interview

"Investissez dans les émergents"

©Sebastien Dolidon

"En 2016, la probabilité d’incidents sur les marchés émergents sera élevée. Mais cela représentera une excellente opportunité d’investissement." C’est ce que pense Vincent Strauss, CEO de la société de gestion Comgest, à une semaine de la retraite.

C’est un euphémisme de dire que Vincent Strauss a mis le gestionnaire de fonds français Comgest sur la carte du monde. En 1994, au moment de son arrivée au sein de l’entreprise, Comgest gérait 60 millions d’euros. Aujourd’hui, ses actifs se montent à 20 milliards d’euros. Cela peut sembler modeste comparé à des géants comme BlackRock ou Fidelity, mais pour Vincent Strauss, ce n’est pas un problème, au contraire. "Notre force, c’est notre indépendance. Nous disons à nos clients ce que nous faisons et nous faisons ce que nous leur disons. Nous appliquons cette philosophie sans aucune concession. Il nous est arrivé de refuser d’importants mandats pour des raisons de principe, et nous n’avons jamais répondu aux offres de rachat des grandes banques", explique le CEO.

  • 60 ans
  • Prend sa "retraite" cette semaine
  • Près de 40 ans d’expérience en investissements, dont 22 ans chez Comgest
  • Diplômé de HEC Lausanne et Docteur en économie
  • A commencé sa carrière au Crédit Commercial de France pour devenir ensuite gestionnaire de portefeuille asiatique à la Banque Indosuez. Il a été directeur chez Batif et ensuite chez Multifinance International.
  • Vincent Strauss travaille chez Comgest depuis 1994. Il fut à l’origine du fonds de marchés émergents Magellan. Président de Comgest Global Investors (la société faîtière de Comgest), CEO et CIO du groupe Comgest.

Les résultats de Comgest lui donnent raison. Son fonds amiral Magellan, que Vincent Strauss a géré depuis son lancement en 1994, affiche sur 21 ans un rendement annuel de 4,5% supérieur à son indice de référence. Il a d’ailleurs obtenu de nombreux prix au cours des dernières années. En 2015, Comgest a ainsi reçu de L’Echo et du Tijd le prix de meilleur gestionnaire d’actions sur le marché belge.

Mais Vincent Strauss ne voit pas les choses de cette façon. "La gestion de patrimoine est un travail d’équipe. Je ne crois pas aux gestionnaires stars. Je tire ma principale satisfaction du fait que nous avons constitué au sein de Comgest une équipe fantastique de personnes talentueuses. Chacun se considère comme un associé de l’entreprise. Aussi, Vincent Strauss ne s’inquiète-t-il pas trop pour sa succession. "Chez Comgest, nous mettons un point d’honneur à embaucher des collaborateurs plus ‘malins’que nous. Je ne me fais donc aucun souci pour l’avenir de la société."

"Chez Comgest, nous mettons un point d’honneur à embaucher des collaborateurs plus ‘malins’ que nous. Je ne me fais donc aucun souci pour l’avenir de la société."

Quelle est la formule magique du succès de vos fonds?

Il faut développer des fonds avec des spécificités propres et s’y tenir. Nos fonds sont concentrés et le nombre de transactions limité. Nous appliquons une méthode de sélection darwinienne avant d’investir dans une entreprise. Par exemple, nous n’investissons pas dans les secteurs que nous ne comprenons pas, comme les banques, et encore moins dans les actions cycliques. Cela nous a permis d’éviter de lourdes pertes pendant la crise financière, mais aussi pendant la crise asiatique en 1997 et la crise russe en 1998. Nous voulons offrir à nos clients la possibilité d’investir dans les marchés émergents, tout en les préservant autant que possible de la volatilité.

Est-ce difficile de tenir cette promesse à l’heure actuelle?

Ceux qui veulent investir dans les marchés émergents doivent en fait nager à contre-courant. En 2009, le consensus des grandes banques était: investissez dans les pays émergents, ils ne sont pas chers. Mais nous n’étions pas convaincus. Au contraire, nous avons conseillé à nos clients d’éviter ces marchés. Aujourd’hui, la situation est inversée. Les grandes banques conseillent d’investir en actions des pays occidentaux et d’éviter les émergents. De notre côté, nous pensons au contraire qu’il ne faut pas s’attendre à des rendements dignes de ce nom en Occident. Suite à la politique insensée des banques centrales, l’Europe et les Etats-Unis sont bien partis pour un scénario à la japonaise. Autrement dit, nous devons nous attendre à de longues années de très faible croissance. J’ai suivi de près l’évolution du Japon au début des années 90 et je vois de nombreuses similitudes avec notre situation actuelle. C’est pourquoi en tant qu’investisseur, il vaut mieux éviter l’Occident au profit des marchés émergents.

La situation des marchés émergents est-elle tellement positive? Nous voyons pourtant se profiler de nombreux risques…

Les risques sont importants, je ne le nie pas. Nous ne pouvons exclure une faillite du Venezuela, ni fermer les yeux sur les problèmes potentiels du Nigeria. Il se peut aussi que les pays producteurs de pétrole rencontrent de grandes difficultés. Ainsi, je n’exclus pas qu’une société pétrolière comme Petrobras (au Brésil, ndlr) ait de gros problèmes en 2016. Cette entreprise est trop importante pour que l’on accepte l’idée d’une faillite, donc le gouvernement brésilien devra intervenir, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer.

... des courtiers:

"Les courtiers sont des prostituées qui ont deux bonnes idées par jour. Moi, j’en ai deux par an."

... de Warren Buffett:

"Les plus gros délits d’initiés de toute notre histoire sont à mettre à l’actif de Warren Buffett. Lorsqu’en septembre 2008 il a investi 5 milliards de dollars dans Goldman Sachs, il savait, grâce à ses contacts, que la banque serait sauvée. Est-ce acceptable?"

... de la France:

"La France, c’est 50% de la population qui est payée par l’État pour rendre la vie impossible aux 50% restants."

Ne vaut-il dès lors pas mieux attendre avant de se lancer?

L’histoire ne s’écrit pas en termes binaires bien entendu. Nous ne sommes pas encore sortis des problèmes, mais en ce qui concerne la valorisation et la croissance, les marchés émergents s’en sortent malgré tout mieux que les actions des pays développés. Si quelqu’un ne détient aucune action asiatique en portefeuille, cela me semble le bon moment d’investir. Si vous le faites via des ‘stock pickers’, vous serez armé pour traverser une forte tempête. Mais je pense que 2016 nous apportera de meilleures opportunités d’entrée sur ces marchés. C’est une prédiction audacieuse, mais il y a de fortes probabilités que Petrobras fasse naufrage en 2016. Si c’est le cas, alors il sera possible d’investir sur les marchés émergents à des prix extrêmement bas.

Que pensez-vous des obligations des marchés émergents?

Je les éviterais dans tous les cas. Ces obligations sont non seulement très volatiles, mais dans les circonstances actuelles, elles sont aussi très risquées et chères. Ces sept dernières années, nous avons assisté à une forte hausse de l’endettement des entreprises des pays émergents. Ce fut aussi la conséquence de la forte hausse des trackers. Lorsqu’on veut acheter de la dette, il faut avant tout examiner la contrepartie. Car qui voudra racheter cette dette si l’entreprise est en difficulté? Si Pernod Ricard fait faillite, il y aura certainement des candidats prêts à racheter les dettes. Mais pensez-vous que quelqu’un soit prêt à racheter la dette, par exemple, d’une entreprise en faillite au Kazakhstan?

Quelle est votre vision sur la Chine?

Je constate le même phénomène: lors du pic en 2007, tout le monde disait qu’il fallait investir en Chine. Il y a trois ans, on se moquait des mises en garde contre la Chine. Bulle immobilière? Hausse de l’endettement? Personne ne s’inquiétait, alors qu’il était déjà évident qu’avec une baisse des prix de vente, la situation n’était pas tenable. Il ne faut pas être un Prix Nobel pour s’en rendre compte. Je pense que la Chine a mangé son pain blanc. Ces dernières années, le pays a connu une urbanisation énorme. Ce phénomène est presque terminé, avec 56% de la population qui vit en ville. La Chine a vécu pendant des années de ses exportations vers l’Occident, mais avec la croissance zéro que nous subirons encore pendant des années, ce n’est plus une option. Cela ne signifie pas que la croissance s’arrêtera en Chine, mais elle va ralentir.

Aujourd’hui, elle affiche tout de même encore 6,5% de croissance.

Ce n’est un secret pour personne que les chiffres publiés doivent avant tout servir la cause des autorités chinoises. Je pense que les 6,5% avancés aujourd’hui sont exagérés: 3,5% me semble plus réaliste. Cela reste bien entendu de la croissance. Même si les prochaines années s’annoncent plus difficiles. La Chine sait qu’elle ne peut plus vivre des exportations de biens de consommation vers l’Occident. Mais je vois de nombreuses difficultés dans la transition vers une économie de services. Si la Chine veut lancer une machine à exporter dans ce domaine, elle va se heurter à ses propres limites. Car si vous voulez par exemple construire un Google ou un Facebook en Chine, vous avez besoin de davantage de liberté d’expression, et de liberté tout court.

Les Chinois ne peuvent-ils pas utiliser l’arme monétaire?

Je ne pense pas qu’ils dévalueront leur monnaie. Ils veulent briser le monopole du dollar américain avec le yuan. Pour y arriver, ils ne peuvent dévaluer leur devise. Les leaders chinois sont obsédés par la géopolitique. En détruisant la suprématie du dollar, ils espèrent casser le leadership militaire américain.

On constate chez les investisseurs belges un regain d’intérêt pour les fonds. Où peut-on encore espérer obtenir un rendement?

Nous ne sommes pas encore à Pâques, mais il est clair que les épargnants et les investisseurs seront crucifiés par les banques centrales et ce, de différentes manières. À l’heure actuelle, les taux d’intérêts sont négatifs. Cela signifie que nous ne recevons plus de prime de risque. Pensez aussi à une interdiction possible des grosses coupures. C’est de la pure répression financière et une façon de prendre en otage l’argent de l’épargne.

"Il est clair que les épargnants et les investisseurs seront crucifiés par les banques centrales."

Vous restez chez Comgest à titre de conseiller. Quelle est la première chose que vous diriez aux jeunes gestionnaires de fonds qui font leurs premiers pas dans le métier?

Eh bien, compte tenu de ce qui précède, je leur conseillerais de changer de métier. Il y a 40 ans, lorsque j’ai posé ma candidature, parmi mes hobbies, on pouvait lire ‘les marchés d’actions’. Le recruteur m’a expliqué que gérer des actions n’était pas la meilleure option pour faire carrière. Tout le monde s’intéressait alors aux obligations. A posteriori, les actions semblent avoir été le bon choix. Aujourd’hui, je dirais le contraire. Tout le monde veut être actif sur les marchés financiers à cause de leur forte rentabilité ces dernières années. Je dirais aux jeunes candidats de reconsidérer leur choix de devenir gestionnaire de fonds. Attention, je ne vois pas tout en noir. En réalité, c’est un métier fantastique. On vous paie pour apprendre. Et à l’avenir, on aura toujours besoin de gestionnaires de fonds, mais la demande sera moins importante. Ceux qui choisiront ce métier auront plus que jamais la possibilité de faire la différence. Le pouvoir des gestionnaires de fonds actifs et performants ne fera qu’augmenter.

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