"Nos intérêts coïncident avec ceux des entreprises dans lesquelles nous investissons"

Kathleen Dewandeleer, coresponsable des investissements durables au sein du gestionnaire patrimonial écossais Aberdeen Standard Investments. ©© Kieran Dodds 2020

"Il ne faut pas sous-estimer l’importance d’une bonne gouvernance pour les entreprises. Celles qui font l’impasse se retrouveront tôt ou tard en difficulté", estime Kathleen Dewandeleer, coresponsable des investissements durables au sein du gestionnaire patrimonial écossais Aberdeen Standard Investments.

Cela fait plus de 30 ans que Kathleen Dewandeleer travaille au Royaume-Uni, dont 28 dans le secteur de la gestion patrimoniale. "Le gestionnaire écossais Aberdeen constitue le fil rouge de ma carrière", explique-t-elle. Elle a travaillé pour deux gestionnaires qui se sont chacun retrouvés ensuite aux mains d’Aberdeen. Après un passage au sein de la filiale écossaise de la société néerlandaise Kempen Capital Management et un an en Belgique pour s’occuper de sa mère âgée, Kathleen Dewandeleer travaille à nouveau depuis septembre 2019 pour Aberdeen Standard Investments.

"Aberdeen est une entreprise dont la culture est familiale et très collégiale. Cela s’est encore vu pendant la crise du coronavirus, où le management a fait preuve de beaucoup d’empathie et d’humanité", confie-t-elle.

Vous travaillez depuis un peu plus d’un an en tant que Stewardship Manager chez Aberdeen Standard Investments. Quel est exactement votre rôle?

Kathleen Dewandeleer: "Suite au rachat de Standard Life par Aberdeen, notre approche des investissements durables est en train d’être repensée. Chez Aberdeen, l’équipe d’investissement de chaque zone géographique disposait d’un analyste ESG. Chez Standard Life, les investissements durables étaient davantage analysés à partir d’un desk central. Nous avons combiné les atouts des deux systèmes. Je travaille aujourd’hui dans une équipe de 20 personnes qui s’occupent exclusivement de l’analyse ESG (Environnement, Société et Gouvernance) des entreprises. Je suis moi-même spécialisée en gouvernance."

«Dans les conseils d’administration des entreprises familiales, il n’est pas toujours facile d’obtenir un bon équilibre. La famille est souvent surreprésentée.»
Kathleen Dewandeleer
Aberdeen Standard Investments

Quels sont les problèmes que vous rencontrez le plus souvent sur le plan de la Gouvernance?

Dewandeleer: "La diversité est un problème qui a duré pendant des années. Le travail n’est pas terminé, mais nous avons tout de même enregistré une évolution positive. Nous considérons par exemple que 30% de présence féminine dans un conseil d’administration est un minimum. Par ailleurs, nous constatons également que l’indépendance des administrateurs pose parfois problème, en particulier dans les petites entreprises familiales. Elles sont souvent bien gérées, certes, mais dans les conseils d’administration, nous constatons un déséquilibre entre les administrateurs et la famille, qui est souvent surreprésentée. Et donc nous les interpellons à ce sujet. Bien entendu, nous n’obtenons pas des résultats en un claquement de doigts, il faut souvent plusieurs années, mais nous remarquons que les entreprises comprennent l’importance de disposer d’un bon équilibre. Autre exemple: la rémunération. Nous examinons si le salaire et les bonus payés au management sont liés à la performance. Les travailleurs profitent-ils de manière équitable des bénéfices engrangés? Pendant la crise du coronavirus, nous avons constaté par exemple que certains conseils d’administration essayaient de proposer de nouveaux plans de rémunération basés sur des cours de bourse exagérément bas."

Vous essayez d’influencer les entreprises, mais êtes-vous également impliquée dans les décisions d’investissement?

Dewandeleer: "En effet, nous sommes impliqués, mais la décision finale revient au gestionnaire du fonds, qui analyse surtout les paramètres financiers, alors que nous réalisons l’analyse sur le plan de l’ESG. Ces deux éléments jouent un rôle crucial dans le processus d’investissement. Nous discutons souvent en équipe de la manière dont nous allons voter lors des assemblées générales, ou comment nous pouvons faire changer certaines choses dans les entreprises. Nous tenons aussi une liste d’entreprises avec lesquelles nous souhaitons nous entretenir avant l’assemblée générale suivante."

«Nous ne considérons pas l’obligation de reporting comme un but en soi, mais comme un point de départ pour lancer un dialogue avec les entreprises.»
Kathleen Dewandeleer
Aberdeen Standard Investments

Avez-vous l’impression que votre influence sur les entreprises augmente?

Dewandeleer: "Oui, tout de même un peu. Aberdeen est un gestionnaire important (le groupe gère 500 milliards d’euros, NDLR) et j’ai l’impression que les entreprises comprennent les enjeux. Elles constatent également que nos intérêts coïncident, en d’autres termes, que notre but est de leur éviter des incidents de parcours. C’est un peu comme si nous voyagions ensemble. Au final, tout le monde est gagnant si nous suivons le même chemin. Les entreprises qui n’obtiennent pas un bon score sur le plan de la gouvernance en subissent les conséquences à long terme. Elles peuvent continuer sans rien changer, mais il arrive un moment où tout bascule inévitablement. Notre rôle est de leur faire comprendre le danger de ce point de basculement."

Pouvez-vous citer un exemple?

Dewandeleer: "Je pense à la société allemande Wirecard. Malgré une structure de gestion à deux niveaux (direction et conseil d’administration) – ce qui est une bonne chose sur le plan de la gouvernance – des cas de fraude ont été découverts. Cela signifie que les entreprises et les actionnaires doivent faire preuve de suffisamment d’esprit critique envers leur structure. Le conseil d’administration ne compte-t-il pas trop de membres? Certaines personnes ne siègent-elles pas depuis trop longtemps? Les comités, comme le comité de rémunération et le comité d’audit, sont-ils suffisamment actifs? Ces questions doivent être en permanence passées au crible et les actionnaires ont certainement un rôle à jouer."

Avez-vous l’impression d’avoir réussi à influencer positivement certaines entreprises?

Dewandeleer: "Oui, je pense par exemple à la firme italienne Moncler qui fabrique des vestes d’hiver en duvet d’oie. Lorsque je travaillais comme gestionnaire pour une autre maison de fonds, un article destructeur concernant la firme est paru dans la presse sur la manière dont les oies étaient traitées. Nous nous sommes réunis avec le management et il est apparu que le traitement des animaux était loin d’être aussi indigne que décrit dans l’article. Nous avons encouragé Moncler à communiquer de manière plus transparente. Depuis, l’entreprise rédige chaque année un rapport spécifique sur son approche en matière de durabilité."

Les réglementations poussent-elles les entreprises à se doter d’une meilleure gouvernance?

Dewandeleer: "Oui, cela ne fait aucun doute. Nous constatons une prise de conscience grandissante dans les entreprises. La “non financial disclosure” – qui oblige les entreprises à publier un rapport concret sur leur empreinte environnementale ou leur structure organisationnelle – joue un rôle important. Prenez l’utilisation de carburants fossiles. Les entreprises qui ne s’y intéressent pas aujourd’hui verront la différence à terme en matière de coûts. Par ailleurs, nous ne considérons pas cette obligation de reporting comme un but en soi. C’est plutôt un point de départ pour lancer un dialogue avec l’entreprise. Car on ne peut par définition pas partir du point de vue que tout ce qui est écrit dans le rapport est réel et correct. Mais le contraire est aussi vrai. Parfois, nous discutons avec une entreprise et nous demandons pourquoi elle ne fait pas telle ou telle chose, et nous découvrons alors qu’elle le fait. Il est donc crucial de discuter avec les entreprises. Une autre chose très importante: les entreprises britanniques sont liées par le Stewardship Code, une réglementation qui oblige les gestionnaires de fonds à faire rapport sur le respect de 12 principes."

Vous participez à de nombreuses assemblées générales d’entreprises. Comment se déroulent-elles aujourd’hui dans le contexte de distanciation sociale?

Dewandeleer: "Tout se fait à distance via MS Teams. Nous travaillons d’ailleurs tous 100% à domicile."

Pensez-vous que l’on peut obtenir les mêmes résultats en se réunissant à distance?

Dewandeleer: "Oui et non. Parfois, cela aide de visiter l’entreprise et de prendre la température, question ambiance. Mais en ce moment, les réunions à distance sont les plus adaptées et c’est mieux que rien. La technologie nous aide à traverser la crise."

Reviendrez-vous un jour en Belgique?

Dewandeleer: "Avant la pandémie, je voyageais beaucoup pour mon travail et je faisais toujours escale en Belgique pour sa bonne cuisine. Mais c’est aujourd’hui beaucoup plus difficile. Je pense qu’à long terme, je passerai plus de temps en Belgique, auprès de ma famille. Mais c’est encore trop tôt. J’ai deux fils qui étudient en Écosse."

BIO

Kathleen Dewandeleer

Née en 1967
Stewardship Manager chez Aberdeen Standard Investments, responsable de la recherche sur la gouvernance d’entreprise.
Auparavant, a travaillé pour les gestionnaires de patrimoine Matheson Investment Management, Scottish Widows Investment Partnership et Kempen Capital Management, principalement à Édimbourg et quatre ans à Londres.
Détient un diplôme d’ingénieur commercial de la Solvay Business School.

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