Les fonds de pays émergents mettent leurs espoirs dans la Chine

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Après une année 2018 décevante, est-ce une bonne idée de miser à nouveau sur les actions des marchés émergents? La réponse à cette question dépend en grande partie de la Chine.

Les premières semaines de 2019 ressemblent étrangement à celles de début 2018 sur les marchés émergents. Il y a un an, ces marchés avaient été présentés par les analystes et les stratégistes comme étant leur zone préférée. Et au cours des premières semaines, ces marchés s’étaient effectivement comportés de manière exemplaire. Mais la crainte croissante de l’inflation, la hausse du dollar et la guerre commerciale lancée par les États-Unis ont rapidement fait tourner l’année boursière au cauchemar. Les fonds de marchés émergents ont clôturé l’année dernière avec une perte moyenne de 12% (exprimée en euros).

Ce scénario risque-t-il de se répéter et les fonds de marchés émergents perdront-ils dans le courant de l’année 2019 les gains accumulés depuis le 1er janvier? Les gestionnaires de fonds pensent que non et avancent une série d’arguments basés en grande partie sur leurs attentes par rapport à la Chine.

Guerre commerciale

Le malaise ressenti sur les marchés émergents en 2018 s’explique en grande partie par la guerre commerciale qui fait rage entre les Etats-Unis et la Chine. Jusqu’à présent, cette guerre s’est traduite par l’introduction de droits de douanes sur l’équivalent de 250 milliards de dollars d’importations chinoises aux Etats-Unis. Et la fin de cette mesure ne semble pas être pour demain. Les Etats-Unis menacent même de soumettre l’ensemble des produits chinois exportés vers les Etats-Unis - soit l’équivalent de 550 milliards de dollars - à des droits d’importation.

Certains attendent avec anxiété la date butoir du 1er mars, car les deux pays se sont mis d’accord pour ne pas appliquer d’ici là de nouvelles taxes d’importation et pour tenter de conclure un accord commercial. S’ils n’arrivent pas à trouver de terrain d’entente, le président américain Donald Trump ne cache pas son intention d’augmenter à nouveau les taxes douanières sur les produits chinois. Il va sans dire qu’un tel scénario ne serait pas sans conséquences pour l’économie mondiale.

Les gestionnaires de fonds pensent cependant qu’on n’en arrivera pas là. "La Chine et les Etats-Unis semblent avoir bien compris qu’ils n’avaient aucun intérêt à une nouvelle escalade du conflit et qu’ils devaient essayer de trouver une solution", explique Juliana Hansveden, gestionnaire du Nordea Emerging Stars Equity Fund.

Même son de cloche chez Mainfirst Asset Management, qui ne croit pas au scénario du pire. "La forte correction subie par les marchés américains à la fin de l’an dernier montre que les Etats-Unis ne sont pas à l’abri des conséquences d’une guerre commerciale. L’économie ouverte des Etats-Unis signifie aussi que le pays est plus sensible aux tensions internationales", explique Thomas Rutz, de Mainfirst Asset Management. Le gestionnaire s’attend à ce que les deux pays fassent d’importantes concessions et continuent à négocier.

Pour Rob Deneke, de Comgest, les marchés émergents conserveront leur statut de zone préférée, quelle que soit l’issue de la guerre commerciale. "Il est difficile d’évaluer quand le creux de la vague sera atteint dans les relations entre les deux pays, mais nous pensons qu’il est peu probable que cette guerre commerciale marque la fin de la croissance dans les pays émergents", estime-t-il.

"Il est peu probable que la guerre commerciale marque la fin de la croissance affichée par les pays émergents."
Rob Deneke
Comgest

Croissance économique

Même si l’on peut penser que la croissance des pays émergents se poursuivra à long terme, en dépit de cette guerre commerciale, à court terme, ils pourraient payer les pots cassés d’une récession mondiale. Les chiffres sur l’économie publiés la semaine dernière ont provoqué une nouvelle vague d’inquiétudes. Lundi dernier, la Chine a communiqué des chiffres décevants. La croissance du PIB (Produit Intérieur Brut) en 2018 se montait à 6,6%, soit le plus bas niveau depuis 1990. Le lendemain, le FMI (Fonds Monétaire International) a réduit ses perspectives de croissance mondiale pour 2019 de 3,7 à 3,5%. Et jeudi, la Banque Centrale Européenne (BCE) a indiqué qu’elle s’attendait à des perspectives de croissance moins bonnes qu’attendu dans la zone euro. Est-ce le prélude d’une nouvelle tempête économique?

4,7%
Pour 2019, les experts s’attendent à une croissance de 4,7% sur les marchés émergents, de loin supérieure à celle des pays développés.

Les gestionnaires de fonds nuancent. "Même si la croissance mondiale ralentit, elle reste saine. Pour les marchés émergents, on se base sur une croissance de 4,7% du PIB et une hausse des bénéfices des entreprises de 8%. Ces estimations sont conformes aux moyennes à long terme et supérieures à la croissance attendue dans les pays développés", explique Richard Titherington, gestionnaire du fonds JPMorgan Emerging Opportunities. Mainfirst ne croit pas non plus que des nuages noirs sont en train de s’amonceler dans le ciel de l’économie mondiale. "Nous ne prévoyons pas de récession dans les 12 à 18 prochains mois."

Il ne fait cependant aucun doute que la Chine aura plus de mal à maintenir son rythme de croissance. Suite à son gigantesque endettement, l’arsenal de mesures possibles se réduit comme peau de chagrin. Les gestionnaires de fonds estiment cependant que la Chine devrait être en mesure de stabiliser sa croissance au-dessus de 6%, ce qui reste impressionnant par rapport aux Etats-Unis et à la zone euro. Si le ralentissement dans les pays développés se confirme, le contraste ne fera que s’accentuer, ce qui profitera aux marchés émergents.

Billet vert

En 2018, le dollar américain - qui a atteint des sommets historiques - a joué les trouble-fêtes sur les marchés émergents. Un dollar fort rend en effet la vie beaucoup plus difficile aux entreprises et aux pays ayant emprunté en devise américaine, en particulier s’ils affichent un important déficit de leur balance courante, comme c’est le cas de l’Inde, l’Indonésie et les Philippines.

Les gestionnaires de fonds ne s’attendent pas à ce que le dollar américain poursuive sur cette lancée en 2019. "Tout nouveau record serait une mauvaise nouvelle pour les marchés émergents, mais ce scénario n’est pas à l’ordre du jour", estime Richard Titherington, qui considère le dollar comme "l’indicateur de direction le plus clair" pour les pays émergents. De son côté, Mainfirst s’attend lui aussi à un recul du billet vert.

Valorisation

Suite à la correction subie en 2018, les valorisations des actions de marchés émergents sont devenues aujourd’hui beaucoup plus intéressantes. "Les cours actuels intègrent déjà d’éventuelles mauvaises nouvelles", peut-on entendre. D’après JPMorgan, ils sont historiquement très attrayants. "Fin décembre, le ratio cours/valeur comptable de l’indice MSCI Emerging Markets était de 1,5, ce qui représente une décote de 10% par rapport à la moyenne à long terme. Dans le passé, ce niveau a toujours été considéré comme un bon moment pour acquérir une position", poursuit Richard

Titherington, qui nuance cependant: "Bien entendu, nous ne pouvons exclure de nouvelles corrections. Mais les niveaux actuels représentent malgré tout une excellente opportunité pour les investisseurs visant le long terme", estime-t-il.

"La différence par rapport à 2018, c’est que les attentes du marché envers les pays émergents sont moins élevées et que le risque de baisse est limité."
Juliana Hansveden
Nordea AM

Juliana Hansveden renchérit: "En Asie, les cours intègrent une éventuelle récession qui, soit dit en passant, ne fait pas partie de notre scénario pour 2019. La différence par rapport à 2018, c’est que les attentes du marché envers les pays émergents sont moins élevées. C’est ce qui explique que nous soyons plus optimistes. Nous pensons que le risque de baisse est limité", ajoute-t-elle.

Poids de la Chine dans les indices

L’an dernier, MSCI reprenait 234 actions chinoises "A" dans son indice MSCI Emerging Markets. Les actions A sont des actions d’entreprises chinoises cotées en devise locale (Renminbi, ou RMB) et sont pour la majorité d’entre elles peu ou pas connues des investisseurs étrangers. Ces actions sont reprises dans l’indice à hauteur de 5% de leur capitalisation boursière, mais ce chiffre devrait progressivement augmenter pour atteindre 100%.

D’après JPMorgan, cette inclusion dans l’indice devrait provoquer une révolution et bénéficier aux marchés émergents. "Le poids des actions chinoises locales dans le baromètre boursier passera de 0,8 à 16,2% et celui de l’ensemble des actions chinoises passera de 31,3 à 42%. Les investisseurs internationaux qui suivent l’indice devraient investir massivement dans ces entreprises locales", juge Richard Titherington.

Chez Nordea, on estime que ce marché boursier est souvent inefficient et que ces actions sont peu corrélées avec les actions internationales. "C’est donc intéressant pour les investisseurs actifs", peut-on entendre.

Bilan positif

Cette faible corrélation représente un point d’attention pour tous ceux qui investissent sur les marchés émergents. L’an dernier, la Turquie et l’Indonésie ont démontré que ces pays pouvaient être pénalisés individuellement en cas de problèmes spécifiques. Le bilan des marchés émergents a beau être positif, il demeure essentiel de bien répartir ses investissements si l’on souhaite grignoter quelques parts du gâteau qu’ils représentent.

La Chine, préférée des investisseurs

Depuis la correction intervenue en 2018, les actions chinoises font partie des actions émergentes préférées des sociétés de gestion de fonds. "Nous pensons que la valorisation des actions chinoises tient compte d’un scénario pessimiste, c’est-à-dire à la fois d’une aggravation de la guerre commerciale et d’un ralentissement de la croissance mondiale", explique Richard Titherington de JPMorgan.

Idem chez Comgest: "En tant que ‘stock pickers’ actifs, nous ne privilégions pas une approche géographique, mais lorsque nous analysons les résultats de nos sélections d’actions, nous constatons que la Chine, le Brésil et l’Inde représentent un poids important dans nos portefeuilles."

Chez Nordea, la Chine, l’Inde et la Corée du Sud occupent les premières places du podium. "La Chine grâce à ses valorisations, l’Inde parce qu’elle connaît la plus forte croissance structurelle et la Corée du Sud parce qu’elle compte un nombre important de leaders du secteur technologique mondial", peut-on entendre.

3 questions à Bin Shi

Bin Shi gère chez UBS le fonds "China Opportunity" depuis 2010. Ces trois dernières années, le fonds a affiché une surperformance de 5% par rapport à son indice de référence.

L’année 2018 a été difficile pour les actions chinoises. Pensez-vous que 2019 sera meilleure?

Nous pensons que les actions chinoises se trouvent à la croisée des chemins. Si nous tenons compte des déclarations récentes, nous constatons un changement majeur dans le discours des autorités chinoises sur le plan du soutien à l’économie, de la résolution de la guerre commerciale avec les Etats-Unis et du rétablissement de la confiance des entrepreneurs. Ce changement de politique devrait aussi avoir un impact sur les marchés financiers, même s’il faudra peut-être un peu de temps avant que leurs effets ne soient réellement visibles sur le plan économique. Nous nous attendons à ce que l’économie chinoise atteigne son plus bas au cours des premiers mois de 2019, mais que cette période sera rapidement suivie par une amélioration du sentiment des marchés et une reprise des marchés d’actions chinois.

Certains estiment que la Chine est retournée quatre ans en arrière parce qu’elle doit à nouveau appliquer d’anciennes recettes pour limiter l’impact économique de la guerre commerciale. Partagez-vous cette analyse?

Non, nous ne voyons pas les choses ainsi. Il est vrai que le gouvernement a annoncé de nouveaux investissements dans les infrastructures, mais cela ne signifie pas que le pays recule. D’autres mesures annoncées comprennent une baisse d’impôts pour les consommateurs et les entreprises. Ces mesures devraient soutenir la demande domestique et apporter de l’oxygène au secteur privé, ce qui est essentiel si l’on veut que la Chine se dirige vers une ‘nouvelle économie’, où la croissance sera tirée par les consommateurs et les entreprises. On peut se poser des questions sur les conséquences de la guerre commerciale, mais pas sur les changements fondamentaux décidés par le pays. Nous sommes convaincus que la vitalité de l’innovation, la demande croissante des consommateurs et l’urbanisation contribueront à la poursuite d’une forte croissance en Chine et ce, quelle que soit l’issue de la guerre commerciale avec les Etats-Unis.

Pouvez-vous citer une entreprise chinoise dans laquelle vous croyez fermement?

Nous investissons dans des entreprises dont nous pensons qu’elles disposent des capacités opérationnelles et d’un management de qualité leur permettant de devenir leaders de leur secteur. Nous détenons par exemple depuis longtemps des positions dans TAL Education et Ping An. TAL Education est spécialisée dans le matériel pédagogique et est très bien positionnée pour profiter de l’importance croissante d’un enseignement de qualité. Ping An est leader dans les assurances et peut profiter du taux de pénétration relativement faible des assurances en Chine comparé à d’autres pays.

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