interview

"Tous les fonds seront durables"

De gauche à droite: Ben Peeters, Guy Janssens, Edith Siermann, Eric Holterhues et Ophélie Mortier. ©Dries Luyten

Aujourd’hui, il existe deux catégories de fonds: les "traditionnels" et les "durables". Dans dix ans, tous les fonds seront durables. C’est l’avis de cinq spécialistes en investissements socialement responsables belges et néerlandais.

Les investissements durables ont le vent en poupe. De plus en plus de grands investisseurs jouent la carte de la "durabilité" et les gestionnaires de fonds surfent sur cette vague. Non seulement le nombre de fonds éthiques augmente en flèche, mais de plus en plus de fonds conventionnels appliquent les trois grands critères de durabilité: environnement, impact social et gouvernance, d’où l’acronyme ESG.

Nous avons discuté de l’avenir du secteur avec cinq experts en investissements socialement responsables (ISR) du Benelux: Edith Siermann (Robeco), Eric Holterhues (Triodos Investment Management), Ben Peeters (Candriam), Ophélie Mortier (BanqueDegroof Petercam) et Guy Janssens (BNPParibasFortis). Tous affichent un beau palmarès.

"Nous avons demandé à une entreprise de ne plus utiliser de l’étain provenant de zones de conflits."
Eric Holterhues
responsable isr, Triodos IM

Eric Holterhues: La taille de nos fonds d’actions 100% durables a doublé en trois ans, pour atteindre 1,3 milliard d’euros. Ils suscitent autant d’intérêt de la part des investisseurs institutionnels que des particuliers. Nous recevons aussi de plus en plus de candidatures de personnes souhaitant travailler pour nous. Mais la durabilité doit être inscrite dans les gènes. Nous sommes très sélectifs sur ce point. 

Guy Janssens: Chez BNP Paribas Fortis, tout nouveau client Private Banking reçoit comme première proposition une solution durable, ce qui n’était pas le cas auparavant. Aujourd’hui, un tiers de nos 60.000 clients Private Banking investissent dans des produits durables. Nous avons atteint ce résultat en trois ans.

Edith Siermann: Depuis 2010, tous les fonds de Robeco  représentant au total 80 milliards d’euros  s’inscrivent dans une stratégie de durabilité. Avant d’acheter une action pour nos fonds, nous réalisons une analyse ESG.

Ophélie Mortier: Nous recevons de plus en plus de demandes de la part des institutionnels. Il existe deux types de clients: ceux qui souhaitent investir dans le segment durable pour des motivations éthiques et ceux qui voient les avantages de ces produits d’un point de vue purement financier.

Ben Peeters: 20% de nos actifs sous gestion soit 20 milliards d’euros  sont aujourd’hui 100% durables.

©Dries Luyten

L’avenir est-il aussi prometteur que le passé récent?

Guy Janssens: Dans dix ans, les investissements durables seront devenus la norme.

Edith Siermann: Nous ne parlerons plus d’investissements durables, mais tout simplement d’investissements.

Quelles sont les raisons qui poussent le marché vers le 100% durable?

Guy Janssens: Les résultats. De plus en plus de personnes  qu’il s’agisse des gestionnaires de fonds ou des clients  comprennent que les fonds qui appliquent les principes ESG obtiennent de meilleurs résultats. Les réglementations jouent aussi un rôle. L’Europe oblige les grandes entreprises à appliquer une stratégie durable.

Ben Peeters: Plus personne ne croit que les investissements durables sont moins rentables que les investissements classiques.

Guy Janssens: L’Europe est la région la plus avancée sur le plan de l’ESG. Aux Etats-Unis, on accorde surtout de l’importance au "G" (gouvernance), suite au traumatisme lié à Enron & Co. Mais l’"E" d’environnement est plutôt oublié. En Asie, les investissements ESG affichent clairement du retard.

Ophélie Mortier: A court terme, une approche durable peut dans certains cas être moins rentable. Pour l’instant, nous excluons la Russie de nos analyses. En cas de hausse des titres russes, notre rendement relatif sera impacté. Mais nous sommes persuadés qu’à long terme, les produits durables sont plus rentables que les investissements ordinaires.

Pour ceux qui investissent dans les marchés émergents, la durabilité est-elle un must sur le plan du rendement?

Guy Janssens: Absolument. Dans les pays en développement, la différence entre les entreprises durables et les autres est plus grande qu’en Occident. L’indice MSCI China est de très loin inférieur à l’indice MSCI China SRI.

Ben Peeters: Nous gérons un fonds d’actions durables de marchés émergents. Dans ce type de fonds, c’est un défi d’obtenir toutes les informations nécessaires.

Volkswagen et BP se sont retrouvés au cœur d’un scandale environnemental qui a touché les fonds durables. Un coup dur pour l’image de ces fonds?

Edit Siermann: Dans le cas de Volkswagen, il s’agit d’une fraude. On ne peut pas y faire grand-chose. Mais cela illustre à quel point il est important de rester vigilant et de contrôler les informations données par une entreprise. Nous disposons dans notre secteur de fournisseurs de données qui nous indiquent quelles sont les sociétés qui respectent les directives de durabilité qu’elles annoncent. Tout est toujours très beau sur papier. Mais les entreprises appliquent-elles réellement ces principes? Et qui les contrôle? C’est notre prochain objectif. Nous savons que les entreprises asiatiques téléchargent de belles directives sur internet.

"Volkswagen n’aurait pas dû passer la rampe de la bonne gouvernance."
Guy Janssens
responsable ISR, BNP Paribas Fortis

Guy Janssens: Le président de Volkswagen, Ferdinand Piech, a parachuté sa femme dans le Conseil d’administration. Si Volkswagen avait été examiné avec sérieux sur le plan des trois critères ESG, on aurait découvert le pot aux roses. Le groupe n’aurait pas passé la rampe de la bonne gouvernance. Le "G" est le critère le plus important.

Avez-vous déjà eu l’occasion de rappeler à l’ordre certaines entreprises quant à leur comportement?

Eric Holterhues: Un de nos fonds investit dans un fabricant de turbines pour éoliennes qui utilisait de l’étain comme matière première. L’étain est un minerai "controversé", parce qu’il est extrait de mines situées dans des zones de conflits au Congo. Pour nous, ce n’est pas acceptable et nous sommes intervenus auprès de la société. Ils n’en étaient eux-mêmes pas conscients.

Edith Siermann: Le géant pétrolier brésilien Petrobras est l’exemple type d’une entreprise qui a changé sous la pression du secteur. Plus il y aura d’argent investi dans les secteurs durables, plus la pression augmentera, et plus les entreprises seront tentées de suivre le droit chemin.

Ophélie Mortier: Wal-Mart se retrouve quasiment sur toutes les listes noires. Ils sont ennuyés. Nous voyons qu’ils commencent à prendre des initiatives pour changer la situation.

Ben Peeters: Wal-Mart va tout faire pour sortir de cette liste noire. Cela nuit à l’image de l’entreprise et peut à terme provoquer une chute du titre.

Tout comme le secteur des fonds traditionnels, vous devez faire face à la concurrence de fonds indiciels éthiques. Sont-ils une bonne alternative?

Guy Janssens: Les indices ISR élaborés parMSCI sont de bonne qualité. Un tracker peutêtre une option valable pour un investissement durable.

Eric Holterhues: Nous ne partageons pas cet avis. Pour nous, le dialogue avec l’entreprise est un élément important de la démarche.

Ophélie Mortier: Ma vision a évolué avec letemps. La première décision d’un investisseur institutionnel consiste à choisir entre une gestion de fonds active et une gestion passive. S’il opte pourla seconde, alors je préfère qu’il choisisse untracker éthique. C’est un pas de plus dans la bonne direction en matière de financement durable de l’économie.

Dans ce débat, nous n’avons parlé que des mauvais élèves. Y a-t-il des entreprises modèles?

Ophélie Mortier: Le premier nom qui me vient à l’esprit est Novo Nordisk. C’est une entreprise pharmaceutique qui se préoccupe énormément de l’environnement. Elle a par ailleurs créé une fondation pour le côté social de son action. En se spécialisant dans le traitement du diabète, elle anticipe les problèmes des décennies à venir. L’ESG est totalement intégré dans sa stratégie.

Eric Holterhues: Nos fonds investissent dans quelques perles de durabilité comme DSM et Tesla.

"Statoil et Umicore figurent parmi les bons élèves."
Ben Peeters
spécialiste isr, Candriam investors

Ben Peeters: Je pense spontanément à Umicore et Statoil.

Guy Janssens: En Belgique, Umicore est en effet un bel exemple. Ils recyclent les batteries de Tesla.Colruyt est aussi une entreprise modèle, grâce aux idées visionnaires de Piet Colruyt.

Eric Holterhues: Colruyt fait aussi partie denos fonds. C’est en effet un bel exemple de durabilité.

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