté plusieurs Awards avec son fonds.
A commencé sa carrière en 1997 chez BNP Paribas en tant que Sell Side Analyst (1997-2004).
Détient un diplôme en sciences économiques de l’université Panthéon Sorbonne.

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