"Prenez moins de risques au lieu de chercher des rendements plus élevés"

©Filip Ysenbaert

Une enquête menée auprès de 12 sociétés de gestion de fonds belges révèle que ces derniers mois les gestionnaires de fonds ont cherché refuge dans des produits moins risqués, comme le cash. "Il est très tentant aujourd’hui de choisir des produits dont les rendements semblent plus élevés. Mais le meilleur choix consiste encore à réduire les risques."

Une enquête menée auprès de 12 sociétés qui gèrent des fonds à partir de la Belgique révèle qu’elles sont devenues plus prudentes au cours des derniers mois. Aujourd’hui, un portefeuille "neutre" comprend 9% de cash. Parmi ces gestionnaires, la moitié reconnaît avoir augmenté ses positions en cash depuis le début de l’année. "Nous conservons une part importante de liquidités au sein des portefeuilles parce que les obligations ne sont pas très intéressantes. La rémunération proposée par les obligations d’entreprises et les obligations à haut rendement est trop faible pour justifier la prise de risque", explique Etienne de Callataÿ, d’Orcadia Asset Management. Une société de gestion de fonds sur quatre indique également avoir couvert ses positions risquées pour les trois prochains mois.

50
%
La moitié des sociétés de gestion de fonds ont augmenté leurs positions en cash depuis le début de l’année.

Un portefeuille neutre comprend en moyenne 50% d’actions. L’absence d’alternatives continue à jouer un rôle, mais les sociétés de gestion de fonds se montrent plus prudentes dans leur sélection d’actions. Cette attitude se reflète par exemple dans le choix des secteurs. Les secteurs pharmaceutique et des biens de consommation non durables se retrouvent dans le top 3 des domaines de prédilection, aux côtés des valeurs technologiques, inévitables en raison de leur omniprésence.

"Vu que nous cherchons des entreprises dont le risque de baisse est limité, nous aboutissons automatiquement à ces secteurs", explique Werner Wuyts, de Dierickx Leys. La valorisation joue également un rôle: "La valorisation des entreprises pharmaceutiques ne reflète pas la richesse de leur pipeline, les médicaments lancés récemment et la hausse attendue des bénéfices", estime Luc Aben, de Van Lanschot Bankiers. Kristel Cools, de Rivertree Investments, privilégie ce secteur en raison de son potentiel de croissance. "Nous comptons sur le secteur des soins de santé où la recherche permet de garantir l’innovation et la croissance future", explique-t-elle.

En tête des secteurs à éviter, on trouve le secteur bancaire. "Ces prochaines années, les taux devraient rester très bas, en particulier en Europe. Cette situation met la rentabilité du secteur bancaire sous forte pression. Si vous ajoutez le renforcement de la régulation, vous comprenez d’emblée pourquoi nous avons une vision négative du secteur bancaire", ajoute Sebastiaan Grenné, d’Argenta. D’autres stratégistes qualifient les taux bas de véritable fléau pour le secteur, même si Ken Van Weyenberg, de Candriam, nuance: "Les taux bas jouent certainement un rôle, mais nous voyons aussi que les cours de Bourse sont annonciateurs de mauvaises nouvelles. Les actions du secteur bancaire européen se négocient à moins de 10 fois les bénéfices attendus et à un cours inférieur à leur valeur comptable".

"Le risque est grand que certains actifs de sociétés énergétiques finissent en ‘stranded assets’."
Etienne de Callataÿ
Orcadia Asset Management

Une autre industrie soigneusement évitée est l’automobile. "Le secteur comporte trop d’incertitudes à cause de la transition en cours du moteur à combustion traditionnel vers d’autres modes de propulsion", explique Bart Van Poucke, de BNP Paribas Asset Management.

Le secteur énergétique est également peu populaire. "Le risque est grand qu’au moins une partie des actifs des sociétés énergétiques finissent en ‘stranded assets’ (actifs bloqués, c’est-à-dire qui ont perdu leur valeur parce que devenus obsolètes, NDLR) si nous prenons les choses en mains au niveau climatique. On peut se demander si ces entreprises réussiront à s’adapter suffisamment vite", ajoute Etienne de Callataÿ.

Etats-Unis en tête

Au niveau géographique également, les sociétés de gestion de fonds ont tendance à se tourner vers des régions moins risquées. Les marchés émergents ont perdu leur statut de régions de prédilection, suite notamment à l’éclatement de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis et sont à présent détrônés par les actions américaines. C’est remarquable vu que les marchés américains sont les seuls à être considérés comme surévalués par plusieurs sociétés de gestion de fonds. Parmi les 12 gestionnaires interrogés, un tiers partage cet avis. Les autres parlent de valorisation correcte. Pour les actions européennes et de marchés émergents, c’est l’inverse: la majorité parle de valorisation correcte, tandis que les autres estiment qu’elles sont sous-évaluées.

"Dans un environnement caractérisé par une augmentation des risques pour l’économie mondiale, les actions américaines apparaissent comme l’option la plus sûre."
Patrick Moonen
NN Investment Partners

Cela n’empêche pas les sociétés de gestion de fonds de considérer les actions américaines comme plutôt défensives. "Dans un environnement caractérisé par une augmentation des risques au niveau du commerce international et de l’économie mondiale, les actions américaines apparaissent comme l’option la plus sûre. Le pays dispose par ailleurs d’une marge de manœuvre plus importante pour mener une politique monétaire expansive", analyse Patrick Moonen, de NN Investment Partners. Pour Luc Aben, les Etats-Unis offrent souvent la meilleure protection en cas de correction boursière. "Le dollar américain est alors considéré comme une valeur refuge. De plus, l’économie américaine – plus fermée – résiste mieux en cas de guerre commerciale", ajoute-t-il. Sebastiaan Grenné y voit d’autres raisons: "Les bénéfices attendus des sociétés américaines restent en hausse. La Réserve Fédérale continue également à soutenir l’économie."

Bart Van Poucke préfère se tourner vers le marché boursier japonais. "Nous privilégions les actions japonaises parce qu’elles affichent des valorisations relativement intéressantes. L’activisme croissant des actionnaires devrait également créer de la valeur", estime-t-il.

Dans l’ensemble, les sociétés de gestion de fonds ne s’attendent pas à une correction imminente sur les marchés d’actions. Elles se basent sur une modeste augmentation de 3 à 5% en moyenne pour les 12 prochains mois.

Havres de paix

En plus d’un positionnement plus défensif sur les marchés d’actions, les sociétés de gestion de fonds cherchent des moyens de se protéger, même si c’est loin d’être facile. "Les valeurs refuges traditionnelles, comme les obligations souveraines des pays du cœur de la zone euro, sont chères. La seule option qui reste est tout simplement le cash", reconnaît Luc Aben. Etienne de Callataÿ, de son côté, croit aux bons du Trésor américains. "Achetez des ‘strips’ (coupons 0%, NDLR) dont l’échéance est la plus longue possible, jusqu’à 2049", conseille-t-il. Patrick Moonen préfère les actifs avec un revenu sûr. "En plus du cash et des obligations américaines, j’investis dans l’immobilier et des actions à dividende de secteurs défensifs", confie-t-il.

Fonds

Ce mercredi 19/06, gratuit avec L'Echo

Enquête auprès des sociétés de gestion de fonds belges - Les gestionnaires en quête de havres de paix

Certaines devises sont également citées comme valeurs refuges: "Le yen japonais et le franc suisse ont déjà prouvé leur valeur face à la volatilité enregistrée au cours du premier trimestre et je pense que ces devises verront leur rôle de valeur refuge se renforcer", ajoute Bart Van Poucke.

Ces derniers mois, Candriam a à nouveau joué la carte de l’or. "Dans le passé, le cours de l’or s’est bien comporté dans des marchés caractérisés par une aversion au risque. Par ailleurs, il est décorrélé des actifs risqués comme les actions. Son prix se situe aujourd’hui à un niveau techniquement intéressant et la hausse de la demande couplée à une baisse de l’offre pourrait soutenir les prix", estime Ken Van Weyenberg.

Mais pour les gestionnaires de fonds, l’essentiel consiste à ne pas perdre de vue le postulat de base de l’investissement. "À l’heure actuelle, aucune classe d’actif ne sort véritablement du lot. La meilleure manière de faire face aux turbulences est de bien se diversifier en termes de classes d’actifs", conseille Erik Joly, d’ABN Amro Private Banking.

©Mediafin

Risques

Les tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine sont considérées par les experts comme le risque le plus important pour les marchés financiers. "Il ne faudrait pas que ce conflit dérape, car ce serait une catastrophe. L’économie mondiale dépend du commerce international. Si les échanges sont gravement perturbés, l’économie ralentira et pourrait même tomber en récession. Si cela devait arriver, je crains que les banques centrales ne disposeront pas de suffisamment de munitions pour faire face à court terme", estime Sebastiaan Grenné.

En plus de l’escalade de la guerre commerciale et de la politique européenne (Brexit, situation en Italie), Luc Aben considère le risque de récession aux Etats-Unis comme le plus grand danger pour l’économie mondiale. "Nous savons déjà que les choses vont un peu moins bien en Europe et en Chine, mais certains signes sont annonciateurs d’un ralentissement aux Etats-Unis aussi. L’impact des réductions d’impôts est-il en bout de course? La série de relèvements de taux se met -elle à faire mal? Cette économie américaine fermée commence-t-elle aussi à sentir les effets du ralentissement mondial?", se demande Luc Aben.

"Si le nombre de crédits douteux augmente, la confiance dans les marchés obligataires pourrait subir un choc."
Werner Wuyts
Dierickx Leys

KBC met également en garde: "Le principal risque, c’est celui d’une grave récession. D’autres perturbateurs peuvent provoquer des corrections temporaires, mais celles-ci sont souvent suivies par une reprise. En cas de récession économique, la baisse se poursuit et la reprise se fait attendre", renchérit Tom Mermuys.

Werner Wuyts considère que les principaux risques se situent sur le marché obligataire. "Si le nombre de crédits douteux augmente, la confiance dans les marchés obligataires pourrait subir un choc, ce qui peut se traduire par une hausse du spread sur les obligations affichant un mauvais rating", explique-t-il. Pour Erwin Deseyn, de CapitalatWork, le principal risque réside dans la déflation. "Ce serait catastrophique au vu du taux d’endettement astronomique de l’économie mondiale", estime-t-il.

Récession européenne

25%
La probabilité moyenne d’une récession en Europe dans les 12 prochains mois, selon les gestionnaires de fonds.

Les gestionnaires considèrent en revanche le risque d’une récession en Europe comme peu probable: ils l’estiment à 25% pour les 12 prochains mois. "Nous ne croyons pas au dérapage de la guerre commerciale. Par ailleurs, les mesures de soutien des banques centrales européenne et américaine sont suffisantes pour protéger l’économie européenne contre une récession à court terme", poursuit Sebastiaan Grenné.

"Nous savons que les choses vont moins bien en Europe et en Chine, mais il y a des signes annonciateurs d’un ralentissement aux Etats-Unis aussi."
Luc Aben
Van Lanschot Bankiers

Luc Aben est un plus sceptique: "Si nous voulons savoir ce qui attend l’économie européenne, nous devons nous tourner vers l’extérieur. Nous voyons que les secteurs exportateurs allemands souffrent d’un ralentissement de la croissance chinoise, qui n’est pas uniquement le résultat de la guerre commerciale mais aussi du problème de la dette en Chine. Je pense que l’économie ne tombera en récession que si la guerre commerciale s’intensifie. Il est vrai que la demande intérieure en Europe a soutenu l’économie au cours du mois écoulé, mais elle a aussi ses limites si la situation dégénère. En particulier si l’on prend en compte la hausse modérée des salaires", ajoute Luc Aben.

Patrick Moonen se montre un peu plus positif pour sa part: "Nous estimons que les risques ne sont pas exagérément élevés. Bien entendu, il faut tenir compte du risque politique Trump, mais nous pensons que la probabilité d’un dérapage des tensions commerciales est très faible. Nous ne croyons pas non plus à un scénario de hausse soudaine de l’inflation qui ferait remonter subitement les taux d’intérêt", explique Patrick Moonen. Erik Joly est lui aussi moins pessimiste: "Il est difficile de prédire ce qui va se passer, mais nous partons du principe que les choses finiront par s’arranger", conclut-il.

Quid de vos fonds mixtes?

Près de la moitié des 187 milliards d’euros que les Belges ont investis dans des fonds le sont dans des fonds mixtes. Pour bon nombre d’entre eux, ces fonds mixtes représentent la totalité de leur portefeuille. Mais cet instrument est-il adapté pour faire face à l’instabilité actuelle dont souffrent les marchés?

Pour Pol Pierret, d’AXA Investment Managers, les fonds mixtes sont le produit idéal, à condition qu’ils soient flexibles. "La hausse de la volatilité et la baisse des rendements attendus dans toutes les classes d’actifs plaident en faveur d’une gestion flexible, où les gestionnaires ne s’en tiennent pas à une répartition stricte entre actions et obligations", explique-t-il. Luc Aben cite d’autres conditions: "Il faut aussi se poser la question de savoir dans quelle mesure le fonds peut engranger du cash. Est-il réparti mondialement? Investit-il surtout dans des instruments liquides? Si le gestionnaire peut répondre positivement à ces questions, alors les fonds mixtes sont une bonne solution", conclut-il.

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