interview

Marnix Arickx: "Les fonds européens sont devenus la norme mondiale"

©Diego Franssens

"Nous, Européens, sommes parfois trop modestes. Ces 30 dernières années, nous avons fait des fonds européens une norme mondiale et ils sont devenus un produit d’exportation", explique Marnix Arickx, le président de la fédération belge des fonds, la Beama.

Marnix Arickx (52 ans), président de la Beama depuis 2017, est tombé dans la marmite de l’industrie des fonds quand il était petit. Il a commencé sa carrière en 1990 à la Générale de Banque au département stratégie. "À l’époque, j’étais en charge du développement d’indices de référence permettant d’évaluer les performances des fonds par rapport au marché. À ce moment-là, le concept de benchmark n’existait pas", explique-t-il. En 1995, Arickx a été nommé à un poste commercial pour les clients institutionnels. "Je m’occupais aussi bien de la prospection de nouveaux clients et de la relation clientèle que de la gestion des portefeuilles d’actions et d’obligations. Aujourd’hui, ce serait totalement impensable", se souvient-il.

Pour Arickx, cette professionnalisation est en cours depuis des années dans toutes les couches du secteur européen des fonds. "En 30 ans, l’Europe est devenue la norme en matière de fonds. Avec UCITS (un passeport européen pour les fonds, NDLR), nous avons créé un cadre solide qui offre une excellente protection aux investisseurs." Arickx trouve cette protection essentielle. "Les gens nous confient leur argent. Nous devons donc en prendre le plus grand soin."

En 2012, il est devenu CEO de la branche belge de BNP Paribas Asset Management. "J’ai vécu trois grandes fusions. Tout d’abord celle entre la Générale de Banque et la CGER, ensuite celle de Fortis avec ABN Amro, et enfin entre Fortis et BNP Paribas, explique-t-il. Ce furent les périodes les plus difficiles de ma carrière. Les fusions créent toujours un stress, vu que vous êtes confronté à des personnes qui exercent la même fonction et que vous devez souvent choisir entre deux personnes. Vous devenez collègues, mais en même temps concurrents. Cela crée beaucoup de tensions."

Malgré les fusions et acquisitions dans le secteur des fonds, le nombre de fonds en Europe est resté singulièrement élevé, en particulier si on le compare aux Etats-Unis. Comment l’expliquez-vous?

Aux Etats-Unis, la plupart des capitaux sont investis dans des fonds liés à des plans 401k, que nous appelons le deuxième pilier des retraites. C’est ce deuxième pilier qui rend ce secteur aussi important aux Etats-Unis. En Europe, il est beaucoup moins développé. Nous avons des projets de fonds de pension paneuropéens, mais ils n’en sont encore qu’à leurs balbutiements.

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Interview | "Les fonds européens sont devenus la référence mondiale", Marnix Arickx, président de la fédération des fonds Beama

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Mais la principale raison qui explique le nombre élevé de fonds en Europe, ce sont les différences entre les 27 pays de l’Union européenne. Non seulement sur le plan de la fiscalité, mais aussi de la culture d’investissement. Les Italiens préféreront acheter des obligations souveraines italiennes, ce qui est quasi inimaginable pour un Allemand. Et donc certains types de fonds ne fonctionnent pas dans tous les pays. Conséquence: nous aurons toujours plus de fonds en Europe qu’aux Etats-Unis. Par ailleurs, il n’existe pas en Europe de véritable grande banque ou distributeur de fonds paneuropéen comme aux Etats-Unis. BNP Paribas Asset Management est par exemple active dans quatre pays européens (Belgique, France, Luxembourg et Italie, NDLR). Cela fait de nous un acteur important au plan européen, mais au final, nous ne sommes présents que dans 4 pays sur 27. Aucun acteur n’est actif dans les 27 pays de l’Union.

Doit-on dès lors considérer que la création d’un marché unique européen des fonds – qui a tout de même été lancé en 1990 – est un échec?

Il y a des limites à ne pas franchir. Nous restons des sociétés commerciales et pas des agents de police.

Non, pas du tout. Mais ce que beaucoup ignorent, c’est qu’UCITS est devenu la norme mondiale dans l’industrie des fonds. Nous sommes parfois jaloux parce que les développements technologiques et les réseaux sociaux sont dictés par les Etats-Unis. Mais si nous prenons le monde des fonds, il est piloté par l’Europe. Les fonds UCITS sont vendus en Asie, au Japon et en Amérique Latine. C’est un produit d’exportation utilisé partout dans le monde. Et c’est un succès phénoménal. Cela fait des années que l’Asie essaie de créer un passeport pour ses fonds, mais elle n’y arrive pas. Nous l’avons fait il y a 30 ans.

Autre conséquence positive: cela a créé de l’emploi. Les fonds sont de droit européen, ce qui signifie que le dépositaire, le calcul de la valeur d’inventaire, l’administration des fonds, etc., tout se fait en Europe. UCITS est aussi un succès sur le plan de la protection des clients. Le cadre réglementaire des fonds est clairement défini, ce qui offre une bonne protection aux investisseurs individuels. Et nous n’avons déploré que peu d’incidents avec les fonds UCITS. Je ne parle évidemment pas des investissements sous-jacents des fonds, qui peuvent accuser des pertes, mais du produit en lui-même.

La protection des investisseurs est une bonne chose, mais dans le secteur, on estime qu’on est allé trop loin. L’accumulation de réglementations pèse très lourd sur la structure de coûts, ce qui au final nuit aussi aux investisseurs. La directive européenne MiFID II en est un bel exemple.

Si après la crise vous aviez demandé à chaque institution financière si la réglementation du secteur devait être renforcée, tout le monde aurait répondu oui sans hésiter. Mais en effet, il y a des limites à ne pas franchir. Nous n’avons aucun problème à vérifier d’où vient l’argent, mais nous restons des sociétés commerciales et pas des agents de police. Nous devons veiller à ne pas nous transformer en juges d’instruction. Il ne faut pas oublier que les amendes sont exorbitantes en cas de faute. Mais un système verrouillé à 100% n’existe pas. Et donc il est possible que certains acteurs soient éjectés du marché parce que les contrôles deviennent inabordables.

Bio | Marnix Arickx
  • Né en 1966
  • A commencé sa carrière en 1990 à la Générale de Banque, où il a occupé successivement des postes en stratégie, institutional sales et product engineering
  • CEO de BNP Paribas Asset Management Belgium depuis 2012.
  • Membre du conseil d’administration de la Beama depuis 2014, et président depuis 2017

En ce qui concerne la directive MiFID II, elle a certainement son utilité. Par exemple, les maisons qui proposent des fonds sont obligées de vérifier si le produit correspond au profil de l’investisseur. Avec MiFID II, la responsabilité est clairement passée de l’investisseur au vendeur. Le côté positif de la directive, c’est que le client est certain de recevoir un produit adapté à ses besoins. Mais toute médaille a son revers. Pour les banques, cela signifie plus de travail administratif et cela explique aussi pourquoi elles travaillent de plus en plus sur la base de profils clients et développent des produits adaptés à chaque profil.

Ne risque-t-on pas de se retrouver avec moins de diversité dans l’offre?

En effet, les produits sont de plus en plus standardisés. Mais est-ce un problème? Les smartphones sont aussi standardisés dans un certain sens. Chaque marque ne propose qu’un nombre limité de modèles. Aujourd’hui, je n’ai pas l’impression que les consommateurs ont du mal à trouver ce qui leur convient dans la gamme des smartphones.

Pour le secteur des fonds, l’enjeu consiste à trouver un bon équilibre, d’une part en termes de solutions proposées, et d’autre part en s’assurant que tout reste gérable et efficace au niveau des coûts, tout en offrant une protection suffisante aux clients. Je pense que cet équilibre est possible. Si l’on standardisait réellement le secteur, les fonds à profils seraient les mêmes dans tous les pays européens. Mais ce n’est pas le cas. Les maisons de fonds ont essayé, mais cela ne fonctionne pas. Les préférences nationales des investisseurs jouent encore un rôle trop important.

Une autre conséquence de MiFID II, c’est l’obligation qu’ont les banques d’envoyer un relevé de coûts à leurs clients. Ici aussi, certains estiment que les exigences en matière de transparence vont trop loin.

Nous en discutons au sein de la Beama, et toutes les maisons de fonds sont en faveur de plus de transparence. Nous n’avons rien contre le fait d’être ouverts en matière de coûts. Le relevé de frais (qui a été envoyé cette année pour la première fois aux investisseurs, NDLR) a provoqué relativement peu de remous. Cela montre que la situation en matière de coûts n’est pas aussi mauvaise que certains le prétendent. Les investisseurs sont certes devenus plus attentifs aux coûts, pas uniquement à cause de ce relevé, mais suite à la montée en puissance des trackers (fonds indiciels cotés, NDLR) et à cause des taux bas qui ont réduit les rendements.

Estimez-vous que les trackers représentent de plus en plus une menace pour les fonds gérés activement, qui par définition sont plus chers?

Je trouve que le marché doit faire son travail. Il existe plusieurs modèles valables. C’est au client de choisir celui qui lui convient le mieux. Il doit d’abord se pencher sur le service qu’il souhaite, et les coûts ne doivent venir qu’en deuxième place. C’est comme la rénovation d’une salle de bains. Soit vous faites tout vous-même, du début à la fin, soit vous engagez un plombier pour le travail délicat et vous faites le reste. Ou encore, vous confiez la totalité du projet à un entrepreneur. C’est la même chose avec les fonds. Si vous choisissez des trackers, vous devez tout faire vous-même. Si vous préférez du conseil, un spécialiste vous aidera à faire vos choix. Et vous pouvez aussi opter pour la gestion discrétionnaire où un gestionnaire choisira les fonds à votre place. Chaque modèle a ses mérites et c’est à l’investisseur de choisir. Mais la priorité doit être la qualité du service et pas les coûts.

On trouve aussi des acteurs, comme les robots-conseillers, qui combinent les deux. Ils élaborent des portefeuilles modèles avec des trackers bon marché afin que les investisseurs puissent tout déléguer tout en payant moins de frais.

Ici aussi, le marché doit faire son travail. Le fait que l’offre soit variée est une bonne chose. C’est le garant d’un marché dynamique, ce qui est positif pour l’investisseur. Certains clients choisissent ce type de portefeuille, tandis que d’autres estiment que ce n’est pas la meilleure solution. Dans ce cas, la relation humaine est limitée. De plus, les trackers ne sont pas la meilleure solution dans tous les segments. Prenez par exemple les obligations à haut rendement: il est difficile de miser sur ce secteur avec des trackers.

Le rendement compte aussi beaucoup pour les investisseurs. Plusieurs études montrent que les fonds gérés activement ne font pas mieux que les indices. Qu’en pensez-vous?

Je ne crois pas à une relation client 100% digitale. Le contact humain reste important.

Je pense qu’il faut nuancer les performances des fonds gérés activement. Les études comparent des fonds actifs avec leur indice de référence, mais les indices sont des produits théoriques. Il vaudrait mieux les comparer avec des trackers, qui ont aussi des coûts (limités). Ensuite, il faut tenir compte des services. Les fonds actifs sont proposés dans le cadre d’une relation-conseil, alors que dans le cas des trackers, c’est le client qui s’occupe de tout. Les frais liés aux fonds comportent donc aussi une part de conseil. Il n’en reste pas moins que plusieurs gestionnaires actifs devront faire l’exercice et s’assurer de la viabilité de leurs fonds.

À votre avis, quel sera l’impact de la digitalisation sur le secteur des fonds?

Il faut distinguer deux choses. Dans le back et middle office, la digitalisation est déjà en cours depuis 30 ans. Lorsque j’ai commencé à travailler, les ordres étaient transmis manuellement. Aujourd’hui, tout est automatique. Ce dont nous avons besoin, c’est de personnes capables de résoudre des problèmes. Des personnes capables de parler aux clients et de trouver une solution en cas de défaillance au niveau de l’automatisation. La deuxième chose, c’est l’impact de la digitalisation sur la relation avec le client. Les clients souhaitent davantage interagir via les canaux numériques. Ils souhaitent connaître la situation de leur portefeuille en temps réel, et pas via un relevé trimestriel sur papier. Mais je ne crois pas à une relation client 100% digitale. L’expérience avec les robots-conseillers a montré que les clients pouvaient gérer 95% de leurs transactions via des conseils entièrement numérisés, mais que dans la dernière étape, ils préféraient avoir un contact humain pour poser des questions ou obtenir une confirmation de leur décision. Je ne pense donc pas que le secteur pourra se digitaliser à 100%.

Aujourd’hui, 280 milliards d’euros dorment sur des comptes d’épargne. Malgré plusieurs tentatives, on ne réussit pas à mobiliser cet argent pour l’économie. Comment l’expliquez-vous?

D’un point de vue économique, le taux de 0,11% proposé pour les comptes d’épargne est une anomalie. La Banque centrale européenne a réduit son taux de dépôt à -0,5%. La logique voudrait que les comptes d’épargne affichent eux aussi un taux négatif. Mais le législateur a fixé le taux minimum à 0,11%. Ce n’est pas à moi de dire si c’est une bonne idée, mais il est évident que ce taux est élevé par rapport au marché. La question qui se pose, c’est de savoir si c’est la meilleure manière d’investir son argent à terme. Je ne le pense pas. J’estime que les fonds mixtes liés à un profil donné constituent une solution valable à moyen terme pour obtenir un meilleur rendement, supérieur à l’inflation.

Les distributeurs de fonds se plaignent qu’il n’est pas facile en Belgique d’attirer les épargnants vers les fonds parce que la publicité est très régulée. Qu’en pensez-vous?

©Diego Franssens

En tant que secteur, nous soutenons l’objectif fondamental de la réglementation belge, qui exige une communication honnête et correcte à propos des fonds. Elle veut éviter que les avantages soient amplifiés et que les risques soient mentionnés en petits caractères. J’estime aussi que le contrôle des publicités avant publication est une bonne chose, car il garantit que la publicité est correcte, aussi bien pour le secteur que pour les investisseurs. Le résultat, c’est le nombre extrêmement limité de plaintes suite aux publicités. Je peux cependant comprendre que ce soit considéré comme astreignant, en particulier pour les maisons internationales qui connaissent moins bien la Belgique. Il est difficile de lancer des campagnes de marketing européennes vu que le matériel publicitaire doit être adapté à la Belgique.

Les maisons de fonds internationales ne sont-elles pas désavantagées par rapport aux maisons belges, qui disposent de leur propre réseau de distribution?

Je trouve que c’est exagéré. Bien entendu, ce serait mieux si les règles en matière de publicité et de marketing étaient harmonisées au niveau européen. Il existe d’ailleurs certaines initiatives en ce sens et nous les applaudissons. Mais nous ne pouvons pas supprimer les réglementations belges en attendant cette harmonisation.

Un autre domaine où la situation belge est plus complexe que chez nos voisins est la fiscalité. Quel est votre avis en matière de taxation des fonds?

Nous sommes de grands défenseurs d’une fiscalité simple, transparente et stable. Le niveau de taxation est une question que je laisserai au monde politique. Nous demandons un ‘level playing field’, où les fonds d’investissement, les assurances et les produits structurés seraient traités de manière identique. Le problème en Belgique, c’est que la fiscalité change trop souvent, ce qui crée des incertitudes et augmente la complexité. En conséquence, les investisseurs se laissent trop souvent guider par la fiscalité et trop peu par leurs objectifs.

La Beama essaie-t-elle de convaincre les politiciens de changer les choses?

Lors de nos contacts avec le gouvernement, nous essayons toujours de défendre notre point de vue. Mais le problème ne se limite pas aux fonds. La fiscalité des personnes physiques et morales est aussi trop complexe et n’est pas suffisamment stable. En fait, il faudrait faire tabula rasa de la fiscalité belge et repartir de zéro, mais le pays ne dispose pas de suffisamment de marge de manœuvre budgétaire pour se le permettre.

Cela fait près de 30 ans que vous travaillez dans le secteur des fonds. Qu’est-ce qui vous a apporté le plus de satisfaction durant ces années?

Notre secteur est finalement très virtuel. On parle de centaines de millions d’euros, de milliers d’actions, de tracking errors, etc. Lorsque je travaillais avec des clients institutionnels, j’avais de grands comptes professionnels, mais aussi des fondations et des ASBL parmi mes clients. Ce qui m’apportait beaucoup de satisfaction, c’était d’aider les clients de la seconde catégorie, parce que nous sentions que nous pouvions avoir une vraie valeur ajoutée. Ce que ces clients désiraient entendre avant tout, c’était: ‘je veille à ce que votre argent soit bien géré, en bon père de famille’. Nous avions une relation de confiance, et c’est finalement une bonne façon de résumer ce que représente le secteur des fonds.

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