Maisons de fonds en quête de protection contre l’inflation

©Gudrun Makelberge

Notre enquête semestrielle menée auprès de 12 maisons de fonds belges semble une fois de plus révéler une préférence marquée pour les actions. La reprise de l’inflation a encore renforcé cette préférence.

"TRINA is in the house and not going anywhere". C’est ainsi que Tom Mermuys de KBC Asset Management résume le contexte avec lequel les investisseurs doivent composer depuis de longs mois. TRINA est l’acronyme de There Really Is No Alternative, et indique que les investisseurs n’ont en réalité pas d’autre possibilité que d’investir dans des actions s’ils souhaitent que leur épargne conserve son pouvoir d’achat.

Ces derniers mois, la situation s’est aggravée avec la lente reprise de l’inflation et le maintien artificiel des taux bas suite aux mesures prises par les banques centrales. "L’augmentation des dettes souveraines suite à la pandémie de Covid-19 a anéanti l’espoir d’un retour à la normale en matière de taux d’intérêt. Bienvenue au Japon pour ce qui concerne les perspectives de taux! Ceux qui souhaitent préserver ou augmenter leur pouvoir d’achat doivent faire travailler leur argent. Il existe différentes façons d’y arriver, mais les actions représentent une excellente manière de participer à l’économie", explique Tom Mermuys.

"Les actions peuvent être chères pendant longtemps."
Erik Joly
ABN Amro Private Banking

Erik Joly d’ABN Amro Private Banking partage cet avis, même s’il recommande la prudence. "Si nous prenons en compte plusieurs indicateurs de valorisation, nous pouvons dire avec certitude que les actions ne sont pas bon marché. Plus encore: d’un point de vue historique, elles sont même chères. Mais si on la compare aux obligations, la valorisation des actions n’est pas exagérée. De plus, il est important de comprendre que si les valorisations jouent un rôle important dans le processus de sélection, elles ne sont pas très utiles en termes de timing. Les actions peuvent être chères pendant longtemps", ajoute-t-il.

À cause de TRINA, les 12 maisons de fonds interrogées surpondèrent les actions dans leurs portefeuilles d’investissement neutres (cf. tableau ci-dessous). En moyenne, le poids des actions se monte à 56%, alors que le poids neutre est de 50%. Le poids moyen des obligations est de 34%. Mais que comprennent concrètement les portefeuilles?

Actions

Si les stratèges interrogés se montrent positifs envers les actions, ils ont cependant des préférences régionales. Par exemple, l’enthousiasme pour les actions américaines est beaucoup retombé ces derniers mois. La majorité des stratèges estiment que les actions américaines sont surévaluées et leur préfèrent leurs consœurs européennes. "L’Europe n’en est qu’au début de la reprise économique après la crise du coronavirus. Cette reprise peut donner un énorme coup de pouce aux entreprises européennes. Par ailleurs, nous nous attendons à ce que la Banque centrale européenne maintienne sa politique monétaire très souple plus longtemps que la Réserve fédérale américaine", explique Sebastiaan Grenné d’Argenta. Pour Günter Van Rossem d’Orcadia Asset Management, les marchés sont correctement évalués et les actions européennes devraient profiter de leur poids plus important en actions de valeur.

Les marchés émergents font également partie des favoris. "Tandis que les économies développées ont amorcé leur reprise, les marchés émergents continuent à se normaliser. Leur valorisation est intéressante par comparaison aux pays développés et leur potentiel de hausse est plus important. La reprise des marchés des matières premières est un facteur positif pour les régions de croissance qui dépendent de ce secteur", estime Ken Van Weyenberg de Candriam.

"Le secteur industriel non seulement profitera de la reprise économique, mais il bénéficiera également d’un coup de pouce des projets d’investissement en Europe et aux États-Unis."
Sebastiaan Grenne
Argenta

L’espoir d’une forte reprise économique se reflète également dans les préférences sectorielles. L’industrie fait partie des trois secteurs de prédilection. "Le secteur profitera non seulement de la reprise économique, mais il bénéficiera également d’un solide coup de pouce des projets d’infrastructure de Joe Biden aux États-Unis et du plan de relance européen", ajoute Grenné. Le gestionnaire de fonds souligne cependant l’importance qu’il y a – en particulier pour les entreprises liées aux matières premières – de rester sélectifs et de chercher à identifier les entreprises durables du secteur.

Steven Steyaert de NN Investment Partners mise lui aussi sur l’industrie à cause de la réouverture de l’économie et des ambitieux plans d’investissement. "Au même moment, le cycle économique progresse de manière exceptionnellement rapide et devrait évoluer au cours des prochains mois pour passer de la phase de reprise à la phase de milieu de cycle. Ce n’est pas nécessairement négatif pour les actifs risqués, mais justifie une approche prudente, loin des actions purement cycliques, au bénéfice de sociétés en croissance stable et structurelle", estime Steyaerts.

Un autre secteur préféré de nombreux stratèges est l’industrie financière. "Nous misons sur les banques à cause de leur corrélation positive avec les taux d’intérêt à long terme", explique Pol Pierret d’AXA Investment Managers. Ken Van Weyenberg se montre aussi très positif à l’égard des banques, aussi bien dans la zone euro qu’aux États-Unis. "Les valorisations, tant sur la base du ratio cours/bénéfice que du ratio cours/valeur comptable, sont toujours intéressantes. Les banques américaines sont particulièrement attrayantes, car nous prévoyons que le taux américain à dix ans atteindra 2% au cours des prochains mois", ajoute-t-il.

Même si le secteur technologique a perdu quelques rangs au classement depuis notre dernier sondage, il reste sur la liste des secteurs préférés. "Nous privilégions un positionnement hybride. D’une part, il faut compter avec la rotation de secteurs suite à la reprise économique. C’est pourquoi nous apportons de la cyclicité dans les portefeuilles en investissant dans les banques et les small et mi-caps européennes. D’autre part, nous continuons à miser sur la croissance qualitative que nous rencontrons dans le secteur technologique, qui profite de la tendance à long terme à recourir davantage à la digitalisation, au télétravail et aux achats en ligne", explique Wim D’Haese de Deutsche Bank. Michaël De Man d’Econopolis estime que la technologie est un des rares secteurs à afficher une réelle croissance structurelle.

Obligations

Au sein des portefeuilles obligataires, il est frappant de constater que bon nombre de gestionnaires misent sur l’inflation. Plus de la moitié des maisons de fonds disposent d’une importante position en obligations liées à l’inflation.

"Les obligations liées à l’inflation nous semblent aujourd’hui intéressantes et elles peuvent aussi jouer le rôle d’amortisseur si l’inflation continue à augmenter."
Günter Van Rossem
Orcadia Asset Management

"Nous restons assez prudents pour la partie obligataire. La toute grande majorité sont des obligations souveraines, dont une partie importante est liée à l’inflation. Ces obligations nous semblent intéressantes dans leur globalité, et elles peuvent aussi jouer le rôle d’amortisseur si l’inflation continue à augmenter", explique Günter Van Rossem.

"Les investisseurs qui cherchent à obtenir un rendement positif des obligations n’ont pas d’autre choix que de prendre des risques", explique Erik Joly. "Les primes de risque des obligations d’entreprises de qualité et à haut rendement, ainsi que des obligations de marchés émergents, sont historiquement basses. Mais ces primes de risque ne sont pas déraisonnables au vu des perspectives positives et des risques de crédit plutôt limités. C’est aussi dans les pays émergents que l’on trouve les meilleures opportunités. Les primes de risque des obligations souveraines des pays de la périphérie de l’Europe (comme l’Espagne, l’Italie et le Portugal, NDLR) représentent encore une solution acceptable pour sortir du marasme des taux négatifs", ajoute-t-il.

La course au rendement est également évidente dans les portefeuilles obligataires d’autres maisons de fonds. "En plus des obligations liées à l’inflation, nous privilégions les obligations sans notation de crédit", explique Michaël De Man. "C’est là qu’il est encore possible d’obtenir des rendements intéressants et de beaux bénéfices à court terme si les entreprises demandent une notation. Nous nous tournons également vers les obligations de marchés émergents vu qu’il s’agit des rares obligations dont les rendements réels sont encore positifs. Ces obligations se sont également retrouvées à la traîne dans le rallye obligataire", ajoute De Man.

Sebastiaan Grenné cite également les obligations souveraines chinoises. "Elles offrent un rendement supérieur à celui des obligations européennes, leur solvabilité est bonne et elles sont nettement sous-pondérées dans les portefeuilles des investisseurs internationaux. Nous nous attendons à d’importants flux en direction de cette classe d’actifs", confie-t-il.

Les avis divergent sur les obligations d’entreprises. Wim D’Haese en est partisan. "Notre volet obligataire comprend essentiellement des obligations d’entreprises émises en euros, tant de qualité qu’à haut rendement", explique-t-il. Werner Wuyts quant à lui préfère les obligations d’entreprises à haut rendement et à courte échéance. "Nous accordons notre préférence aux obligations d’entreprises notées BBB ou équivalent, d’une duration d’environ quatre ans", précise-t-il.

Alternatives

Les maisons de fonds jouent également le thème de l’inflation dans les autres volets de leurs portefeuilles. Luc Aben de Van Lanschot Bankiers considère l’or comme une bonne protection contre une inflation excessive. "Si, en cas de reprise de l’inflation, la banque centrale américaine adopte une attitude attentiste, les taux réels baisseront et l’or deviendra plus intéressant", estime-t-il. Werner Wuyts considère lui aussi le métal jaune comme une protection contre les effets de la planche à billets.

"Les matières premières cycliques comme l’aluminium et le cuivre peuvent profiter de la reprise économique mondiale et des gigantesques plans d’investissement."
Steven Steyaert
NN Investment Partners

Plusieurs maisons de fonds s’intéressent également aux autres matières premières. "Les matières premières cycliques comme l’aluminium et le cuivre peuvent profiter de la reprise économique mondiale et des gigantesques plans d’investissement", argumente Steven Steyaert. Michaël De Man joue le thème des matières premières via des trackers d’or physique, de métaux industriels et des actions de mines aurifères.

L’immobilier fait également partie des secteurs préférés. Werner Wuyts privilégie l’immobilier résidentiel. "Ce secteur pourra intégrer l’inflation dans ses prix", explique-t-il. Luc Aben se tourne quant à lui vers l’immobilier commercial et les bureaux. "Il est difficile de savoir dans quelle mesure les nouvelles habitudes prises pendant la pandémie – comme le shopping en ligne et le télétravail – deviendront structurelles. Mais même si nous ne revenons pas à 100% à notre ancien monde, l’immobilier bénéficie d’un potentiel de reprise supplémentaire. Une reprise qui a déjà commencé", ajoute-t-il.

"Il ne faut pas exagérer le risque inflationniste"


Une forte augmentation de l’inflation américaine qui obligerait la Réserve fédérale à intervenir plus vite qu’attendu: ce n’est le scénario de base d’aucune maison de fonds, mais ces dernières en tiennent cependant compte. Pour Luc Aben de Van Lanschot Bankiers, il existe suffisamment d’éléments permettant de relativiser ces craintes. "Aujourd’hui, la population active américaine compte encore 7,5 millions de travailleurs de moins qu’au début 2020. Ensuite, le plan d’investissement de Biden – lorsqu’il sera mis en œuvre – sera étalé sur plusieurs années. Nous constatons également que les facteurs structurels ayant maintenu l’inflation à un faible niveau pendant des années, comme la digitalisation et la mondialisation, ne disparaîtront pas soudainement", estime Aben. Si l’on en croit le stratège, le risque d’inflation est encore plus limité dans la zone euro. "L’écart de production est important, ce qui signifie qu’il existe encore une importante capacité de production non utilisée. Il faudra d’abord combler cet écart avant d’être confronté à une pénurie", conclut-il.

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