Les marchés émergents ne sont pas tous des terres fertiles

Un des secteurs privilégiés est celui des technologies.

Un marché émergent n’est pas l’autre. Derrière cette étiquette se cachent des réalités très différentes, indiquent les gestionnaires de fonds. C’est pourquoi ils se focalisent sur les entreprises et moins sur les régions. Le mot d’ordre: la sélectivité.

Dans la catégorie des marchés émergents, on trouve notamment des pays comme la Chine, l’Inde et le Brésil. Le développement économique de ces pays étant moins avancé que celui des régions occidentales industrialisées, leur potentiel pour les investisseurs est important, même s’il faut compter avec une importante volatilité. Depuis la crise financière de 2008, les marchés émergents ont parcouru un chemin impressionnant. Ceux qui ont acheté aux cours les plus bas de l’époque  même si c’est bien entendu un mythe de penser qu’on peut acheter précisément à ce moment-là  ont vu la valeur de leurs actions plus que doubler. Début 2016, les marchés émergents ont certes reculé, mais depuis, les actions ont retrouvé des couleurs, comme le révèle l’indice MSCI Emerging Markets (voir graphique ci-dessous).

©Mediafin

"Il faut savoir que la situation macro-économique diffère beaucoup d’un pays émergent à l’autre, même s’ils ont un point commun, à savoir que leur rythme de croissance est supérieur à celui de la plupart des marchés développés, explique Juliana Hansveden, qui gère le fonds Emerging Stars Equities chez Nordea. Les valorisations sont légèrement supérieures à la moyenne à long terme, mais elles restent raisonnables et plus que justifiées, compte tenu des rendements attrayants", explique-t-elle.

12 fois les bénéfices

"Les actions de pays émergents se négocient entre 12 et 13 fois les bénéfices, contre un ratio d’environ 17 pour les actions de pays développés", explique Rob Deneke, de Comgest. La société française de gestion de fonds, spécialisée dans les pays émergents, fait partie des sociétés nommées dans cette catégorie lors des récents Fund Awards de l’Echo et De Tijd"Nous sommes présents sur place. En 1993, nous avons ouvert un premier bureau à Hong Kong, suivi de Mumbai et Singapour. Cette présence locale est surtout importante pour bien comprendre comment les entreprises abordent la problématique environnementale, la gouvernance et les normes sociales. Même si ce n’est pas une mauvaise chose de prendre de temps en temps du recul, car en étant présent sur place, on pourrait plus facilement se laisser porter par l’optimisme ambiant."

"La plupart des marchés émergents sont encore soutenus en grande partie par de l’argent occidental, ce qui augmente la volatilité. Ils comptent peu d’investisseurs institutionnels régionaux, ces grands investisseurs qui sont des actionnaires à long terme.Et c’est bien entendu ce que les entreprises recherchent, car cela apporte de la sérénité et de la stabilité. Le problème avec les investisseurs occidentaux, c’est qu’ils sont souvent plus nerveux sur les marchés émergents et ils en sortent donc plus rapidement, ce qui provoque davantage de volatilité et fait fluctuer les cours, estime Rob Deneke. Il n’empêche que la volatilité économique s’est réduite, parce que les économies émergentes sont devenues plus matures et que l’écart se réduit par rapport aux pays occidentaux. Cette réalité ne se reflète cependant pas toujours sur les marchés financiers", poursuit-il.

"Sur le plan des salaires et des infrastructures, la Corée du Sud et Taïwan se rapprochent davantage du niveau des pays développés", estime Jan Boudewijns, spécialiste des marchés émergents chez Candriam. Candriam a remporté un Fund Award à la fois en actions et en obligations de marchés émergents. "Mais cela n’empêche pas que dans d’autres domaines, ils aient encore du retard à rattraper, notamment en termes de structure des entreprises ou d’enregistrement des investisseurs."

La Chine, qui représente à elle seule près de 30% de l’indice MSCI EM, a également beaucoup évolué. "La croissance est plus lente qu’il y a quelques années, mais de meilleure qualité, et elle est davantage tirée par la consommation que par les investissements. Résultat: la Chine n’est plus l’usine du monde", poursuit Jan Boudewijns. "Auparavant, les Chinois ne s’intéressaient qu’à leur chiffre d’affaires et à leur croissance. Aujourd’hui, ils s’intéressent aussi au rendement. Il y a cinq ans, personne ne parlait de marges bénéficiaires ou de dividendes, alors que c’est le cas aujourd’hui", ajoute Rob Deneke.

Candriam et Comgest sont d’ailleurs structurellement surpondérés en Asie et en Chine. "Cela s’explique surtout par la présence d’entreprises de croissance", justifie Jan Boudewijns. "Nous nous focalisons davantage sur les entreprises que sur les pays et les régions. L’endroit où une entreprise est cotée n’a pas réellement d’importance", tient-il à souligner.

Vivier

Chez Nordea également, les gestionnaires se focalisent surtout sur les entreprises. "Avec mon équipe, nous recherchons les sociétés qui affichent un rendement suffisant pour leur permettre d’investir dans de nouveaux projets. Ces investissements sont les meilleurs garants de la croissance à long terme et devraient bien entendu créer de la valeur, ajoute Juliana Hansveden. Nous sommes convaincus que les marchés émergents constituent le meilleur vivier pour ce type d’entreprises."

Même son de cloche chez Fidelity International. "Chez nous, tout tourne autour de la sélection des entreprises. Nous construisons nos portefeuilles sur la base de l’analyse des sociétés  ce que l’on appelle ‘bottom-up’ dans le jargon  plutôt que sur la base des pays ou des secteurs", explique Rebecca McVittie, gestionnaire du fonds Fidelity Funds Emerging Markets.

Ce qui ne doit pas empêcher les investisseurs de s’intéresser au contexte macroéconomique du pays où ils investissent. "La Chine se porte bien, mais on ne peut pas dire la même chose du Brésil. Cela crée une tout autre dynamique", poursuit Rob Deneke. De plus, on trouve des réalités très différentes sous le label "marchés émergents". "Et malgré tout, nous continuons à placer tous ces pays  qui représentent tout de même une grande partie du monde dans la même catégorie".

"Actuellement, tout le monde est très positif à l’égard de l’Inde, mais cette année, c’est l’un des marchés les moins performants, explique Jan Boudewijns. À long terme, nous croyons à son potentiel, mais à court terme, nous constatons un ralentissement de la croissance avec l’émergence d’une économie souterraine suite aux réformes fiscales. Par ailleurs, le MSCI menace de réduire le poids de l’Inde dans son indice, ce qui pourrait provoquer le départ de grands investisseurs."

D’où le mot d’ordre: sélectivité. "Près de 3.000 sociétés sont cotées sur les Bourses chinoises, dont près de la moitié sont accessibles aux investisseurs étrangers. Parmi celles-ci, nous estimons que 1% (soit une quinzaine) sont intéressantes. Nous détenons d’ailleurs des positions dans la moitié d’entre elles", explique Rob Deneke.

©Mediafin

La technologie en tête

Un des secteurs privilégiés est celui des technologies"La technologie est présente dans de plus en plus de produits et de services, ce qui lui met du vent dans les voiles", explique Juliana Hansveden. "C’est une tendance mondiale qui n’est pas près de s’arrêter, que l’économie soit ou non en croissance", ajoute Jan Boudewijns. Il cite entre autres l’exemple des voitures autonomes (sans chauffeur). "Nous nous concentrons sur les fournisseurs de pièces pour ces voitures. Il n’est pas possible de savoir aujourd’hui quels constructeurs seront les gagnants de demain, mais ces voitures seront équipées de nombreuses caméras et capteurs. Les fournisseurs de ces produits devraient donc en profiter."

La démographie est un autre thème cher à Jan Boudewijns. "L’accélération de la croissance économique permet à un plus grand groupe de personnes d’augmenter leurs revenus et donc de consommer plus."

"Cette nouvelle richesse va de pair avec un certain mode de consommation", explique Rob Deneke. Si les gens ont plus d’argent, ils ont aussi davantage tendance à investir dans des produits d’épargne et d’assurance. D’ailleurs, Comgest s’intéresse notamment aux compagnies d’assurance-vie. Idem pour Fidelity, dont le fonds Emerging Asia est fortement investi dans les valeurs financières, les secteurs liés à la consommation et l’informatique. Le gestionnaire Teera Chanpongsang investit surtout en Chine et en Inde, mais recherche également des opportunités d’investissement au Vietnam, au Sri Lanka, au Pakistan et au Bangladesh.

Juliana Hansveden se montre également positive envers l’Argentine"Depuis les élections présidentielles de 2015, le pays a introduit plusieurs réformes structurelles importantes, favorables aux entreprises. Elles ont donné un coup de pouce à la croissance économique et créé plusieurs opportunités d’investissement intéressantes. Nous détenons par exemple des actions de MercadoLibre, une importante plate-forme de commerce en ligne en Amérique latine, qui est également très active en Argentine." Jan Boudewijns pointe lui aussi l’Argentine. "Il y a de fortes probabilités que le pays soit à nouveau repris dans l’indice MSCI EM, ce qui pourrait booster les flux financiers entrants."

Risques

Jan Boudewijns conseille aux investisseurs qui souhaitent profiter du potentiel des entreprises en croissance d’investir dans un fonds très large et de donner ainsi au gestionnaire le choix de sa stratégie. "Nous conseillons toujours d’investir régulièrement de plus petits montants, afin d’étaler les achats et de profiter des baisses de cours."

Où résident les risques pour les marchés émergents? "Les principaux dangers aujourd’hui viennent davantage des Etats-Unis que des marchés émergents eux-mêmes.Je songe à la hausse des taux et au protectionnisme de Trump. Cela ne signifie pas que l’impact de ces problèmes éventuels ne se fera pas sentir", explique Jan Boudewijns. Et de souligner entre autres la hausse des taux aux Etats-Unis"Mais si la hausse est progressive, nous ne la voyons pas comme un risque""Les nouvelles hausses de taux ont déjà été intégrées par le marché, ajoute Rebecca McVittien. Vu que notre travail consiste en priorité à sélectionner des entreprises, ce n’est pas un élément dont nous tenons compte quand nous composons notre portefeuille. Par ailleurs, nous ne pensons pas que les taux augmenteront fortement, vu l’importance de la dette de l’économie américaine."

"La fin de la politique souple et la hausse de la pression inflationniste aux Etats-Unis doivent être tenues à l’œil, souligne Juliana Hansveden. Les marchés émergents qui sont davantage soutenus par la consommation et moins dépendants du commerce international s’en tireront probablement mieux dans un environnement de hausse des taux. C’est notamment le cas de l’Inde ou l’IndonésieLes pays qui affichent des taux absolus élevés pourront plus facilement absorber la hausse des taux aux Etats-Unis. Notre principal défi consiste à sélectionner les entreprises qui disposent d’un management de qualité, d’une culture adéquate et d’une bonne stratégie, afin que le cash généré soit réinvesti dans les projets rentables."

Et que faut-il penser de la guerre commerciale que le président américain Donald Trump menace de déclencher en introduisant des taxes douanières? "Le discours de Trump peut provoquer de la nervosité, mais cela ne nous inquiète pas pour l’instant. La croissance mondiale est toujours aussi solide. Vu que les mesures se concentrent pour l’instant sur un nombre très limité de secteurs, nous pouvons difficilement nous imaginer qu’elles freineront la croissance économique, poursuit Rebecca McVittie. Il faut remettre les choses en perspective. Si Trump se dirige apparemment vers plus de protectionnisme, d’autres pays prônent au contraire davantage de libre-échange."

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés