Rien n'a véritablement changé depuis la crise financière en 2008

La débâcle de Lehman Brothers a provoqué un véritable tsunami, qui a immédiatement ébranlé la confiance, au point que le système financier mondial s’est retrouvé au bord du gouffre. ©EPA

Septembre marquera le 10e anniversaire de la tristement célèbre faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers, qui a précipité le monde (financier) dans une crise profonde. Nous avons interrogé quatre spécialistes en fonds sur la manière dont ils ont vécu cette période. Ils évoquent aussi le spectre de voir l’histoire se répéter…

"Nous ressentons encore indirectement les conséquences de la crise financière"

©rv

Menno van Eijk est aujourd’hui responsable des marchés financiers auprès du gestionnaire de patrimoine néerlandais NN Investment Partners (NN IP). Il s’occupe de fonds monétaires depuis 2011 après une carrière de trader.

Quel est votre souvenir le plus marquant de la crise financière?

L’effondrement de la confiance dans les marchés et les institutions financières. La débâcle de Lehman Brothers a provoqué un véritable tsunami, qui a immédiatement ébranlé la confiance, au point que le système financier mondial s’est retrouvé au bord du gouffre. Les catégories de produits d’investissement facilement négociables, comme les devises, les obligations souveraines et les dérivés de taux, ont tout d’un coup perdu leur liquidité, provoquant une gigantesque volatilité. Cette situation a contraint les principales banques centrales à prendre des mesures de soutien élargies et coordonnées pour stabiliser les marchés. Par ailleurs, plusieurs grandes banques et assureurs ont été maintenus à flot grâce à des aides d’État. Tous les jours, nous nous demandions quelle banque, quel assureur ou quelle catégorie de produits allait se retrouver dans la tourmente.

Quelles ont été les conséquences concrètes de la crise financière sur vous, en tant que gestionnaire?

Les effets immédiats sont restés limités. En réalité, nos fonds monétaires ont souffert des marchés qui étaient fermés, mais grâce à nos investissements très conservateurs dans des sociétés d’excellente qualité et à nos durations très courtes, nous n’avons pas souffert d’autres conséquences directes.

"Les taux négatifs n’ont pas diminué l’intérêt pour les fonds monétaires. Au contraire."
Menno van Eijk
Gestionnaire chez NN IP

Par contre, nous en ressentons encore aujourd’hui les conséquences indirectes. La crise financière et la crise de l’euro qui a suivi ont totalement bouleversé le paysage financier. Tant sur le plan des législations et des réglementations qu’en termes de politique monétaire, les dix dernières années devraient se révéler déterminantes pour l’avenir du secteur financier. De la consignation centralisée des dérivés pour limiter entre autres le risque systémique en cas de faillite d’une banque, en passant par Bâle III pour augmenter la transparence des bilans des banques, sans oublier MiFID 2 pour mieux protéger les investisseurs: le législateur s’est donné comme objectif de limiter autant que possible le risque de récidive de la crise financière.

Sur le plan monétaire, les différentes banques centrales travaillent toujours au retour à une politique monétaire "normale". Tant la banque centrale américaine (Fed) qu’européenne (BCE) ont été contraintes de lancer un vaste programme de rachat pour soutenir les marchés financiers et relancer l’économie. La BCE a annoncé il y a seulement deux semaines qu’elle mettrait fin à son programme de rachat d’ici la fin de l’année. Soit dix ans après le début de la crise financière. De surcroît, cela fait dix ans que la BCE pratique des taux négatifs dans la zone euro. Ainsi, le taux à cinq ans des obligations souveraines est encore négatif et les taux des marchés monétaires se situent aux alentours de -0,35%.

Tous ces éléments ne facilitent pas la vie d’un investisseur spécialisé en marchés monétaires, même si sur certains points, nous constatons un impact positif. En réalité, un taux négatif dans la zone euro a une influence directe sur un portefeuille monétaire comprenant des investissements à court terme et de grande qualité. Cependant, si le rendement négatif des fonds du marché monétaire n’a pas entraîné de flux sortants massifs, l’importance d’une bonne gestion monétaire s’en est trouvée accrue, avec la sécurité et la liquidité en tête des priorités.

Quelle leçon tirez-vous de la crise financière?

Que la recherche fondamentale en matière de crédit, si elle est réalisée avec sérieux, est capitale. En évitant les structures complexes et en veillant à être le plus transparent possible, il est possible de mieux identifier les risques, non seulement en période faste, mais aussi en période de crise. Les crises financières du passé se caractérisent par leur imprévisibilité et leur soudaineté. C’est le devoir des investisseurs de ne pas se laisser aveugler par les données prédictives basées sur des modèles quantitatifs et les rendements historiques, mais de continuer à s’informer et à s’adapter aux changements de contexte. Dans les portefeuilles monétaires également, chaque investissement est soupesé sur la base d’un rendement total et pas uniquement sur la base du taux.

"Nous nous sommes retrouvés au milieu d’un ‘perfect storm’"

©RV-DOC

Guy Lerminiaux est responsable de la gestion d’actions chez Degroof Petercam Asset Management (DPAM), fonction qu’il exerçait déjà pendant la crise financière.

Comment avez-vous vécu la crise financière?

Cela fait plus de 30 ans que je travaille dans le secteur. J’ai donc vécu quelques crises. Mais il y a dix ans, nous nous sommes retrouvés au milieu d’un ‘perfect storm’. C’était la première fois que nous subissions en même temps une crise économique et une crise financière à l’échelle mondiale.

"Nous n’avons pas fondamentalement modifié notre processus d’investissement."
Guy Lerminiaux
Responsable actions chez DPAM

Quelles ont été les conséquences concrètes de la crise financière sur vous, en tant que gestionnaire?

Quand j’investis, j’analyse les qualités intrinsèques des entreprises. Il y a toujours eu des crises. Et en fonction de la conjoncture économique, je mets davantage l’accent sur les secteurs défensifs ou de croissance. Par exemple, je ne tiens pas compte des risques politiques. Dans ce sens, nous n’avons pas fondamentalement modifié le processus d’investissement de nos fonds d’actions européennes et ma vie n’est donc pas devenue plus difficile depuis la crise. Même si cela peut en partie s’expliquer par le fait que je suis un éternel optimiste. Par ailleurs, je suis un pur investisseur en actions et je ne m’occupe donc pas d’asset allocation (répartition d’un patrimoine entre plusieurs produits d’investissement, comme des actions, des obligations, etc., NDLR).

Quelle leçon avez-vous tirée de la crise financière?

Que les gens ont pris conscience qu’il existe une différence entre les actifs tangibles et les actifs financiers. Dans le premier cas, par exemple une action, vous êtes directement copropriétaire d’une entreprise. Dans le deuxième cas, par exemple les produits titrisés, il y a un intermédiaire: la banque. Et lorsqu’elle fait naufrage, vous perdez votre investissement. Cette situation a également poussé les gens à investir de plus en plus dans des biens tangibles, comme l’immobilier. Pour les investisseurs, cela a été une leçon de sagesse: ils savent maintenant qu’il est judicieux de répartir ses investissements entre différentes classes d’actifs et d’investir également dans l’or physique par exemple. Car on ne sait jamais...

"La crise bancaire est le seul moment de ma carrière où j’ai craint pour mon emploi"

©Photo News

Dirk Thiels est aujourd’hui stratège chez KBC Asset Management (KBC AM). Pendant la crise, il était à la tête des gestionnaires de fonds d’actions.

Quel est votre souvenir le plus marquant de la crise financière?

Ce n’était pas ma première crise en tant que gestionnaire de fonds: j’ai vécu le krach de 1987, plusieurs crises sur les marchés émergents dans les années 90 et la bulle des télécoms en 2000. Les ressemblances avec les crises précédentes étaient importantes: personne ne l’a vue venir, les premières rumeurs ont été écartées car considérées comme exagérées et au final, la bombe a fini par exploser de manière assez inattendue. De ce point de vue, la crise de 2008 n’est pas vraiment différente. Mais ce fut autre chose lorsque son impact s’est précisé. Tout d’abord au niveau économique: fin 2008, on avait l’impression que l’économie mondiale était littéralement à l’arrêt, une situation que je n’avais jamais vécue auparavant. Ensuite, dans mon secteur d’activité. Je dois reconnaître que la crise bancaire a été le seul moment de ma carrière où j’ai craint pour mon emploi. Cela donne à cette crise une autre dimension.

"Lorsque les enjeux sont trop importants, on prend les bonnes décisions."
Dirk Thiels
Stratégiste boursier chez KBC AM

Quelle leçon avez-vous tirée de la crise financière?

Que le système financier mondial est très fragile, mais aussi très résilient lorsque les bonnes décisions sont prises. Cela vaut aussi pour l’économie mondiale. Les cassandres sont sortis du bois en 2008 pour prédire la fin du système capitaliste. Je n’y ai jamais cru et la vigueur de la reprise économique à partir de 2009 est là pour en témoigner. Cela a également renforcé ma conviction que la crise de l’euro pouvait être résolue. Lorsque les enjeux sont trop importants, on prend les bonnes décisions. Même si les choses prennent plus de temps que prévu.

Par ailleurs, on constate que rien n’a vraiment changé. Dix ans plus tard, nous voyons ici et là que la nature humaine refait surface. L’économie et la Bourse ne sont rien moins que des émotions et la crainte que nous avons ressentie lors de la crise a cédé la place à une certaine euphorie. Dix années, ce n’est pas très long, mais malgré tout suffisant pour voir un changement de génération. De nombreuses personnes actives aujourd’hui dans l’analyse, la gestion ou la vente n’ont pas vécu la crise financière. Je ne doute pas que l’histoire se répétera. La seule question qui se pose, et c’est ce qui rend les choses passionnantes, c’est de savoir quand et où la prochaine crise éclatera.

"Personne ne savait quelles banques survivraient"

©rv-doc

Koen Van de Maele est aujourd’hui responsable du département Investment Solutions chez Candriam. Pendant la crise, il était gestionnaire en obligations.

Quel est votre souvenir le plus marquant de la crise financière?

Je me souviens d’une période très intense, où les choses bougeaient vite, mais aussi très intéressante. J’ai compris que nous vivions un moment historique pour le secteur financier. Je me souviens surtout des week-ends et de l’ouverture des marchés le lundi matin. Souvent, nous essayions de profiter du calme relatif du week-end pour essayer de trouver des solutions. À la clôture des marchés le vendredi soir, personne ne savait à quoi le monde ressemblerait le lundi matin et quelles banques seraient encore debout!

"Tout à coup, les marchés obligataires, jugés monotones, se sont retrouvés au centre de l’attention médiatique."
Koen Van de Maele
Responsable Investment Solutions chez Candriam

Quelles ont été les conséquences concrètes de la crise financière sur vous, en tant que gestionnaire?

La vie des gestionnaires de fonds est devenue particulièrement intéressante. Alors que la gestion de portefeuilles obligataires était assez monotone, les marchés obligataires se sont tout d’un coup retrouvés au centre de l’attention de la presse écrite et des journaux télévisés. De plus, les discussions avec les clients sont devenues plus captivantes, car nous discutions de scénarios jusque-là impensables, comme les "bank runs", les faillites de banques, les pertes de capitaux sur les obligations souveraines européennes, la fin possible de la zone euro, l’assouplissement quantitatif, les hélicoptères monétaires, etc.

Quelle leçon avez-vous tirée de la crise financière?

Une des principales conclusions, c’est que les marchés financiers sont tout sauf rationnels. Ils sont en réalité motivés par des comportements humains comme la peur, la cupidité et le panurgisme. Ensuite, tout le monde a pris conscience de l’importance de la gestion des risques, même si parallèlement les modèles mathématiques d’analyse des risques ont montré leurs limites. Au final, en plus d’une meilleure connaissance économique et financière, le monde a compris qu’il fallait une bonne dose de bons sens et de l’ouverture d’esprit pour gérer correctement un portefeuille.

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