chronique

Nous sommes tous des spéculateurs…

Marc Lambrechts

Bitcoins, actions technologiques, valeurs biotechs… Tout est bon pour essayer de dégager des rendements plus élevés.

Quand dans une réunion familiale, on vous demande s’il convient d’investir en bitcoins, c’est l’indication qu’un phénomène a débordé du cadre strictement financier et s’est invité auprès du grand public. Surtout quand un grand-père, adversaire du bitcoin, s’oppose à son petit-fils, qui défend mordicus le principe des cryptomonnaies. Clivage générationnel…

À n’en pas douter, pas mal de gens se sont demandé ces derniers jours s’il était approprié de placer une partie de son épargne en bitcoins. Ou plutôt de spéculer sur cette monnaie virtuelle. "Spéculation", le mot est lancé…

Définir la spéculation n’est pas chose aisée. Mais comment nommer autrement un phénomène, lorsque le cours d’un "actif", comme le bitcoin, est multiplié par 10 en l’espace de moins d’un an. Oui, il s’agit bien d’une bulle spéculative.

En matière économique, être traité de "spéculateur" est souvent considéré comme une injure. "Mais nous sommes tous des spéculateurs!" a lancé un jour Jean Tirole, le prix Nobel d’économie. Si nous disposons de la moindre épargne, nous tous, particuliers, entreprises, institutions financières ou États, plaçons notre argent avec pour but d’au moins le protéger, voire d’optimiser son rendement.

En définitive, n’est-ce pas la Banque centrale européenne qui, par sa politique de taux zéro, incite les épargnants à spéculer?

Est-ce à dire que toute spéculation est "bonne"? Il y a, en la matière, l’avis extrême de Paul Jorion. Les opérations spéculatives étant toutes nuisibles, elles doivent être interdites. Selon lui, affirmer comme le répètent à l’envi les spéculateurs qu’elles sont utiles parce qu’elles apportent de la liquidité est une mauvaise plaisanterie. Car les prix spéculatifs se situent à des niveaux bien trop élevés ou bien trop bas pour contribuer de manière positive à l’économie, confie celui qui est favorable à une seule cotation boursière des actions par jour.

Sans aller jusqu’à cette option d’interdiction, plutôt radicale, il y a ce que l’on peut appeler la "mauvaise spéculation" qui, elle, mérite d’être éradiquée. Elle est liée à des comportements frauduleux, comme l’obtention d’informations privilégiées ou la manipulation des cours boursiers ("front running"). Une telle spéculation doit être combattue. De même, la spéculation sur les matières premières qui contribue à plonger des petits producteurs dans les plus grandes difficultés n’est pas davantage éthiquement acceptable.

Plus globalement, on doit toujours se demander si la spéculation sert un objectif économique précis. Si elle contribue à ce que Jean Tirole appelle le "bien commun".

©Bloomberg

Chaque participant à notre "rallye boursier" sait que les valeurs les plus spéculatives sont les biotechs.

Investir dans des valeurs biotechs ou biopharmaceutiques, c’est participer au financement d’activités qui pourront contribuer éventuellement à soigner des patients et à contribuer au bien-être. C’est un pari sur le long terme, mais qui, paradoxalement, s’est transformé en spéculation de court terme. Les cours des actions oscillent en fonction du "pipeline" de produits, des résultats cliniques et des réserves de trésorerie des sociétés. Parfois, ils fluctuent aussi sans raison aucune, simplement guidés par l’action des spéculateurs. On peut le regretter, mais c’est un fait. Autant y être préparé.

D’ailleurs, en définitive, n’est-ce pas la Banque centrale européenne elle-même qui, par sa politique de taux zéro, incite les épargnants à spéculer? En bitcoins ou en actions, afin de dégager des rendements positifs.

Ironie de la situation, le bitcoin est d’ailleurs une réponse privée au monopole des banques centrales, une manière de combattre leur excès de création monétaire. Pas sûr que les banquiers centraux de la planète aient réellement anticipé une telle situation.

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