"La guerre commerciale avec les États-Unis renvoie la Chine trois à quatre années en arrière"

Richard Titherington, stratège de JPMorgan Asset Management. ©RV-DOC

Les pays émergents subissent cette année des vents contraires. Mais à long terme, ils restent incontournables pour les investisseurs, estime Richard Titherington, le stratège de JP Morgan Asset Management.

Les marchés émergents se souviendront de 2018 comme d’une ‘annus horribilis’. L’indice MSCI Emerging Markets, le plus suivi pour les Bourses des pays émergents, évolue actuellement 15% en dessous de son niveau du début de l’année. Les Bourses chinoises ont même accusé un recul de 25%. Et les pays à problèmes, comme l’Argentine et la Turquie, ont fait perdre aux investisseurs – après conversion en euros – la moitié de leur mise.

La plupart des analystes, y compris Richard Titherington, étaient pourtant optimistes l’an dernier . "Plusieurs de nos hypothèses se sont révélées fausses, reconnaît le stratège en chef des pays émergents. Tout d’abord, le dollar s’est valorisé, contrairement à nos prévisions. Et un dollar cher complique les remboursements en devise américaine des entreprises et des gouvernements. C’est particulièrement vrai pour les pays dont la balance courante affiche un déficit important, comme l’Inde, l’Indonésie ou les Philippines. Ensuite, l’économie américaine s’est révélée plus dynamique qu’attendu, ce qui s’est traduit par une hausse des taux. Cette situation fait fuir les investisseurs internationaux des pays émergents. Les problèmes graves, mais locaux, comme en Turquie et en Argentine, accentuent encore ce phénomène, à cause du danger de contagion. Pour terminer, l’intensité de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine a surpris tout le monde."

Bénéfices décevants

Ces vents contraires font baisser les bénéfices des entreprises. "Nous sommes partis d’une hypothèse de hausse de 12% des bénéfices dans les pays émergents. En réalité, ils ont baissé de 2%, exprimés en dollar. Mais même en devise locale, ils restent stationnaires."

Le stratège de JP Morgan est surtout préoccupé par la guerre commerciale. "Le marché s’attend à un impact négatif de 0,5% sur la croissance en Chine, ce qui n’est pas négligeable. La Chine était en bonne voie de réduire sa dépendance envers les exportations et son économie était de plus en plus tirée par la consommation intérieure. Cette guerre commerciale renvoie la Chine trois à quatre années en arrière. Pour contrer ces effets, le pays a de nouveau recours aux anciennes recettes: l’augmentation des investissements dans les infrastructures et l’immobilier pour faire tourner le moteur de l’économie. Effet collatéral: les dettes augmentent à nouveau."

Richard Titherington n’est cependant pas pessimiste sur le long terme. "La Chine est aujourd’hui capable de s’autofinancer. D’autres pays émergents sont aussi plus résistants au niveau économique et financier. Il y a dix ans, les dégâts sur les Bourses de ces pays auraient été bien plus importants."

À long terme, les investisseurs ne peuvent pas faire l’impasse sur les pays en développement, poursuit le stratège. La classe moyenne émergente dans ces régions est porteuse de croissance. Elle représentera une part de plus en plus importante de la richesse mondiale.

Actions "A" chinoises

Richard Titherington estime que la révolution viendra surtout de l’intégration des actions "A" chinoises dans l’indice MSCI. Il s’agit d’entreprises chinoises cotées en renminbi (RMB), la devise locale, et qui sont encore inconnues de la plupart des investisseurs étrangers. Depuis l’été, 236 actions A sont reprises dans l’indice MSCI Emerging Markets, mais à hauteur de 5% seulement de leur valeur boursière. Ce chiffre augmentera progressivement à 100%. Le poids des actions locales chinoises dans l’indice passera ainsi de 0,8 à 16,2%, tandis que celui de toutes les actions chinoises augmentera de 31,3 à 42%. On s’attend à ce que les investisseurs internationaux qui suivent cet indice investissent massivement dans ces entreprises locales.

"L’intégration des actions ‘A’ chinoises dans l’indice MSCI Emerging Markets est probablement la plus grande opportunité de ma carrière."

"C’est probablement la plus grande opportunité de ma carrière, explique Richard Titherington. Il s’agit d’entreprises de grande taille, très liquides. Pour certaines, nous sommes trop heureux de pouvoir y investir. Pour l’instant, à peine 2,1% des actions A sont dans des mains étrangères. Le marché chinois est dominé par les particuliers. Il y a de nombreuses opportunités à saisir pour les ‘stock pickers’. Nous recherchons des entreprises capables d’augmenter sensiblement leurs bénéfices au cours des cinq à dix prochaines années. L’inefficacité du marché ouvre d’énormes opportunités pour les gestionnaires de fonds qui disposent de beaucoup de capacité et de personnel pour analyser ces entreprises en profondeur."

Alcool local

Chez nous, les géants chinois sont à peine connus, alors qu’ils sont pour la plupart plus grands que leurs concurrents occidentaux aux marques connues. Le fabricant d’électroménagers Midea est par exemple cinq fois plus grand que l’américain Whirlpool. Et lorsqu’ils ont envie d’une boisson forte, les Chinois optent volontiers pour leur liqueur nationale, le Maotai. Son fabricant, Kweichow Moutai, est le plus grand fabricant de liqueurs au monde sur la base de sa valeur boursière. La firme européenne Diageo, qui distille entre autres Smirnoff, n’est que le numéro deux.

Les piliers de l’émergence de la Chine
  • La classe moyenne qui émerge en Chine.
  • Le comblement rapide du retard technologique de la Chine par rapport aux Etats-Unis.
  • Le nombre croissant de "licornes" chinoises, ces sociétés évaluées à plus d’un milliard de dollars.
  • Les actions locales chinoises qui viennent de faire leur entrée dans l’indice MSCI Emerging Markets.

La Chine est également très bien positionnée dans la technologie et peut de plus en plus se mesurer aux géants américains. Les analystes Sonal Tanna et Claire Peck, de JP Morgan, pointent entre autres le spécialiste de la reconnaissance vocale et de l’intelligence artificielle iflytek, la plate-forme de streaming Huya et la société pharmaceutique Wuxi Bio comme étant de potentiels futurs leaders mondiaux.

Autre preuve de l’émergence rapide de la Chine dans le secteur technologique: le nombre de "licornes". Il s’agit de jeunes entreprises en croissance qui ne sont pas cotées en Bourse, mais dont la valorisation est supérieure à un milliard de dollars. "En 2013, la Chine ne comptait aucune licorne. Aujourd’hui, l’Empire du Milieu abrite 36% de ces entreprises, un chiffre proche des 41% des États-Unis."

La plus grande licorne au monde est d’ailleurs chinoise: Ant Financial, la filiale d’Alibaba spécialisée dans les systèmes de paiement mobiles et en ligne, est estimée à 150 milliards de dollars. Le numéro deux mondial, le service américain de taxis Uber, suit de loin avec une valorisation de 68 milliards de dollars. À la troisième place, on trouve l’équivalent chinois d’Uber, Didi Chuxing, suivi par la plate-forme de tourisme de San Francisco, Airbnb, talonnée par une autre société chinoise, la plate-forme en ligne de livraison de repas Meituan-Dianping.

Vietnam

Depuis la dernière correction, la Chine a clairement la préférence de JP Morgan Asset Management parmi les pays émergents. "Je suis aussi optimiste à propos du Vietnam, poursuit Richard Titherington. Le pays affiche une croissance de 7%, soit la plus forte de la région. De plus, le Vietnam pourrait profiter de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, car pour échapper à la taxe d’importation américaine, les entreprises chinoises pourraient délocaliser leur production dans des pays comme le Vietnam, la Thaïlande ou la Malaisie."

"De mon point de vue, les endroits les plus risqués sont des pays comme la Turquie, à cause du danger politique."

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