Les gestionnaires de fonds de marchés émergents se protègent contre la guerre commerciale

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La guerre commerciale qui fait rage entre la Chine et les Etats-Unis est une menace sérieuse pour les fonds de marchés émergents. Cinq gestionnaires nous expliquent comment ils se sont protégés contre cet aléa.

Depuis le début de l’année, les fonds d’actions de marchés émergents affichent un rendement (en euro) de près de 10%. Ils remontent la pente après l’annus horribilis qu’a été 2018 et qui a vu l’éclatement de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis. Cette guerre a non seulement frappé les marchés émergents, mais aussi plus globalement les marchés d’actions. Les fonds de marchés émergents ont en moyenne perdu 12% en 2018.

"Les actions de marchés émergents ont démarré l’année 2019 sur les chapeaux de roues, mais les tensions entre les deux plus grandes économies du monde pèsent sur les perspectives de croissance. Nous ne sommes pas négatifs, car la politique monétaire continue à soutenir l’économie, mais la volatilité persistera, en particulier parce que de nombreux acteurs ont déjà escompté une issue positive du conflit", explique Gordon Fraser, gestionnaire de fonds chez BlackRock.

Ajustements

BlackRock a d’ailleurs ajusté ses portefeuilles au cours des derniers mois pour les préparer à une volatilité accrue. "Nous mettons davantage l’accent sur les actions de sociétés dont les bénéfices sont prévisibles et qui disposent d’une position solide sur leur marché domestique", explique Gordon Fraser.

Même son de cloche chez DWS Investments: "Nous avons commencé par renforcer nos positions en cash. Ensuite, nous avons abaissé le bêta (coefficient d’alignement du portefeuille sur le marché, NDLR)", confie Sean Taylor, gestionnaire de DWS Invest Global Emerging Markets Equities. "Et nous restons sous-pondérés dans des pays comme la Corée du Sud et Taïwan, qui dépendent fortement du commerce international et de la technologie."

Le gestionnaire d’actifs canadien BMO Asset Management, de son côté, réitère son approche: "Notre philosophie aide nos fonds à traverser les périodes de grande volatilité", explique Sam Mahtani, gestionnaire du fonds BMO Responsible Global Emerging Markets. "Nous sommes des investisseurs à long terme avec une approche ‘bottom-up’. Nous privilégions les entreprises dotées d’un modèle opérationnel durable, d’un excellent management et qui présentent des bilans solides. Nous choisissons aussi des entreprises très ancrées dans l’économie locale, ce qui peut aider en période de guerre commerciale."

T Rowe Price et Goldman Sachs estiment également que leur processus d’investissement "bottom-up" offre la meilleure protection en temps de crise. "Nous sélectionnons les entreprises de qualité, leaders de leur secteur et capables de faire face à des turbulences économiques. Nous renforçons les positions de nos fonds dans les entreprises qui dépendent plus de la consommation domestique que des exportations ou des secteurs cycliques", explique Gonzalo Pangaro, gestionnaire de T Rowe Price Emerging Markets.

"Tous les marchés émergents ne souffrent pas de la même manière des guerres commerciales."
Luke Barrs
Goldman Sachs Asset Management

Goldman Sachs estime quant à lui que l’analyse des entreprises joue un rôle capital. "L’an dernier, nous avons analysé chacune des actions que nous avions en portefeuille du point de vue de la sensibilité à une guerre commerciale. N’oublions pas que les marchés émergents sont une classe d’actifs hétérogène. Aucune action ne souffre de la même manière de la guerre commerciale. Prenez l’Inde. Avec la récente victoire électorale de Narendra Modi et de son parti hindo-nationaliste BJP, la population a donné un mandat à ses dirigeants pour réformer le pays en profondeur. Si elle se focalise davantage sur son marché domestique, l’Inde pourrait mieux résister en cas d’intensification des tensions", juge Luke Barrs, de Goldman Sachs.

Positionnement

La composition des fonds d’actions de marchés émergents témoigne de la diversité de l’approche des gestionnaires. Dans tous les fonds, l’Asie tient le haut du pavé avec des pourcentages oscillant entre 58 et 70% des portefeuilles. DWS Investments investit même 82,7% de ses actifs dans la région. "Ces dernières années, les marchés asiatiques ont connu une croissance plus rapide que les autres marchés émergents. Pour nous, l’Asie affiche la meilleure croissance structurelle de tous les marchés émergents. La croissance y est peut-être moins élevée que dans d’autres régions, mais elle est beaucoup plus qualitative. Une meilleure gouvernance se traduit également par une hausse des bénéfices. Enfin, les investisseurs asiatiques dominent le marché", estime-t-on chez DWS.

"Vision à long terme indispensable"

Est-ce encore une bonne idée d’investir aujourd’hui dans les marchés émergents? Les gestionnaires de fonds reconnaissent que la volatilité persistera et estiment indispensable d’investir dans les marchés de croissance avec une vision à long terme.

"À court terme, nous nous attendons à ce que la guerre commerciale augmente le risque de baisse, mais il est évident que ces marchés afficheront les meilleurs rendements de toutes les classes d’actifs à un horizon de dix ans", estime-t-on chez DWS Investments.

Pour Goldman Sachs, les prix des actions sont encore intéressants: "Les valorisations sur les marchés émergents se situent aujourd’hui 10% en dessous de leur moyenne à long terme et 30% en dessous des valorisations des régions développées".

Chez BlackRock, on considère le soutien des banques centrales comme un facteur positif. "Le sentiment actuel n’est pas brillant, mais la politique monétaire continue à soutenir l’économie. Tous les regards sont tournés vers le sommet du G20 prévu pour la fin du mois", conclut
Gordon Fraser.

Le fonds de Goldman Sachs investit lui aussi plus de 75% en Asie. "Au cours des dix prochaines années, le continent asiatique devrait prendre à son actif la majeure partie de la croissance des marchés émergents. Sur les 6.000 entreprises que nous suivons, 80% sont basées en Asie", peut-on entendre.

BlackRock se distingue par la part importante – près de 19% – qu’il réserve à l’Amérique latine, en particulier le Mexique et le Brésil: "Les récentes tensions commerciales entre le Mexique et les Etats-Unis peuvent nuire à l’économie mexicaine, mais avant l’éclatement de la crise, les marchés obligataires montraient que la situation économique s’améliorait. Nous pensons que ce signal n’a pas été suffisamment entendu par le marché".

On trouve aussi des différences en termes de secteurs, même si elles sont moins évidentes à première vue. Chez les cinq gestionnaires de fonds d’actions de marchés émergents, le secteur financier est le plus représenté. "Nous ne cherchons pas de la volatilité, mais une croissance à long terme. Nous venons par exemple de prendre une participation dans Komercni Banka, une des principales banques en République Tchèque. Il s’agit d’une banque gérée de manière conservatrice, qui distribue un dividende élevé et tenable à terme. Nous nous attendons à ce que les bénéfices se stabilisent en 2019 et reprennent en 2020. Nous avons également pris une position dans la banque saoudienne Al Rajhi Bank. Le secteur bancaire saoudien est un oligopole aux seuils d’entrée très élevés, ce dont profite la banque Al Rajhi", estime-t-on chez T Rowe Price.

"Au cours des dix prochaines années, les pays émergents les plus intéressants seront le Vietnam, l’Egypte, le Nigeria, les Philippines et la Thaïlande."
Sam Mahtani
BMO Asset Management

La majorité des fonds investissent près de 15% dans le secteur technologique, du moins sur la base de la nouvelle classification utilisée par MSCI depuis septembre 2018. Si nous utilisons l’ancienne définition, qui considérait les sociétés internet comme Alibaba et Tencent comme des acteurs technologiques, nous arrivons à une part de 30 à 40% de technologie dans la plupart des fonds. Fin avril, Alibaba, Tencent et Samsung faisaient partie du top 5 de trois des cinq fonds.

La société de gestion de fonds canadienne BMO Asset Management fait exception avec à peine 2,9% d’actions technologiques en portefeuille. "Notre approche est très différente. Nous avons une optique à long terme pour les entreprises dans lesquelles nous investissons. Pour nous, les pays les plus intéressants sont ceux qui affichent le PIB per capita le plus bas, c’est-à-dire des pays comme le Vietnam, l’Egypte, le Nigeria, les Philippines et la Thaïlande. C’est dans ces pays que se situe le plus haut potentiel de croissance pour les 10 à 15 prochaines années. Si les revenus augmentent dans ces pays, le taux de pénétration des services financiers et des biens de consommation augmentera également", expliquent les Canadiens.

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Chez DWS Investments également, la part du secteur technologique a été réduite, même si elle représente encore 14% des actifs. "En 2017, la technologie était encore surpondérée par rapport à l’indice de référence, mais ce n’est plus le cas actuellement. Le secteur des semi-conducteurs à Taïwan se trouve sous pression. Nous nous attendons à un recul des bénéfices", indiquent les experts de DWS.

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