L'alimentation, un business appétissant pour les investisseurs

©Mediafin

L’un des principaux défis de notre siècle sera de nourrir une population mondiale qui ne cesse d’augmenter. En 2050, notre planète comptera 9,7 milliards d’êtres humains. Non seulement faudra-t-il produire des aliments en suffisance, mais ils devront aussi être sains, savoureux et durables. De plus en plus de fonds surfent sur cette vague.

La nourriture est un sujet chaud. Il vous suffit d’allumer votre téléviseur pour que vous tombiez sur une émission gastronomique ou un concours de cuisine. Et si vous vous retrouvez autour d’une table avec des amis, il y a fort à parier que les nouvelles tendances alimentaires occuperont la conversation à un moment ou un autre. On ne s’en étonnera pas: la nourriture joue un rôle important dans notre existence. La plupart des gens consacrent en moyenne une demi-heure, trois fois par jour, aux repas. La nourriture doit de préférence être savoureuse, mais elle est d’abord et avant tout vitale.

S’y ajoute que le contenu de notre assiette doit être sain. L’adage "vous êtes ce que vous mangez" n’a jamais été aussi vrai. Le chercheur et auteur de best sellers Kris Verburgh, lié à la VUB, ne laisse planer aucun doute dans son livre "Veroudering vertragen" (Ralentir le vieillissement ndlt, disponible uniquement en néerlandais et en anglais): une alimentation équilibrée nous permet non seulement de mieux fonctionner, mais aussi de rester plus longtemps jeune et en bonne santé.

L’alimentation nord-américaine type est par contre fatale pour la santé. Lors d’une conférence à Bruxelles, Kris Verburgh a cité l’exemple des Pima, une tribu indienne du sud des Etats-Unis qui mangeait beaucoup de légumes et peu de viande et qui était en excellente santé avant d’adopter le mode de vie occidental. Elle comptait très peu de cas de maladies vasculaires et d’obésité. Aujourd’hui, la situation a totalement changé: 60% des Pima souffrent de diabète de type 2. Ou comment une mauvaise alimentation peut provoquer des problèmes de santé gigantesques.

70%
Selon les estimations de la FAO, la demande de nourriture devrait augmenter de 70% d’ici 2050, celle d’eau de 55%.

Produire de la nourriture saine est une chose, en produire suffisamment en est une autre. Au cours des prochaines décennies, ce défi sera un des plus grands de l’humanité. D’après les estimations des Nations Unies, nous devrions être 9,7 milliards d’humains à l’horizon 2050. Cinquante ans plus tard, notre planète pourrait même compter 11,2 milliards de personnes, un chiffre qui donne le tournis. Ce sera une véritable prouesse d’arriver à nourrir tous ces individus.

La croissance de la population mondiale va en outre de pair avec plusieurs autres tendances. Tout d’abord, il faut compter avec le phénomène d’urbanisation. En 2015, 54% de la population mondiale vivaient dans des villes ou des zones urbaines. D’ici 2050, ce chiffre devrait passer à 66%, ce qui signifie qu’il faudra pourvoir toutes ces villes en fruits et légumes, poisson et viande, produits laitiers et autres produits transformés, avec tout ce que cela entraîne en termes d’emballage, de stockage et de transport.

Deuxième tendance: le développement économique. Lorsque les populations s’enrichissent, elles réclament une "meilleure" alimentation - lisez, des produits "plus riches en protéines" - et consomment de plus grandes quantités de nourriture. La FAO, l’organisation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture des Nations Unies, évalue que la combinaison de ces facteurs devrait faire augmenter la demande de nourriture de 70% et celle d’eau de 55% d’ici 2050.

Tout à la facilité

La facilité est une autre tendance montante. "Les consommateurs souhaitent acheter et consommer des produits pratiques à utiliser", explique StéphaneSoussan, gestionnaire de CPR AM. Qu’il s’agisse de conditionnements plus petits, de commandes en ligne pour la livraison d’une pizza ou encore de collations disponibles 24/7.

Mais revenons à l’essentiel: l’agriculture et l’élevage, soit la culture de céréales, de légumes et de fruits, l’élevage de vaches laitières et de poules pondeuses, l’engraissement de bœufs, de porcs ou de poulets, avec tout ce que cela entraîne. Pour nourrir la population mondiale, la production devra fortement augmenter, alors que les terres arables, elles, ne cesseront de se réduire, à cause de l’urbanisation croissante, du développement industriel et de l’élargissement des infrastructures de transport. Les surfaces disponibles par habitant devraient, selon le producteur d’engrais K +S, diminuer de 14% entre 2010 et 2050. Sans compter que la pénurie d’eau et les changements climatiques iront de pair avec la hausse des températures, le changement des schémas habituels de précipitations et des phénomènes climatiques extrêmes, ce qui risque de rendre les récoltes plus aléatoires.

Scandales

Il arrive que les choses dérapent dans le secteur alimentaire, à cause d’erreurs humaines, de développements imprévus, de mauvaises conditions climatiques ou de malversations. Au cours des 25 dernières années, l’élevage intensif a été la source de nombreux incidents. Souvenons-nous de la maladie de la vache folle dans les années 90, provoquée par l’introduction de carcasses d’animaux malades dans les aliments pour bétail.

L’huile de palme - un ingrédient largement utilisé par l’industrie alimentaire - est également très controversée. D’une part parce qu’elle contient une quantité importante de graisses saturées (elle est de ce fait moins saine que les autres huiles végétales) et d’autre part parce que sa production nécessite la destruction de forêts et que les plantations ne respectent pas les droits des travailleurs. L’agriculture industrielle a également tendance à recourir trop souvent aux engrais et aux pesticides et à utiliser des engins ultralourds qui détruisent la structure des sols.

"On peut remettre en question de nombreuses pratiques agricoles, reconnaît Alexander Roose, gestionnaire chez Degroof Petercam AM, mais c’est vrai aussi dans bien d’autres secteurs". Selon lui, le problème vient surtout du fait que les consommateurs demandent des produits de moins en moins chers et qu’ils veulent les trouver de plus en plus vite dans leur supermarché. "Le secteur alimentaire est mis sous pression par la grande distribution et est obligé de produire à plus grande échelle, ce qui crée des problèmes croissants."

Une alimentation durable

Compte tenu de la hausse sensible de la production attendue, on arrive vite à la conclusion que l’alimentation deviendra un domaine d’investissement de premier choix. D’autant que les problèmes évoqués recèlent autant d’opportunités. Il est ainsi possible de produire davantage sur une même surface en ayant recours à ce que l’on appelle l’agriculture de précision: engrais finement dosés, lutte contre les nuisibles et irrigation après une culture optimale. L’évolution rapide des techniques agricoles devrait y contribuer.

31% de la nourriture produite n’arrivent pas dans notre assiette.

Un autre enjeu concerne les pertes de production pendant la récolte, le transport, le stockage et la transformation des produits alimentaires. D’après certaines estimations réalisées sur le marché américain, 31% de la nourriture produite n’arrivent pas dans nos assiettes.

Compte tenu de ces défis, mais aussi des perspectives prometteuses du secteur, il ne faut pas s’étonner de voir émerger de plus en plus de fonds thématiques. Trois sociétés de gestion de fonds se sont récemment retrouvées sous le feu des projecteurs avec leurs fonds "alimentaires", qu’elles ont rebaptisés, repositionnés ou lancés. Même si leur approche est différente, un facteur est omniprésent: la durabilité.

Degroof Petercam Asset Management (DPAM) a rebaptisé son fonds Agrivalue - qui existe depuis plus de dix ans - en DPAM Invest B Equities Sustainable Food Trends. "Nous avons toujours été attentifs à la durabilité, mais nous avons voulu l’expliciter davantage en l’intégrant dans le nom du fonds", explique le gestionnaire Alexander Roose. Lors de la composition du portefeuille, il tient également compte des Objectifs de développement durable des Nations Unies. Le fonds a ainsi scindé la chaîne de valeur en trois parties upstream, midstream et downstream  et 15 sous-thèmes: huile de palme, engrais, machines agricoles, logistique, pêche, élevage, etc.

Une des valeurs sûres du portefeuille est Bakkafrost, un producteur de saumon implanté dans les Îles Féroé. "Chez Bakkafrost, la durabilité est inscrite dans les gènes", souligne Alexander Roose. La société dispose d’un système ‘early alert’, utilise très peu d’antibiotiques et transforme ses produits rapidement. Ces méthodes ont permis de réduire les prix de vente." Ce qui frappe dans le fonds, c’est l’absence de géants alimentaires comme Nestlé ou Danone. Alexander Roose préfère il est vrai la "food technology": les entreprises auxquelles les grands acteurs sous-traitent de plus en plus le développement de nouveaux produits. Un exemple de cette tendance: la société néerlandaise DSM et le producteur d’ingrédients irlandais Kerry Group.

En octobre, CPR Asset Management, une filiale d’Amundi, a lancé son nouveau fonds CPR Invest - Food For Generations, qui couvre toute la chaîne alimentaire et est également très attentif à la durabilité. "Depuis le début, nous appliquons un filtre de durabilité à nos investissements, explique le gestionnaire Stéphane Soussan. Résultat: nous excluons les entreprises dont les pratiques sont les moins bonnes".

Dans l’univers "from farms to forks", CPR AM se concentre sur six sous-secteurs: agriculture, eau, produits alimentaires, boissons, vente au détail et restaurants. Les principaux secteurs en portefeuille sont l’agriculture (24%) et les produits alimentaires (23%). En tête des positions, on trouve le groupe néerlandais d’alimentation biologique Wessanen, le constructeur japonais de machines agricoles Kubota et le groupe américain de spiritueux Brown-Forman. À court terme, le gestionnaire voit du potentiel dans le secteur des machines agricoles, en passe de se redresser, dans les protéines animales et dans les plates-formes de réservation en ligne.

Agriculture de précision

Au début de l’an dernier, la société de gestion de fonds suisse Pictet a repositionné son fonds Pictet Nutrition sur la base de trois thèmes: la "malnutrition" ou mauvaise alimentation (la sous-alimentation et la suralimentation semblent toutes deux être à l’origine de nombreuses maladies), l’accès à la nourriture (avec l’évolution de notre mode de vie, nous mangeons plus souvent à l’extérieur, avec tous les défis que cela représente en termes d’approvisionnement, d’emballage, de stockage et de vente) et la durabilité à tous les niveaux (de la culture à la consommation, en passant par la logistique).

Les gestionnaires de Pictet ont réparti les investissements en trois segments: agriculture, transformation & distribution et alimentation. Les producteurs d’engrais, de pesticides, de viande rouge, de sodas, de tabac et d’alcool sont d’office exclus.

Via Trimble Navigation, Pictet investit dans l’agriculture de précision. L’entreprise américaine dispose de la technologie permettant de conduire un tracteur de manière extrêmement précise et de diviser une parcelle en bandes avec une précision de 2,5 cm pour le labourage ou l’épandage. Des systèmes comparables sont également utilisés pour les semailles, les cultures et les récoltes.

Une autre position du fonds est Rational, une entreprise allemande qui fabrique des équipements pour cuisines industrielles et propose des solutions d’automatisation permettant de réaliser d’importantes économies d’énergie et de main-d’œuvre. L’entreprise danoise de biosciences Christian Hansen développe, quant à elle, des solutions naturelles pour l’industrie alimentaire et est entre autres un champion dans les cultures et les enzymes. "Nous ne sommes encore qu’au début de ce que les enzymes pourraient signifier pour l’industrie alimentaire, explique le Senior Investment Manager Cédric Lecamp. Copenhague est à n’en pas douter la Silicon Valley du secteur des enzymes."

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect