Les fonds passifs font des œillades à la gestion active

©Filip Ysenbaert

Les investisseurs connaissent surtout les trackers en tant que fonds indiciels cotés, gérés passivement. Mais ce label doit être revu car certains de ces fonds appliquent désormais une gestion active.

Le marché des ETF (Exchange Traded Funds) comptabilise aujourd’hui près de 5.000 milliards de dollars (4.500 milliards d’euros). La majeure partie de ces capitaux sont investis dans des trackers traditionnels, c’est-à-dire passifs. Il peut s’agir de fonds cotés qui se contentent de répliquer un indice. Ces dernières années, la popularité de ces fonds a littéralement explosé, en particulier en raison de la modicité de leurs coûts.

Il faut malgré tout se souvenir que répliquer un indice signifie que vous investissez dans les gagnants d’hier. Les indices étant constitués sur la base de la capitalisation boursière des actions, ils comprennent surtout celles qui ont affiché une belle hausse. Dans le cas des obligations, le mécanisme indiciel peut même être trompeur, car les indices comprennent les plus grandes émissions d’obligations, et donc souvent les entreprises ou les pays les plus endettés.

Les indices "smart beta" ont vu le jour pour répondre à cette critique. Ils ne sont pas élaborés sur la base du cours des actions ou des obligations, mais à partir de facteurs spécifiques comme les marges bénéficiaires, le rendement du dividende, la solvabilité, etc. Ils restent donc des indices composés selon des règles fixes et invariables et donc des instruments passifs répliquant un indice. Les trackers suivant un indice "smart beta" ont également connu un succès foudroyant au cours des dernières années. "Aujourd’hui, ils représentent environ 10% du marché des trackers", explique Charles Symons, responsable du département des trackers iShare (BlackRock) pour la Belgique et le Luxembourg.

Un troisième segment important du marché commence à se dessiner: les ETF gérés activement. Il s’agit de fonds cotés qui, comme les fonds d’investissement classiques, composent leur portefeuille de manière active, avec comme objectif de faire mieux qu’un indice comparable.

Le premier ETF géré activement était déjà proposé aux Etats-Unis en 2008. Il s’agissait du fonds Bear Stearns Current Yield ETF. Mais leur véritable croissance n’a commencé que récemment. D’après le bureau d’analyse Morningstar, les actifs des trackers gérés activement ont été multipliés par cinq depuis 2014, il est vrai à partir d’une base assez restreinte. Aujourd’hui, ils représentent 2% de l’ensemble du marché des trackers.

Nous ne pouvons donc plus parler de trackers au sens strict, vu qu’ils ne suivent plus un indice, mais le terme continue néanmoins à être utilisé. Parfois il s’agira d’un fonds actif présenté sous forme d’ETF et donc coté en Bourse. Il s’agit dans ce cas d’ETF répliquant des fonds actifs.

Suite à l’acquisition de la plate-forme Source, la maison de fonds Invesco distribue depuis 2017 des ETF gérés activement, qui sont calqués sur les stratégies de Pimco, une maison de fonds réputée en matière de fonds obligataires. "La collaboration avec Pimco s’est traduite par le lancement de 10 ETF, dont 7 sont gérés activement. Ils comptabilisent au total 7 milliards d’euros d’actifs sous gestion. Les principaux produits sont des ETF obligataires à courte échéance", explique Thibaut De Cherisey, responsable chez Invesco de la vente des trackers en Europe.

"La demande d’ETF gérés activement se fait surtout sentir dans le segment qui investit dans des titres à rendement fixe."
Jill Rootsaert
JPMorgan Asset Management

JP Morgan Asset Management est un autre acteur qui, en plus des trackers passifs et "smart beta", mise sur les ETF gérés activement. "Les investisseurs cherchent des solutions aux risques liés à la gestion passive et qui les aident à se positionner lors de périodes plus volatiles. Les trackers gérés activement peuvent réagir plus rapidement aux fluctuations du marché", renchérit Jill Rootsaert, responsable de la distribution des ETF au Benelux chez JP Morgan Asset Management.

Frais réduits

"La demande d’ETF gérés activement se fait surtout sentir dans le segment qui investit dans des titres à rendement fixe et qui devient de plus en plus ‘mainstream’. Les ETF obligataires gérés activement ont la capacité d’évaluer la solvabilité des émetteurs individuels et de s’écarter de la pondération des indices obligataires traditionnels. Ils combinent ces avantages avec des frais réduits, ce qui, dans le contexte actuel de taux bas, est une donnée importante, explique-t-elle. Par ailleurs, la liquidité des obligations sous-jacentes est contrôlée, ce qui est également utile en période d’incertitudes."

De la gestion passive à la gestion active en trois étapes
  1. Au départ, les Exchange Traded Funds (ETF) étaient des fonds cotés qui répliquaient passivement un indice boursier. Les plus grands ETF sont des trackers qui répliquent l’indice américain S & P500.
  2. Vu que les indices boursiers ne sont pas toujours la meilleure manière d’approcher un marché, des indices intelligents ont été créés sur la base de différents facteurs, par exemple le rendement du dividende. Les trackers "smart beta" ont ainsi vu le jour.
  3. Aujourd’hui, des fonds gérés activement sont proposés sous la forme d’ETF. Leur composition est déterminée par un gestionnaire de fonds actif.

Parmi les ETF qui investissent dans des valeurs à rendement fixe, JP Morgan propose par exemple JPMorgan Ultra-Short Income. Cet ETF géré activement ambitionne d’obtenir un meilleur rendement que les fonds de marchés monétaires, avec un focus sur la conservation du capital et la liquidité. Il gère activement le risque de crédit et maintient la duration (une mesure de la sensibilité au taux) inférieure à un an. "Seules les obligations qui se trouvent sur la liste d’achat de notre équipe d’analystes peuvent être reprises dans l’ETF." Par ailleurs, JP Morgan propose également l’EU Corporate Bond REI ETF, qui investit dans des obligations d’entreprises et se concentre sur le risque de crédit. "Ici aussi, les positions sont contrôlées quotidiennement et revues mensuellement par le comité d’investissement, peut-on entendre. En d’autres termes, les gestionnaires optimisent chaque jour le portefeuille."

Durabilité

Les ETF gérés activement ne se limitent pas au marché obligataire. Ces instruments sont également utilisés dans le domaine des investissements durables. C’est par exemple la stratégie du tracker lancé par Invesco il y a quelques mois: IQS ESG Global Equity Multi-Factor est un fonds d’actions mondiales axé sur les entreprises durables. "Le point de départ est l’indice MSCI World au sein duquel nous ne retenons que les entreprises durables sur la base de certains critères. Nous élaborons ensuite un portefeuille à partir d’une analyse fondamentale. Nous utilisons pour cela notre modèle multi-factoriel", explique Thorsten Paarman, un des gestionnaires du tracker.

Transparence

Une condition essentielle pour le succès des ETF gérés activement est de réussir à générer du rendement pour les investisseurs. Mais un tracker géré activement doit également prendre en compte plusieurs exigences typiques des ETF, dont la transparence. En effet, les trackers doivent par exemple à tout moment être en mesure de communiquer la composition de leur portefeuille. "Pour un portefeuille composé par un gestionnaire sur la base de l’analyse fondamentale, c’est beaucoup moins évident. Les gestionnaires actifs ne sont pas très chauds pour donner accès à leur portefeuille", explique Charles Symons.

"Avec un tracker, le gestionnaire de fonds atteint directement le client final via un courtier."
Charles Symons
BlackRock

C’est ce qui explique qu’aux Etats-Unis, cette transparence se retrouve sous pression. Ces derniers mois, l’autorité de contrôle a laissé entendre qu’elle n’exigerait plus cette transparence au quotidien. En Europe, la politique en matière de trackers est gérée au niveau national et dépend donc des réglementations locales. La banque centrale d’Irlande, qui contrôle le principal marché de trackers en Europe, continue d’exiger la même transparence.

Cette transparence est aussi une des raisons pour lesquelles une part importante des trackers actifs se concentrent sur des stratégies obligataires. Il est plus difficile de répliquer un portefeuille dans ce segment. Non seulement on y trouve de nombreuses obligations émises par une même entreprise, mais ces obligations sont souvent émises par tranches destinées aux institutionnels, afin que les particuliers ne puissent pas les répliquer. Les ETF risquent donc moins d’être victimes de "front-running", en d’autres termes, d’être répliqués par les investisseurs eux-mêmes.

"Nous ne considérons pas l’exigence de transparence comme étant un problème vu qu’elle est prise en compte au moment du lancement d’un ETF actif. Il existe certainement des stratégies plus difficiles à commercialiser avec une transparence totale, mais celles que nous proposons aujourd’hui au sein de nos ETF gérés activement permettent cette transparence", poursuit Jill Rootsaert.

Selon Charles Symons, les ETF gérés activement créent un autre mouvement sur le marché des fonds. "Les ETF gérés activement représentent une solution alternative pour les investisseurs ayant difficilement accès aux canaux de distribution certains pays. En intégrant un fonds actif dans un tracker, vous excluez l’intermédiaire. Le gestionnaire de fonds atteint directement le client final via un courtier et ne doit plus passer par un distributeur", explique Symons. Et cela peut s’avérer problématique. "L’inconvénient d’un ETF géré activement, c’est que la stratégie est souvent plus difficile à expliquer aux investisseurs qu’un fonds indiciel passif. Le fond ne se réfère plus à un indice, ce qui est parfois plus difficile à comprendre", explique Symons.

Avenir

©Filip Ysenbaert

Certains considèrent cependant les ETF actifs comme étant des produits d’avenir. "Ils offrent le meilleur des deux mondes, mais pour réussir, ils doivent répondre à deux conditions: d’une part ils doivent créer de la valeur et d’autre part répondre aux exigences propres aux trackers, comme la transparence et les coûts bas", ajoute Thibaut De Cherisey d’Invesco.

Certains s’attendent à ce que dans 15 ans, tous les nouveaux fonds soient des ETF, ce qui permettra aux investisseurs de les acheter et de les vendre à tout moment. D’après une récente étude d’EY, 90% des investisseurs institutionnels s’attendent à ce que d’ici trois ans la majorité des maisons de fonds actives transforment leurs fonds actifs en ETF. Les ETF constitueront donc une classe supplémentaire du même produit.

D’après le cabinet-conseil KPMG, la plupart des maisons de fonds devraient à l’avenir proposer des ETF. "Les ETF seront considérés comme une meilleure façon de proposer des stratégies d’investissement, et non plus comme une catégorie d’investissement distincte", estime Jorge Fernandez-Revilla, associé chez KPMG Irlande. Il est donc possible que les fonds soient à l’avenir proposés dans plusieurs variantes – cotées et non cotées.

L’importance croissante des ETF gérés activement peut aussi jouer un rôle dans le développement de modèles au sein des conseils automatisés. Il existe aujourd’hui plus de 100 robots-conseillers en Europe qui reprennent des trackers dans leurs portefeuilles modèles. Les ETF permettent aux acteurs étrangers de se faire plus facilement une place dans le secteur des robots-conseillers. Les ETF gérés activement leur offrent un accès supplémentaire.

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