interview

Bart Turtelboom: "Il devient de plus en plus difficile d'investir à long terme"

©Tom Pilston/Panos Pictures

"Le monde évolue rapidement et les investisseurs sont de plus en plus confrontés aux incertitudes. C’est pourquoi je privilégie les investissements à court et moyen termes qui génèrent rapidement des revenus", explique Bart Turtelboom, qui fait partie de la direction d’une société d’investissement cotée à Londres.

Après avoir obtenu un doctorat à la Columbia University, Bart Turtelboom a commencé à travailler en 1994 en tant qu’économiste au Fonds monétaire international (FMI). Trois ans plus tard, il rejoint le secteur financier et s’installe à Londres. Il y vit et y travaille depuis 21 ans. Il a commencé chez Deutsche Bank, pour travailler ensuite chez Morgan Stanley et GLG Partners, le fonds spéculatif de notre compatriote Pierre Lagrange, où il était coresponsable des investissements sur les marchés émergents.

La vague de consolidation qui a touché le marché des fonds et le resserrement des réglementations ont poussé Turtelboom aux considérations suivantes: "Notre environnement connaît d’importantes évolutions technologiques, comme l’intelligence artificielle, les voitures autonomes, etc. Suite à la ‘disruption’ provoquée par ces technologies, les incertitudes ont beaucoup augmenté pour le long terme. Il devient de plus en plus difficile d’investir à 5 ou 10 ans. C’est pourquoi je cherche des investissements à court ou à moyen termes, avec une croissance raisonnable, et susceptibles de générer rapidement des revenus", explique-t-il. C’est notamment pour cette raison qu’il a créé en 2013 APQ Global, une société d’investissement via laquelle il peut prendre librement des participations dans les secteurs où il voit du potentiel.

BIO

Bart Turtelboom

> Né à Ninove en 1966

> Docteur en Économie de la Columbia University

> A commencé sa carrière en 1994 au Fonds monétaire international (FMI)

> À ensuite travaillé pour:
·Deutsche Bank(1997-2003) en tant que directeur, clients institutionnels
·Vega Asset Management (2003-2004) en tant que gestionnaire de fonds d’actions de marchés émergents
·Morgan Stanley(2004-2008) en tant que responsable des investissements sur les marchés émergents
·GLG Partners (2008-2013) en tant que responsable des investissements sur les marchés émergents

> En 2013, crée la société d’investissement APQ Global. APQ est cotée en Bourse depuis 2016

 

Aujourd’hui, il investit entre autres dans le secteur des télécommunications. "Pas dans les acteurs traditionnels, mais dans les intermédiaires. Lorsque nous appelons de l’étranger avec un abonnement Proximus, l’opérateur belge doit acheter de la capacité auprès de son homologue étranger. Ce service est fourni par des intermédiaires appelés ‘trading companies’. C’est un marché qui se développe très rapidement grâce à l’augmentation des échanges de données. Il s’agit d’un marché de plusieurs centaines de milliards de dollars dans lequel nous voyons un potentiel important", confie-t-il.

Est-ce facile à l’heure actuelle de trouver de bonnes opportunités d’investissement?

Nous traversons une période exceptionnelle. En Allemagne, le taux à dix ans des obligations souveraines est négatif. Dans les autres pays occidentaux, les taux réels sont également négatifs. Par ailleurs, les actions sont surévaluées et les marchés d’actions des pays du G7 sont proches de leur record historique. Même le marché obligataire est devenu cher. Dans ce contexte de valorisations élevées, la croissance économique ralentit en Europe et aux Etats-Unis, les chiffres de la croissance chinoise plongent sous les 6% et l’impact de la guerre commerciale commence à se faire sentir. Il est vrai qu’on trouve encore des investisseurs prêts à acheter des obligations souveraines à un taux négatif, mais ils n’ont d’une certaine manière pas beaucoup le choix. Nous faisons face à une réelle répression financière.

Comment voyez-vous évoluer les choses?

"Un marché où tout le monde investit passivement n’est plus un marché."

Si vous étudiez l’histoire financière et les périodes au cours desquelles les taux réels étaient négatifs, vous constatez qu’au cours de ces périodes, les capitaux ne sont pas correctement alloués. Beaucoup d’argent est investi dans des projets caducs. C’est la conséquence de la gratuité de l’argent. Je constate sur ce plan de nombreuses similitudes avec la bulle spéculative des tulipes au XVIIe siècle ou la crise des ‘dotcoms’ à la fin des années ’90.

Pensez-vous que la bulle spéculative éclatera?

Dans l’environnement que nous connaissons, il y a deux possibilités: soit nous subissons un choc inflationniste inattendu, et dans ce cas, nous tomberons en déflation. Soit nous aurons une vague de faillites. Je ne m’attends cependant pas à une répétition de la grande crise américaine de la fin des années 1920. Je pense que nous continuerons plus que probablement à nous dépatouiller avec une croissance et une inflation modérées. Le problème, c’est que le système économique occidental n’est pas préparé à une telle situation. Il ne fonctionne que s’il y a une inflation et une croissance nominale raisonnables.

Les banques centrales sont-elles suffisamment armées pour sortir l’économie de l’ornière?

"La politique protectionniste des Etats-Unis soutiendra peut-être certains secteurs à court terme, mais elle aura un impact négatif à long terme."

Ce n’est pas parce que les taux sont nuls que les banques centrales ne disposent plus d’aucun moyen. Elles peuvent continuer à racheter les obligations souveraines et maintenir à zéro les taux à long terme, comme le Japon l’a fait pendant des années. Mais cela comporte des risques. Non seulement cela augmente le sentiment d’inquiétude, mais nous savons par ailleurs que cette politique monétaire n’apportera aucune solution structurelle. De plus, cela crée une situation intenable. Si nous partons d’une inflation allemande de 1,3% pour les dix prochaines années et d’un taux de -0,4% sur les obligations allemandes, cela signifie que les investisseurs perdent chaque année 1,7%, soit 17% en dix ans. Qui est prêt à accepter cette perte?

Les marchés émergents peuvent-ils encore jouer le rôle de moteurs de l’économie mondiale?

Les actions de marchés émergents se sont bien comportées entre 1995 et 2010 grâce à la reprise qui a suivi la chute du communisme. L’environnement de l’époque a permis à ces pays de jouer un rôle plus important dans l’économie mondiale. Mais la question qui se pose est bien entendu de savoir si cette intégration peut continuer. Nous assistons à une résurgence du protectionnisme, avec comme meilleur exemple la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine. La politique protectionniste des Etats-Unis soutiendra peut-être certains secteurs à court terme, mais elle aura un impact négatif à long terme. Je ne m’attends donc pas à ce que les marchés émergents restent un moteur économique aussi important. De plus, nous devons tenir compte d’un autre effet collatéral: les flux migratoires, surtout à partir de l’Afrique, vont se poursuivre, car le fossé par rapport à l’Occident reste profond. Le continent africain a besoin d’urgence d’un Plan Marshall, avec d’importants investissements dans les infrastructures et l’enseignement.

Où voyez-vous encore de bonnes opportunités d’investissement?

©Tom Pilston/Panos Pictures

Nous voyons émerger de nouveaux secteurs comme les réseaux sociaux. L’échelle à laquelle ils permettent d’atteindre d’autres personnes est gigantesque. Lorsque vous voyez que la famille Kardashian a pu se construire une marque mondiale forte sans dépenser un seul dollar en publicité, il est clair que les anciens modèles auront du mal à survivre. Ils sont par ailleurs remis en question en Bourse. Prenez le ratio cours/bénéfice de Volkswagen, une entreprise qui emploie 635.000 personnes. Eh bien, ce ratio est de 6! Et ce, au moment où les marchés battent des records. Cela montre avec quelle rapidité les marchés peuvent changer. Cette incertitude ne se manifeste d’ailleurs pas uniquement sur les marchés boursiers et dans l’économie, mais aussi au niveau politique.

Que voulez-vous dire?

Notre population vieillit. Nous sommes confrontés à une inflation de dépenses publiques pour les soins de santé et les pensions tandis que la croissance économique est à la traîne. Cette situation a des conséquences sur le plan fiscal. Elle crée une dynamique politique sous la forme de populisme. Nous allons vers une politique des extrêmes. Il y a beaucoup à dire sur le président américain Donald Trump, mais regardez les candidats démocrates aux prochaines élections: ils ont aussi une politique plus agressive. Nous sommes donc davantage confrontés aux extrêmes, tant du côté de la gauche que de la droite. Et cela crée aussi beaucoup d’incertitudes.

Estimez-vous que la directive européenne MiFID II a fondamentalement modifié le secteur des fonds?

"À moyen terme, le Brexit sera un désastre."

Une des conséquences de l’inflation de réglementations se fait surtout sentir au niveau des coûts. Prenez les actions des gestionnaires de patrimoine. Elles souffrent beaucoup. Ces entreprises sont confrontées à des frais élevés et les revenus n’augmentent pas. Nous devons donc nous attendre à une nouvelle vague de consolidation pour bénéficier de l’effet de taille. Une autre conséquence importante, c’est que tout le monde se concentre sur les mêmes produits. Ce n’est pas viable à long terme, et la concurrence augmentera en matière de prix.

Quel est votre avis concernant le succès croissant des fonds indiciels?

Le succès de ces fonds indiciels durera jusqu’à ce qu’il s’arrête, et il finira par s’arrêter. Un marché où tout le monde investit passivement n’est plus un marché. Je suis plus positif envers une gestion active que passive des fonds.

Vous êtes au premier rang pour suivre le Brexit. Comment voyez-vous les choses?

Le Brexit est une catastrophe. Il montre à quel point un système démocratique a du mal à gérer les choses lorsque les avis sont aussi divergents. Non seulement les partis politiques, mais aussi les banques, les clubs de football… tout le monde a une opinion différente à propos du Brexit. Quoi qu’il arrive, les clivages persisteront. La société restera divisée et le système politique aura beaucoup de mal à gérer les choses. À moyen terme, le Brexit sera un désastre. Il est difficile de justifier qu’un pays décide de sortir du club qui lui apporte de la stabilité économique et qui est son principal partenaire commercial. L’idée que la Grande-Bretagne conclura un meilleur accord commercial avec le Japon que l’Union européenne est totalement utopique. Je crains d’importantes conséquences au niveau économique.

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