"L'évolution de la bourse en 2020 dépendra des élections américaines"

©Filip Ysenbaert

On se souviendra de 2019 comme d’une excellente année boursière. Mais à quoi faut-il s’attendre pour 2020? "Les élections présidentielles américaines devraient occuper une place centrale et provoquer beaucoup de nervosité dans le monde de l’investissement", estiment les gestionnaires de fonds belges.

Notre enquête semestrielle jauge les perspectives des gestionnaires de fonds belges pour les marchés financiers. Dans notre dernier sondage, ils prônaient encore la prudence, car personne ne s’attendait à ce que 2019 soit un grand cru boursier. Contre toute attente, les actions européennes (DJ Euro Stoxx 50) affichent une hausse de 22% depuis le début de l’année, et les actions américaines (DJ Industrial) crèvent les plafonds avec un bond de 29%.

D’après les gestionnaires, il est peu probable que ce scénario se répète en 2020. "Pour l’an prochain, nous devrons nous contenter de gains plus modestes. Après une année record comme 2019, de nombreux investisseurs naïfs pourraient penser que les arbres montent jusqu’au ciel, mais ce serait une erreur", prévient Werner Wuyts de Dierickx Leys.

Les élections américaines vont souvent de pair avec une hausse de la volatilité.
Kristel Cools
Rivertree Investments

Pour les maisons de fonds, la nervosité des marchés pourrait encore augmenter. "Nous sommes à la veille d’une période où d’importants choix stratégiques et changements structurels devraient entraîner de la volatilité sur les marchés financiers", estime Bart Van Poucke de BNP Paribas Asset Management.

Le gestionnaire fait notamment allusion aux élections présidentielles américaines de novembre 2020. La grande majorité des gestionnaires interrogés citent ces élections comme étant le principal sujet de préoccupation pour 2020. "La volatilité a tendance à augmenter les années d’élections américaines", ajoute Kristel Cools de Rivertree Investments.

Mais d’après les stratégistes, la guerre commerciale qui oppose les Etats-Unis à la Chine rend les élections américaines encore plus cruciales. "Dans sa tentative d’être réélu, Donald Trump risque de changer souvent de position dans la guerre commerciale avec la Chine. Il en est conscient et essaiera de jouer cette carte pendant sa campagne. Cela pourrait provoquer beaucoup de volatilité sur les marchés", prévient Sebastiaan Grenné d’Argenta.

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Même son de cloche du côté de Steven Steyaert de NN Investment Partners, qui estime que ce conflit est une épée de Damoclès suspendue au-dessus des marchés. "La guerre commerciale continuera à dominer les marchés à cause de son impact important et direct – mais aussi et surtout indirect – sur la croissance économique, la confiance des entreprises et celle des consommateurs. Cela représente un changement de cap par rapport à la tendance à la mondialisation qui a caractérisé les dix dernières années et devrait peser sur la hausse des bénéfices, l’appétit pour le risque et par conséquent les valorisations", estime Steyaert.

Les questions qui préoccupent les marchés aujourd’hui devraient peser encore davantage sur le "sentiment" au cours des prochains mois. Pour Luc Aben de Van Lanschot Bankiers les questions qui se posent sont: "Trump sera-t-il réélu? Si oui, continuera-t-il à jouer la carte du protectionnisme? À quel point la candidate démocrate Elizabeth Warren est-elle à ‘gauche’? Quid des baisses d’impôts de 2018 si elle est élue? Et qu’est-ce qui se passera avec les secteurs régulés comme les industries bancaire, pharmaceutique et énergétique?", se demande le gestionnaire.

Rupture de tendance

D’après les gestionnaires, cette situation constitue une rupture de tendance par rapport aux années précédentes. "La plupart du temps, on parle beaucoup de la politique, mais elle a en réalité peu d’impact sur les résultats des entreprises de qualité. Cette tendance est clairement en train de changer. Résultat: les conséquences possibles sont de plus en plus ‘binaires’", estime Aben. "Selon l’évolution politique, les récentes ‘jeunes pousses’ que l’on constate dans les indicateurs économiques pourraient ou non se confirmer. Selon le cas, l’allocation des actifs évoluera plutôt vers le ‘risk on’ ou le ‘risk off’. L’allocation géographique en dépendra aussi en grande partie", poursuit Aben.

Bien entendu, il faut s’attendre à des fluctuations boursières en 2020, mais cela ne peut être un prétexte pour ne pas investir.
Tom Mermuys
KBC AM

Même si les gestionnaires sont sur leurs gardes, le bilan reste pour l’instant positif. "Il est toujours possible que l’on connaisse une récession en 2020 si les incertitudes politiques persistent. Mais ce n’est pas notre scénario de départ. Nous misons sur une (modeste) reprise de la croissance économique dans le courant de 2020. Une meilleure politique fiscale pourrait augmenter les probabilités d’un scénario économique favorable", ajoute Steven Steyaert.

Au niveau des portefeuilles, cet optimisme modéré se traduit par une préférence pour les actions. Dans les portefeuilles neutres, les stratégistes réservent une part de 52% aux actions, soit davantage que la position neutre de 50%. Parmi les 13 maisons de fonds interrogées, 10 estiment qu’il n’existe que peu ou pas de solution alternative aux actions. "Tout d’abord, nous nous attendons à ce que les taux restent encore bas encore longtemps, ce qui signifie que vous perdez du pouvoir d’achat si vous laissez votre argent dormir sur un compte d’épargne. Bien entendu, il faut s’attendre à des fluctuations boursières en 2020, mais cela ne peut être un prétexte pour ne pas investir. Et notre préférence va clairement aux actions", indique Tom Mermuys de KBC.

©Mediafin

Sur le plan des valorisations, les gestionnaires sont assez sereins. Seuls 25% estiment que le marché des actions américain est aujourd’hui surévalué, après une hausse de plus de 10%. 75% d’entre eux pensent que la valorisation est correcte. En Europe, le paysage est quelque peu différent, avec près de 70% des personnes interrogées qui estiment que les actions européennes sont sous-évaluées. Pour les marchés émergents, les avis sont partagés.

L’Europe toute

À cause précisément des valorisations élevées, les Etats-Unis devront renoncer à leur statut d’eldorado pour les actions. Contrairement au dernier semestre, l’Europe se situe aujourd’hui en tête des régions préférées, même si les Etats-Unis restent en embuscade. "Les Etats-Unis ne sont plus notre région favorite pour les actions. Nous privilégions aujourd’hui l’Europe et le Japon. Notre changement de cap est motivé par la diminution des risques politiques, la demande de plus de politique fiscale, une hausse (qui devrait rester modérée) des taux obligataires et la volonté de rendre les portefeuilles d’actions un peu plus cycliques et moins axés sur les actions de croissance", explique Steven Steyaert. Même préférence pour l’Europe chez Candriam, où l’on estime que "la prime de risque y est élevée, la région est moins appréciée des investisseurs et les incertitudes politiques sont plus limitées", confirme Nadège Dufossé.

Il est plus important d’éviter de commettre des erreurs que de détenir le plus grand gagnant en portefeuille.
Werner Wuyts
Dierickx Leys

Malgré cet optimisme modéré, les experts s’attendent en 2020 à des gains modestes sur les marchés d’actions, c’est-à-dire à une moyenne de 6,3% pour les actions européennes et de 4,9% pour leurs consœurs américaines.

Lorsqu’ils sélectionnent les actions, les gestionnaires mettent davantage l’accent sur la valorisation. "Nous cherchons la qualité à prix abordable, en d’autres termes, des entreprises affichant un beau potentiel de croissance et pour lesquelles nous ne payons pas trop cher. Les secteurs ou régions sont accessoires. Ces types d’actions offrent une belle résistance en cas de tempête boursière. Il est plus important d’éviter de commettre des erreurs que de détenir le plus grand gagnant en portefeuille", ajoute Werner Wuyts.

Le même raisonnement s’applique en termes de secteurs. La technologie et la pharmacie sont de loin les secteurs les plus populaires parmi les gestionnaires. "Le basculement vers des secteurs plus défensifs nous amène logiquement vers l’industrie pharmaceutique. Vient ensuite la technologie parce qu’il s’agit du secteur qui évolue le plus vite et qui dispose de beaucoup de liquidités. En troisième place, nous optons pour l’immobilier. Dans un contexte de taux ultra bas, les investisseurs sont à la recherche de revenus alternatifs aux obligations", ajoute Wim D’Haese de Deutsche Bank.

Attention aux cygnes noirs 

Les cygnes noirs sont des événements inattendus et totalement imprévisibles susceptibles de bouleverser les marchés. À la question de savoir ce que les gestionnaires voient comme principal risque pour 2020, ils citent le marché du crédit et les taux. "Nous ne nous attendons pas à l’éclatement de la bulle de crédit, mais une implosion soudaine de la liquidité sur le marché du crédit pourrait avoir des conséquences importantes", estime Kristel Cools. Luc Aben pense lui aussi à une hausse soudaine des taux. "Tout le monde déclare que l’inflation est morte, mais quid si le marché américain de l’emploi (très serré) provoque une hausse sensible des salaires, de l’inflation et des taux?" se demande-t-il. Erik Joly voit surtout des cygnes noirs dans le secteur pétrolier. "Une déstabilisation de la production pétrolière à cause des conflits au Moyen-Orient pourrait ébranler les marchés", estime-t-il. Erwin Deseyn de CapitalatWork cite l’émergence de socialistes comme Elizabeth Warren aux Etats-Unis comme étant un risque que l’on a tendance à sous-estimer."

Même préférence sectorielle chez ABN Amro Private Banking: "Nous avons une nette préférence pour les technologies de l’information et les soins de santé. Ces secteurs sont déconnectés du cycle conjoncturel et profitent de plusieurs tendances positives. Ces tendances jouent le rôle de contrepoids par rapport aux valorisations relativement élevées qui caractérisent ces deux secteurs actuellement", commente Erik Joly.

Parmi les domaines à éviter absolument, il faut citer le secteur des services aux collectivités, le secteur énergétique et les biens de consommation durables. "La plupart des actions énergétiques et de biens de consommation sont (trop) chères et leur croissance est inférieure à la moyenne. De plus, ces deux secteurs sont généralement sensibles aux fluctuations de taux", estime Erik Joly. Le secteur énergétique est surtout pénalisé par la problématique climatique. "Nous évitons les industries qui émettent d’importantes quantités de CO2", confie Bart Van Poucke.

Le secteur bancaire est également laissé de côté. "Les banques souffrent encore trop des taux bas. À cause de la courbe des taux – aujourd’hui plate – leur rentabilité se retrouve sous forte pression et nous ne pensons pas que les choses devraient rapidement changer. Elles sont également pénalisées par la pression venant des régulateurs", explique Sebastiaan Grenné.

Value

Si l’on aborde le style d’investissement dans les portefeuilles d’actions, les gestionnaires parlent de rupture de tendance. "Depuis peu, nous ajoutons une petite touche ‘value’ dans nos portefeuilles, ce qui signifie que nous nous intéressons davantage à ces actions. Ce changement de cap se base sur un creux de vague attendu au niveau de la croissance économique et des bénéfices des entreprises et d’une accélération à partir du deuxième trimestre de 2020", prédit Steyaert.

Nous pensons que les actions sont la principale clé de la rentabilité, mais non la seule.
Wim D’Haese
Deutsche Bank

Wim D’Haese de Deutsche Bank indique qu’il privilégie les actions à dividende régulier. "Il ne faut pas sous-estimer l’importance du rendement du dividende pour le changement de style que nous prévoyons. Par dividende durable, nous voulons parler des dividendes générés par les cash flows et qui ne mettent pas en danger la santé financière de l’entreprise", explique-t-il.

Obligations

L’intérêt pour les obligations est aujourd’hui encore assez limité. Dans les portefeuilles neutres, elles représentent en moyenne 35% des investissements, mais servent surtout de matelas de sécurité. "Nous pensons que les actions sont la principale clé de la rentabilité, mais non la seule. Dans le segment obligataire, les obligations d’entreprises américaines et de marchés émergents émises dans une devise forte peuvent aussi générer du rendement", ajoute Wim D’Haese.

Fonds

Baromètre boursier | Les prévisions des gestionnaires de fonds: «Les élections américaines serontdéterminantes pour la bourse en 2020.»

Consultez ici le PDF du supplément Fonds du 18/12/2019.

 

NN Investment Partners ne tourne pas non plus le dos aux obligations. "Nous croyons qu’après le revers des dernières semaines, les taux obligataires ne devraient pas beaucoup augmenter à court terme, mais peuvent offrir une protection contre les incidents politiques ou les pannes de croissance. C’est pourquoi nous avons décidé d’augmenter légèrement le poids des obligations et de réduire les échéances à des niveaux proches de la neutralité. Nous restons assez défensifs envers les obligations risquées, avec une préférence pour les obligations d’entreprises de qualité", explique Steyaert.

Pour Erik Joly, la prudence reste de mise. "C’est une des plus grandes erreurs du monde de l’investissement de considérer les obligations comme des refuges sûrs. Le risque de taux est donc encore trop souvent sous-évalué. Aujourd’hui, nous sous-pondérons clairement les obligations. Les taux sont trop bas et nous ne souhaitons pas sacrifier la qualité", explique-t-il. Kristel Cools se montre tout aussi prudente. "Même si les obligations souveraines européennes restent un bon outil de diversification, nous ne nous attendons pas à des rendements positifs", explique-t-elle. C’est aussi ce qui explique que la gestionnaire se tourne également vers l’or pour diversifier son portefeuille. Même si on ne s’attend pas à ce que 2020 soit une année brillante pour le métal jaune. Le prix attendu pour les 12 prochains mois se situe à 1.475 dollars l’once.

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