"Les fonds de pension sont cruciaux pour une croissance économique durable"

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"Les fonds de pension peuvent jouer un rôle majeur dans les mouvements de transition énergétique et digitale que connaît notre société. A condition de veiller à ce que les marchés des capitaux européens se développent correctement", estime Corien Wortmann-Kool, patronne d’ABP, un des plus grands fonds de pension au monde.

Après une longue carrière politique, notamment en tant que vice-présidente du groupe parlementaire européen Parti Populaire Européen (PPE), Corien Wortmann-Kool est devenue directrice générale d’ABP, le premier fonds de pension des Pays-Bas et l’un des plus grands au monde. "Assumer la responsabilité de la pension de 3 millions de Néerlandais est un défi important. Cela me donne beaucoup d’énergie, y compris en ces temps difficiles."

Aux Pays-Bas, nous n’avons pas pu indexer les pensions depuis 10 ans, ce qui signifie que les gens ont déjà perdu 19% de pouvoir d’achat.

En 2019, ABP a enregistré un rendement de 16,8%, mais à cause des taux bas, les obligations de pension ont augmenté dans la même proportion. "Aux Pays-Bas, nous n’avons pas pu indexer les pensions depuis 10 ans, ce qui signifie que les gens ont déjà perdu 19% de pouvoir d’achat. C’est difficile à expliquer aux citoyens", dit-elle.

Aussi Corien Wortmann-Kool a-t-elle décidé d’utiliser son passé en politique pour soutenir une réforme du deuxième pilier. "Nous ne devons plus parler en termes de promesse de pension, mais d’attentes en matière de pension, un système qui se base davantage sur la cotisation à la caisse de retraite plus le rendement. De cette manière, la pension évolue parallèlement à la conjoncture économique, ce qui est beaucoup plus facile à expliquer. L’accord est aujourd’hui sur la table et nous espérons que les partenaires sociaux et le monde politique arriveront à un consensus au printemps prochain pour sa mise en œuvre".

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Interview | «Les fonds de pension néerlandais sont alléchants pour les acteurs étrangers» - Corien Wortmann-Kool - Présidente d’ABP, un des plus grands fonds de pension au monde

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Avec 460 milliards d’euros investis partout dans le monde, ABP est aussi un investisseur important en Belgique. Le fonds de pension est ainsi un des principaux actionnaires de Brussels Airport et détient une participation de 3% dans Umicore. En 2018, le fonds a souscrit des obligations vertes émises par l’Etat belge et en octobre de l’an dernier, il a acquis 39% du capital d’Interparking, le plus gros exploitant de parkings du pays.

Est-ce très difficile de gérer un portefeuille de 460 milliards d’euros en cette période de taux bas?

Notre véhicule d’investissement APG est un investisseur actif. Le rendement du passé témoigne de la qualité de sa gestion. Ces 20 dernières années, nous avons affiché un rendement annuel moyen de 7%. Mais l’environnement de taux bas nous oblige aujourd’hui à envisager d’autres catégories d’investissement. Je peux citer certains actifs illiquides, comme l’immobilier, les infrastructures et le private equity. Notre participation dans Brussels Airport en est un bon exemple. APG a également conclu un partenariat en Chine. L’Asie devient un important marché d’investissement. Ceci dit, le rendement devrait baisser dans les années à venir. Nous nous attendons à 4% par an, à cause des taux bas qui devraient persister sur les marchés financiers.

Certains craignent que les taux bas poussent les investisseurs à prendre trop de risques. Qu’en pensez-vous?

Le risque est réel que la BCE ait déjà mis tellement d’instruments en place qu’il ne reste plus aucune munition en cas de nouvelle crise.

Nous sommes des investisseurs à long terme et nous appliquons la même stratégie depuis de nombreuses années. En règle générale, nous investissons 60% de notre portefeuille dans des actifs risqués: actions, matières premières, infrastructures et private equity. Le solde est investi dans des obligations souveraines et d’entreprises. Nous disposons d’une bonne gestion du risque, la diversification est un pilier de notre stratégie. Et nous avons l’avantage de pouvoir investir sur le long terme. 

Les taux bas sont une conséquence de la politique de la BCE. Que pensez-vous de sa stratégie ces dernières années?

La BCE est allée très loin. Le risque est réel qu’elle ait mis en place tellement d’instruments qu’il ne reste plus aucune munition en cas de nouvelle crise. Je trouve que c’est une bonne chose que la nouvelle présidente de la BCE (Christine Lagarde, NDLR) passe au crible la politique des dernières années. En même temps, en tant que directrice générale d’ABP, je suis mal placée pour critiquer la BCE. Cela pourrait donner l’impression que si les taux étaient rehaussés, les problèmes des fonds de pension néerlandais seraient résolus. Je ne veux pas donner cette impression parce que c’est à nous qu’il revient de passer d’un système d’allocations à un régime de cotisation collectif. Ce dernier nous rendrait moins dépendants des taux bas. 

Selon vous, quelles étaient les alternatives?

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Ce n’est pas à moi de juger si la politique de la BCE est correcte ou non. Ce qui est important, c’est qu’on stimule une croissance économique durable. Nous vivons des changements importants, par exemple en matière énergétique, de digitalisation, d’économie circulaire, etc. Cette transition doit être en partie financée par les marchés des capitaux. Ils doivent être mieux développés en Europe, afin que les grands investissements, mais aussi les petites start-ups, puissent être facilement financés par les petits et grands investisseurs. Dans ce cadre, les fonds de pension peuvent jouer un rôle important.

Est-ce réaliste de penser que l’Europe réussira à créer un marché des capitaux unique vu les différences entre les régimes fiscaux?

Je ne pense pas que la fiscalité soit un obstacle. Les gens épargnent et économisent dans un environnement national et le régime fiscal est lié au tissu social, comme l’organisation du marché du travail et la sécurité sociale. Je doute que les choses iraient mieux si nous étions organisés au niveau européen. Je connais le lobby. L’argument comme quoi nous avons besoin d’une harmonisation fiscale au niveau européen est surtout alimenté par des sociétés étrangères qui souhaitent s’implanter sur le marché européen. Certains acteurs étrangers considèrent le marché des pensions néerlandais comme très alléchant, une vache à lait dont ils souhaiteraient profiter. Nous devons absolument l’éviter. L’Europe doit surtout définir des objectifs communs pour encourager les gens à économiser davantage pour leur pension. Et la Commission européenne doit veiller à ce que les pays fassent suffisamment d’efforts pour y parvenir.

Concrètement?

L’Europe doit définir des objectifs communs pour encourager les gens à économiser davantage pour leur pension.

J’ai collaboré à l’élaboration d’un rapport sur l’avenir des marchés des capitaux. Nous y faisons plusieurs recommandations pour la Commission européenne. Tout le monde est d’accord pour dire que les citoyens doivent faire davantage d’efforts pour se constituer un bas de laine pour leur pension. Les comptes d’épargne ne rapportent plus rien. Il est donc capital qu’ils puissent se constituer un deuxième et un troisième pilier via les marchés des capitaux. Les Pays-Bas sont considérés comme un exemple en la matière. Dans notre pays, les citoyens travaillent un jour sur cinq pour leur pension complémentaire. C’est beaucoup plus qu’en Allemagne, au Royaume-Uni et en France. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible de transposer rapidement le système néerlandais dans les autres pays.
C’est pourquoi les autorités sont en train de développer un produit européen où les gens pourraient épargner librement pour leur pension, le
"Pan European Pension Product" (PEPP).

Certains mettent en garde contre le fait que le PEPP pourrait vider de sa substance le deuxième pilier de pension. Est-ce une menace pour les fonds de pension comme ABP?

Ce sera différent dans chaque pays. Aux Pays-Bas, je ne pense pas que le PEPP remplacera le deuxième pilier. Mais il pourrait jouer un rôle important dans d’autres pays.

Des détracteurs estiment que les Pays-Bas sont trop protectionnistes et souhaitent maintenir leur système en l’état. Comment réagissez-vous à ces critiques?

©Karoly Effenberger

Je pense que c’est le monde à l’envers. Nous sommes face au problème des taux bas, mais cela n’est en aucun cas lié aux fondamentaux du système. Aux Pays-Bas, nous disposons d’un système de pension collectif constitué d’actifs de pension couverts par des capitaux. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau de bain. Nous ne sommes pas en train d’attendre un nouveau système poussé par des sociétés étrangères. Ces fonds d’investissement font du lobby à Bruxelles contre le système obligatoire des Pays-Bas parce qu’ils souhaitent conquérir le marché néerlandais.

Quelles sont vos principales ambitions pour ABP?

ABP est le fonds de pension des fonctionnaires et du personnel enseignant. Nous n’avons pas l’ambition de nous étendre à d’autres secteurs, même si certains services des pouvoirs publics pourraient se joindre à nous. Notre principale ambition consiste à nous rapprocher des citoyens. Nous souhaitons qu'ils soient bien informés sur le montant de leur future pension et qu’ils aient la possibilité de prendre les choses en main. Aujourd’hui, les gens changent plus souvent d’employeur et ne connaissent pas toujours avec précision le montant auquel ils auront droit. Nous voulons leur donner accès à cette information. Notre deuxième objectif consiste à augmenter la durabilité de notre portefeuille. Il s’agit d’une politique sur plusieurs années. Nous souhaitons apporter notre pierre à l’édifice pour atteindre les objectifs climatiques de Paris.

Vous gérez 460 milliards d’euros. Quelle part du portefeuille est consacrée à des investissements durables?

En 2015, nous avons intégré la durabilité dans nos critères de sélection. En d’autres termes, la durabilité intervient dans toutes nos décisions d’investissement, et ce pour l’ensemble du portefeuille: des actions aux obligations, en passant par le private equity. Toutes les entreprises dans lesquelles nous investissons doivent, en plus des exigences de risque, de rendement et de coûts, répondre aux normes des entreprises durables. Sinon, elles n’auront aucune chance de se retrouver dans notre portefeuille. Par ailleurs, nous avons investi une partie du portefeuille en "impact investing". Il s’agit d’entreprises fournissant des produits ou des services qui contribuent de manière quantifiable à la réalisation des objectifs de développement durable des Nations Unies. Ces investissements à impact représentent aujourd’hui 60 milliards d’euros.

Excluez-vous beaucoup de sociétés sur la base de critères de durabilité?

BIOGRAPHIE

Corien Wortmann-Kool

  • Née en 1959
  • À étudié les sciences politiques à la Vrije Universiteit d’Amsterdam
  • Active en politique pour le parti chrétien-démocrate néerlandais CDA depuis 1987
  • Membre du Parlement Européen (PPE) entre 2004 et 2014
  • Vice-présidente du PPE entre 2007 et 2014
  • Directrice générale de la Stichting Pensioenfonds ABP – le plus grand fonds de pension des Pays-Bas et le n°7 au monde – depuis le 1er janvier 2015

 

 

Nous privilégions l’inclusion à l’exclusion. En d’autres termes, nous choisissons d’investir dans des entreprises impliquées dans une transition vers plus de durabilité. Parfois, on nous interpelle sur certaines de nos positions, par exemple dans des mines de charbon. Mais prenons l’exemple d’Engie. Même si le groupe est encore actif dans les activités charbonnières, il est aussi très impliqué dans la transition énergétique. Nous trouvons que c’est beaucoup plus important. Il existe peu de secteurs susceptibles d’être automatiquement exclus. Le tabac en fait partie, car il n’existe pas à proprement parler de production de tabac durable et parce que le tabac est dans tous les cas nocif pour la santé. Dans le secteur de l’armement, nous excluons les armes nucléaires et celles qualifiées de "controversées", mais nous n’excluons aucun secteur de manière automatique. Les militaires et les policiers contribuent à notre fonds de pension. Les armes qu’ils utilisent ne sont pas par définition létales, elles peuvent aussi être utilisées de manière préventive. Dans ce cas, nous nous intéressons surtout aux types d’armes et à leur destination.

Etant un des plus grands fonds de pension au monde, vous disposez d’un important levier de pression. Comment utilisez-vous ce pouvoir?

Avec Shell, nous avons par exemple développé un beau projet durable (ABP a incité Shell à lier la rémunération du top management à l’évolution des émissions de CO2, NDLR). Un autre exemple est la production d’huile de palme. Des ONG ont attiré notre attention sur les pratiques du producteur sud-coréen d’huile de palme, Posco Daewoo. Cette entreprise défriche la forêt tropicale pour planter des palmiers à huile. Nous l’avons contactée, mais elle ne nous a pas écoutés. Nous avons alors décidé de ne plus y investir. Dans le secteur des sables bitumineux, nous constatons que beaucoup d’entreprises n’ont pas l’ambition d’améliorer leur durabilité. Nous essayons donc de faire pression, et si aucune suite n’est donnée, l’entreprise disparaît de notre portefeuille.

De nombreux investisseurs institutionnels prétendent investir de manière durable, mais dans la pratique, ce n’est pas vraiment le cas. Comment voyez-vous les choses?

Assumer la responsabilité de la pension de 3 millions de Néerlandais est un défi important.

La définition d’investissement durable évolue encore. ABP collabore à l’élaboration des normes européennes et internationales en la matière. Il n’y a qu’une seule manière d’éviter le green washing: en collaborant et en rendant les critères de durabilité mesurables et comparables. Ces dernières années, nous avons par exemple modifié notre méthodologie de mesure des émissions de CO2. Et nous ne sommes pas encore arrivés au bout. Aujourd’hui, nous mesurons l’impact direct, mais nous voulons aussi mesurer l’impact indirect. Il existe de nombreuses manières d’y arriver. Pour nous, l’investissement durable et responsable est un parcours au cours duquel la collaboration avec d’autres parties revêt une importance capitale.

Autre objectif déclaré d’ABP: sensibiliser les citoyens à leur pension. Qu’entendez-vous par là?

Aux Pays-Bas, les pouvoirs publics ont mis en place un site internet "mijn pensioenoverzicht" (un peu comparable à Mypension.be, NDLR) qui rassemble toutes les informations sur les pensions complémentaires. ABP dispose par ailleurs de son propre site internet. Il indique non seulement le montant de la pension accumulée, mais aussi les contributions du travailleur et de l’employeur. Il indique également ce que chaque citoyen peut espérer percevoir. Un autre outil permet de calculer si la pension suffira pour maintenir son niveau de vie. Pour ce site, nous nous basons sur le big data. Sur la base de leur âge, du nombre d’enfants, etc., les citoyens peuvent estimer leurs dépenses et savent immédiatement si les capitaux accumulés suffiront.

En 2018, vous avez été très critiquée après avoir supprimé le complément sur les pensions de réversion. 

Cette pension de réversion – qui prévoit qu’après le décès du conjoint, le survivant perçoive un complément de pension – a été réformée par le gouvernement il y a quelques années. Chez ABP, nous avons souhaité compenser cette suppression, mais en cours de route, nous avons constaté que le système était très complexe et que des erreurs avaient été commises. Nous avons alors décidé de supprimer ce complément lié aux revenus, tout en améliorant globalement la rente de survie. C’était justifiable d’un point de vue macro, mais au niveau individuel, certaines personnes ont dû faire des sacrifices. Nous avons tiré des leçons de ces critiques. Nous accordons à présent plus d’attention à l’impact des changements sur les personnes en tant qu’individus et nous faisons le maximum pour améliorer la communication avec les retraités.

Avez-vous l’impression que vous pouvez agir plus rapidement chez ABP que lorsque vous travailliez au niveau européen? 

L’Europe devra fortement réduire sa dépendance à l’égard du marché des capitaux londonien.

Cela va sans dire. Et dans les entreprises, les choses vont sans doute encore plus vite. Chez ABP, les décisions du management font plus rapidement sentir leurs effets qu’au niveau européen. Même si nous avons pu réaliser de très belles choses avec la fraction PPE en Europe, dans laquelle siégeaient à l’époque de nombreux ministres des Finances. Bien entendu, il faut que ces lois soient transposées dans les législations des Etats membres, ce qui peut prendre du temps.

Vous avez siégé à l’Europe pendant de nombreuses années. Certains la qualifient de machine très lourde. Partagez-vous cette opinion?

L’Europe a déjà vécu des moments critiques, comme la crise de l’euro et la situation délicate de la Grèce. Malgré tout, nous avons réussi à résoudre ces problèmes ensemble. L’Europe s’est montrée suffisamment énergique pour résister. Mais parfois, je trouve qu’elle a tendance à exagérer. A titre d’exemple: j’ai été rapporteur pour le pacte européen de stabilité. Et là, on constate que quand il s’agit d’un petit Etat membre, la Commission européenne intervient énergiquement. Mais s’il s’agit d’un grand pays comme la France, on se montre plus "conciliant". J’espère que la nouvelle Commission européenne saura se montrer suffisamment forte.

Que pensez-vous du Brexit?

C’est dommage, mais inévitable. Dans ce cas, il ne faut pas s’obstiner à essayer de l’éviter, mais simplement aller de l’avant. Maintenant, nous allons devoir construire les meilleures relations possibles avec les Britanniques. Et réduire fortement notre dépendance envers Londres pour les marchés des capitaux.

Vous aimeriez résoudre le problème des pensions aux Pays-Bas. Pourrez-vous garantir que le nouveau système améliorera la situation des citoyens?

Le temps nous le dira. Le nouveau système n’augmentera pas la taille du gâteau, mais le répartira différemment. Nous essayons de ne pas donner l’impression que les choses seront systématiquement meilleures pour tout le monde. Par contre, le gâteau sera plus équilibré entre jeunes et vieux. La pension sera de plus en plus basée sur des critères individuels et chaque citoyen devra être informé de la pension à laquelle il pourra s’attendre. 

 

 

 

 

 

 

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