interview

"Les gestionnaires de patrimoine sont très inquiets" (Gina Miller)

©Diego Franssens

Avant de devenir célèbre comme "la femme qui a traduit en Justice le gouvernement britannique" dans la saga du Brexit, Gina Miller a dardé ses flèches sur les résultats médiocres des gestionnaires de patrimoine. La bataille contre leurs frais cachés n’est pas encore terminée selon elle. "Ils sont inquiets et ils ont raison."

La confusion à propos de l’étage auquel nous avons rendez-vous avec Gina Miller dans son bureau au Berkeley Square à Londres en dit long sur les nombreuses casquettes qu’elle porte en tant qu’activiste myriapode. "Pour SCM Direct, vous devez vous rendre au premier étage", nous indique-t-on à la réception. SCM est une société de gestion de patrimoine que Gina Miller a créée avec son mari et ancien gestionnaire de fonds spéculatif Alan Miller pour démontrer que la gestion de patrimoine pouvait être plus transparente et moins chère.

Mais finalement, c’est au troisième étage que nous pourrons l’interviewer, là où se situe le "bureau de campagne" à partir duquel Gina Miller essaie de lutter contre le chaos du Brexit. Sa dernière campagne – "End the Chaos" – souhaite fournir aux Britanniques des informations exactes et précises sur les conséquences du Brexit. Cette semaine, Gina Miller a évoqué le sujet lors de l’Investment Conference organisée par L’Echo et De Tijd.

Car Gina Miller est devenue une personnalité dans la campagne anti-Brexit après avoir obligé le gouvernement, suite à une décision de Justice, à obtenir l’accord du Parlement avant de démarrer les négociations sur le Brexit avec l’Union européenne. C’était une question de principe – transparence au lieu de petits arrangements en coulisses – dont elle était loin d’imaginer les conséquences. Gina Miller et sa famille ont en effet reçu des menaces de mort à l’issue de son engagement contre le Brexit. Un comte qui promettait de l’argent pour sa décapitation a fini en prison et depuis lors, elle vit sous la protection rapprochée d’une équipe antiterroriste.

L'interview de Gina Miller

Vous êtes connue comme étant une critique acerbe du secteur des fonds, que vous considérez comme "moralement en faillite". Qu’est-ce qui vous a poussée à vous lancer dans cette croisade?
Je travaille depuis 1996 dans le secteur financier, au départ par le biais de ma propre agence de marketing spécialisée. Lorsque je lisais les prospectus de mes clients qui sont gestionnaires de patrimoine, je me disais: "Vous ne pourrez jamais tenir les promesses que vous faites dans ces documents". Mes craintes ont été confirmées par une enquête à grande échelle diligentée par l’autorité de contrôle britannique en 2000: jusqu’à 50% des coûts facturés par les gestionnaires étaient des frais cachés. Conséquence: les clients n’obtenaient pas les meilleurs résultats, car il n’est pas possible de comparer les produits lorsque l’on ne connaît pas le montant total des frais.

Je pensais que la situation s’améliorerait, mais personne n’a pris l’initiative. Après avoir vendu mon agence de marketing et avoir investi le produit de la vente auprès de quelques gestionnaires patrimoniaux, la crise financière a révélé de sérieux manquements que je n’avais pas décelés, alors que je n’étais pas une novice. Par exemple, certains fonds étaient présentés comme ayant un risque faible ou moyen, alors qu’ils étaient investis dans des produits illiquides.

©Diego Franssens

La suite de la crise nous a semblé le meilleur moment pour prouver, en créant notre propre société de gestion de fonds, que l’on pouvait travailler de manière totalement transparente. Car j’entendais toujours les mêmes arguments dans le secteur: qu’il était impossible de connaître le montant total des frais de transactions, de la recherche et de la distribution. Ou que les gens n’investiraient plus dans les produits gérés activement s’ils connaissaient le véritable prix.

Mais est-ce une raison pour ne pas communiquer le coût réel? Chez SCM, nous publions chaque mois depuis neuf ans un relevé complet de nos frais d’investissement pour nos différents fonds.

Certains de vos détracteurs prétendent que votre lutte en faveur de la transparence est un moyen facile de faire de la publicité et d’attirer des clients.
On m’a souvent fait ce reproche. Mais c’est faux, car en communiquant nos coûts dès le premier jour, nous nous sommes tiré une balle dans le pied. Chez SCM, nous avons opté pour une approche hybride active-passive: nous utilisons les ETF bon marché (trackers cotés qui répliquent passivement un indice, NDLR), mais nos trois stratégies d’investissement, qui contiennent chacune de 11 à 15 ETF, sont gérées activement. Les gens réagissent en disant que nos frais d’investissement totaux, qui sont de 1,1 à 1,2%, sont élevés pour des investissements passifs et qu’ils ne sont pas moins chers que les mandats actifs. Mais c’est faux, puisqu’ils ne connaissent pas le montant total des frais qui leur sont réellement facturés par les gestionnaires actifs.

Biographie Gina Miller

> Née le 19 avril 1965 en Guyane britannique

> A étudié le marketing à l’University of London.

> Elue Business Woman 2018. Fait partie des femmes les plus influentes de la City londonienne.

> Activiste anti-Brexit: via une action en Justice, a obligé le gouvernement à demander l’accord du Parlement britannique sur la négociation du Brexit.

> Co-fondatrice du gestionnaire de fonds britannique SCM Direct (2009)

> Initiatrice de la True and Fair Campaign (2012), qui plaide pour plus de transparence dans le secteur financier

> Fondatrice de la True and Fair Foundation (2009), un fonds dédié à des projets philanthropiques

> Auteur du livre "Rise: Life Lessons in Speaking Out".

La nouvelle réglementation MiFID II oblige les gestionnaires de fonds à publier la totalité des frais. Avez-vous constaté un changement?
Il faut du temps pour que les effets soient visibles, car il y a un problème de mise en œuvre du système. Il n’existe pas de directive claire sur la manière dont les frais doivent être présentés. Cela s’explique parce que les régulateurs ont oublié un élément important: l’uniformisation du calcul des frais. Aujourd’hui, chacun les calcule à sa manière, ce qui permet de contourner la réglementation. De plus, l’autorité de contrôle britannique, la FCA, refuse de faire appliquer la loi. Nous avons mené deux études de marché qui ont révélé que des dizaines de gestionnaires de patrimoine violaient les règles, mais la FCA ne fait rien. Il ne faut pas sous-estimer le lobby des grands acteurs.

Est-ce que le secteur s’inquiète de cette obligation de transparence des frais promise par MiFID II?
Oui. Les gestionnaires sont très inquiets, et à raison, car les clients fidèles qui pensaient payer de 1 à 1,5% de frais découvriront bientôt qu’ils paient 2,5% pour un produit qui n’a pas changé. Comment le justifier? "Notre rendement est positif", avancent-ils pour se défendre. Mais si votre rendement est de 7%, il est tout de même logique que la majeure partie soit restituée au client, non? C’est tout de même son argent? Ces prétextes intellectuellement et moralement malhonnêtes continuent d’exister. Le combat n’est pas terminé.

La directive MiFID II permettra-t-elle finalement de faire baisser les frais de gestion pour les clients?
Pas nécessairement, mais les gestionnaires devront davantage justifier leur valeur ajoutée. Il ne s’agit pas uniquement de frais, mais d’un équilibre entre les frais, le rendement et les risques. Notre objectif final est de créer un marché concurrentiel, en espérant que de nombreux gestionnaires adopteront notre philosophie. Nous pourrons alors enfin tirer un trait sur ce problème de coûts, car il y a beaucoup d’autres choses à propos desquelles le secteur devrait s’inquiéter.

Comme?
Un problème important, c’est que de nombreux citoyens n’économisent pas et n’investissent pas. Nous devons les y encourager en proposant de meilleurs produits et à meilleur coût. Et quid si les acteurs technologiques débarquent dans le secteur? Que se passerait-il si le géant du commerce en ligne Amazon décidait de se lancer dans la vente d’investissements passifs?

©Diego Franssens

Pensez-vous que cela arrivera?
Quelques grands acteurs lorgnent vers les fonds, car ils ont compris qu’il y avait des opportunités dans un secteur qui dérape à ce point. Les barrières d’entrée sont moins élevées que ce que certains pensent, du moins pour les investissements passifs.

D’autres s’inquiètent des trackers. Le succès de ces instruments d’investissement passifs, ajouté à l’augmentation du recours au trading par ordinateur, augmenterait le panurgisme en Bourse et aggraverait les fluctuations. Partagez-vous cette inquiétude?
Je ne crois pas que les trackers – qui ne représentent encore qu’un volume relativement restreint – changeront le marché. La véritable valeur ajoutée des trackers ne se situe d’ailleurs pas dans une stratégie buy and hold, mais dans leur utilisation dans le cadre d’une gestion active. Dans les marchés volatils tels que nous les connaissons aujourd’hui, les trackers permettent de saisir des opportunités à bon marché et avec une garantie de liquidité et de diversification, tout en permettant de réduire les risques et d’obtenir des rendements plus réguliers.

C’est précisément pour cette raison que les produits passifs sont parfaits pour constituer la base solide d’un portefeuille d’investissement – disons de 60 à 80% de l’ensemble – complétés par des investissements plus actifs et plus risqués qui permettent de temps en temps d’obtenir un rendement à deux chiffres.

Certains reprochent aux trackers passifs de rendre le marché inefficace. Les investisseurs ne feraient plus l’effort d’évaluer les actions individuelles et investiraient les yeux fermés dans un secteur ou un pays.

"Cela tient du mythe de penser que la gestion patrimoniale serait facile avec des trackers."

On en revient au mythe selon lequel la gestion patrimoniale serait facile avec des trackers. Mais vous devez toujours regarder sous le capot. Au final, vous continuez à investir dans des entreprises, vous devez donc examiner la composition du tracker et réaliser une analyse fondamentale des actions sous-jacentes. En actions technologiques américaines par exemple, il est important de connaître la pondération des actions Apple dans un tracker. C’est un fait que certains investisseurs en trackers ne font pas leur devoir comme nous le faisons.

Lorsque vous avez effectué votre sélection, vous devez regarder ce qu’offrent les autres émetteurs de trackers. On trouve des différences fondamentales en termes de liquidité, de coûts ou de notations de crédit.

On n’arrête pas de créer de nouveaux trackers. Arrivez-vous encore à voir la forêt à travers les arbres?
C’est vrai qu’on lance sans arrêt de nouveaux trackers, ce qui provoque par ailleurs une guerre des prix. Nous n’utilisons en tout cas aucun tracker exotique, comme les émissions de dettes à effet de levier. Je m’inquiète surtout de la forte demande pour des portefeuilles ESG (Environmental, Social et Gouvernance, NDLR). Je me demande combien de trackers sont réellement socialement responsables. Nous avons besoin d’un benchmark, car où se situe la frontière aujourd’hui? Faut-il vérifier à qui une banque prête de l’argent?

Considérez-vous les investissements ESG comme une mode superficielle et passagère?

"Les clients demandent des produits durables, mais en tant que secteur, nous avons la responsabilité de nous demander si nous pouvons répondre à la demande du marché."

Ce fut le cas dans le passé avec les investissements dits socialement responsables. Le problème, c’était que les investissements ne répondaient pas toujours à ce critère et que certains affichaient de mauvais résultats. Aujourd’hui, les investisseurs demandent des produits ESG, mais en tant que secteur, nous avons la responsabilité de nous demander si nous pouvons répondre à la demande du marché.

Je m’inquiète surtout pour les femmes – qui, avec les millenials, privilégient les investissements durables – à qui on propose des produits qui ne respectent pas réellement les règles ESG et qui ne génèrent pas suffisamment de rendement. Il est pourtant crucial de répondre à leur demande, car les femmes européennes disposent en moyenne d’une épargne inférieure à celle des hommes et doivent donc être encouragées à épargner davantage. Chez SCM, nous travaillons depuis 7 mois déjà à une stratégie ESG à la demande des clients. Nous y sommes presque, mais une erreur est toujours possible.

D’où vous vient cet activisme indéfectible?
Dans tout ce que je fais, je pars du principe que les gens ont le droit de savoir. Cela réduit le risque de voir des choses inadmissibles se produire. J’ai aujourd’hui le privilège de ne pas dépendre de l’argent des autres pour faire entendre ma voix et je me fiche éperdument de ce que les gens pensent de moi.

Comme c’est le cas de tous les activistes, tout a commencé par un événement très personnel. Lorsque ma fille – qui a aujourd’hui 30 ans – est née, les soins de santé britanniques étaient en dessous de tout. Il n’y avait pas suffisamment d’obstétriciens et personne n’était disponible pour m’aider pendant l’accouchement. Suite à un manque d’oxygène à la naissance, ma fille a aujourd’hui l’âge mental d’une enfant de cinq ans. Et ensuite, on vous encourageait à placer votre enfant dans une institution. Je trouvais cela totalement inacceptable et j’ai voulu changer le système afin que les riches ne soient pas les seuls à pouvoir trouver de l’aide. Aujourd’hui, tous les gens qui ont des enfants dans cette situation bénéficient d’un soutien.

"S’il le faut, je vais frapper à 600 portes jusqu’à ce que la bonne s’ouvre."

Ce fut mon premier combat. J’ai appris qu’en utilisant la loi, le lobby et en allant frapper à de nombreuses portes, il était possible de changer les choses. Un de mes atouts, c’est que je suis patiente et que j’irai, s’il le faut, frapper à 600 portes jusqu’à ce que la bonne s’ouvre. J’ai fait la même chose pour promouvoir la transparence des gestionnaires de patrimoine en matière de coûts.f

Lors de votre campagne contre le Brexit, votre activisme a eu de terribles conséquences, jusqu’à des menaces de mort. Vous vous y attendiez?
Je n’avais jamais pensé que je vivais dans un pays où les gens iraient scander devant le Parlement Britannique "Il faut gazer Gina Miller" lorsque j’ai donné une interview à la BBC en décembre dernier. Et personne n’est intervenu. On a menacé de brûler vifs mes enfants sous mes yeux. Ma vie a totalement changé.

Je crains que le Brexit ne soit devenu un culte. Tous ceux qui sont contre sont pointés du doigt comme étant de mauvaises personnes. Le pays est totalement polarisé et il n’y a quasiment plus de place pour la raison. En tant que femme de couleur, on dit que je ne suis pas assez intelligente pour mener cette lutte et que je suis manipulée par des hommes puissants. La recrudescence du racisme est incroyable. Dans chaque société, il existe des voix extrêmes, mais aujourd’hui, elles sont davantage tolérées. Ces voix trouvent sur internet des centaines de personnes du même avis, ce qui les conforte et les encourage à aller crier devant le Parlement. Mais je ne veux pas que ces voix de haine gagnent la partie, car au final, nous devrons tous vivre dans le même pays.

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