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Comment investir avec une inflation qui progresse?

©Vince

Depuis 2016, l’inflation fait son retour en Europe mais aussi aux Etats-Unis. La montée des prix de l’énergie a joué un rôle. Mais ce n’est pas le seul facteur. La Banque centrale européenne estime que cet effet n’est pas durable. Certains analystes estiment au contraire que l’inflation va rester.

L’inflation, comme le disait un ancien président de la Bundesbank (banque centrale allemande), c’est comme le dentifrice: facile à faire sortir du tube, mais quasi-impossible à faire rentrer dans celui-ci.

En Belgique, comme dans la zone euro, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, depuis 2016, l’inflation repart. Elle se rapproche même des objectifs fixés par les banques centrales, de 2%.

1. Pourquoi cette hausse de l’inflation (surtout en Belgique)?

La hausse de l’inflation s’explique principalement par la remontée des prix de l’énergie en 2016. Les cours du pétrole ont plus que doublé l’année dernière, passant de 25 dollars à plus de 55 dollars le baril de brut. Peter Vanden Houte, économiste en chef chez ING Belgique, relève qu’un autre facteur a joué également sur l’inflation. "Cet hiver-ci, la hausse plus importante des prix de l’alimentation fraîche, à cause d’une mauvaise récolte dans les pays du sud de l’Europe, a eu également un impact sur l’inflation."

"L’impact des prix de l’énergie sur l’inflation devrait disparaître à court terme."
Peter Vanden Houte
économiste en chef, ING Belgique

Toutefois, Eric Dor, directeur des études économiques à l’Ieseg School of Management, souligne qu’"il y a fortes divergences de taux d’inflation entre les pays de l’union monétaire". La Grèce, l’Irlande, l’Italie, l’Espagne et Chypre ont connu en 2016 la déflation (un taux d’inflation négatif) tandis que l’Allemagne, l’Autriche, et, surtout, la Belgique ont connu un regain d’inflation. Avec une inflation à 2,65% en janvier, le royaume affiche le taux le plus élevé de la zone euro, où l’inflation s’affiche à 1,8% en janvier. "En Belgique, un autre facteur spécifique a influencé l’inflation: les mesures du gouvernement", indique Peter Vanden Houte, en ajoutant que les mécanismes d’indexation automatique en Belgique contribuent à maintenir l’inflation plus élevée que dans les autres pays de la zone euro.

2. Est-ce que l’inflation va durer?

En Europe, la Banque centrale européenne a prévenu que l’inflation ne sera pas durable. Dépouillée de ses éléments instables que sont l’énergie et les produits alimentaires, celle-ci est restée stable à 0,9%, ce qui reste très éloigné de l’objectif de la BCE qui est d’un peu moins de 2%. "L’impact des prix de l’énergie sur l’inflation devrait disparaître. Car la pression haussière du prix du pétrole est limitée", relève Peter Vanden Houte. "Il faut voir comment l’accord de l’Opep pour limiter la production de pétrole va être honoré. De plus, aux Etats-Unis, depuis le quatrième trimestre, les producteurs de gaz de schiste se sont remis à investir. La production va donc augmenter aux Etats-Unis. Aussi, la hausse des prix du pétrole ne va pas continuer", ajoute-t-il. De même, l’impact haussier des prix de l’alimentation devrait disparaître, selon lui, dans quelques mois. Il estime que dès le mois d’avril, l’inflation va diminuer. En Belgique, elle devrait retomber sous les 2%, selon lui. Toutefois, bon nombre d’investisseurs ne partagent pas l’avis de la Banque centrale européenne. Certains rappellent que le niveau très élevé des dettes publiques dans les pays occidentaux favorise une inflation plus élevée pour pouvoir rembourser la charge de la dette. D’autres soulignent que l’économie mondiale s’améliore et apporte des poussées inflationnistes.

3. Quel est l’impact de la hausse de l’inflation sur les taux?

La remontée de l’inflation dans la zone euro, surtout marquée depuis le quatrième trimestre, s’est accompagnée d’une hausse des taux obligataires. Le taux belge à dix ans est passé de 0,39% en novembre à 0,98% aujourd’hui. Alexandre De Groote, head of fixed income sales chez Degroof Petercam, souligne que l’évolution des taux obligataires "est allée de pair avec l’évolution des taux américains après l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis". "Celle-ci a généré beaucoup d’inquiétudes, car le programme de Donald Trump arrive alors que l’économie américaine se trouve en phase expansionniste. Alors, le marché se pose des questions. Si l’économie américaine surchauffe, cela va redonner du poil de la bête à l’inflation", estime-t-il. Mais il pense que les premiers indices d’une inflation plus élevée aux Etats-Unis se manifesteront au second semestre de cette année. "La hausse des taux longs obligataires n’est donc pas terminée. On pourrait remonter à 1,5%- 1,75% d’ici la fin de l’année pour le taux belge à dix ans, et à 3% pour le taux américain à dix ans", prédit-il.

4. Quels sont les actifs qui souffrent particulièrement de la hausse de l’inflation?

Sur les marchés, depuis la remontée de l’inflation l’année dernière, les investisseurs jouent le thème de la reflation (retour de l’inflation) et délaissent les obligations, les secteurs défensifs comme les services aux collectivités, les télécoms, la pharmacie, la distribution, et l’immobilier (à travers les SIR), au profit des actions de secteurs cycliques comme l’énergie, les matières premières, la finance, et l’automobile. Le thème est déjà en vigueur depuis l’année dernière. Sur un an, le secteur européen des télécoms a perdu 14%. Les services aux collectivités ont lâché en Bourse 9% et l’immobilier coté 5,4%. "Dans un monde où les taux d’intérêt remontent, la recherche de rendement devient moins attirante. L’investisseur doit se protéger contre la cyclicalité", prévenait récemment Jonathan Stubbs, responsable de la stratégie en actions chez Citi.

5. Quel est l’impact de la hausse de l’inflation sur l’or?

"Pour que le prix de l’or monte, il faudrait que l’inflation soit supérieure à 5%."
Christophe Donay
responsable allocation d’actifs chez Pictet

Les cours de l’or n’ont pas vraiment suivi la hausse de l’inflation en Europe et aux Etats-Unis depuis l’année passée. Comme le souligne Christophe Donay, responsable de l’allocation d’actifs et de la recherche macroéconomique chez Pictet Wealth Management, "pour que le prix de l’or monte, il faudrait que l’inflation soit supérieure à 5%." Les cours de l’or ont chuté de 6,64% en euros au dernier trimestre de l’année passée. Toutefois, en 2016, ils ont progressé de 11,80%. Et cette année, ils remontent aussi de 3,4%. Le métal jaune a surtout été recherché durant les périodes d’incertitudes sur les marchés, liées à la santé du secteur bancaire européen, au Brexit, et plus récemment aux inquiétudes autour de la politique menée par Donald Trump. "Pour ceux qui sont à la recherche d’actifs refuges pour faire face au risque d’une éventuelle crise systémique dans la zone euro, l’or est un actif adéquat, tout comme le dollar" estime Christophe Donay.

6. Quel est l’impact de la hausse de l’inflation sur l’euro?

La devise européenne est surtout influencée par la politique monétaire des banques centrales occidentales. La seule banque centrale à avoir touché à ses taux d’intérêt, par deux fois en 2016 est la Réserve Fédérale américaine, qui prévoit de relever trois fois ses taux cette année. En Europe, la Banque centrale européenne a répété qu’elle maintiendra sa politique monétaire accommodante tant que l’inflation n’aura pas été jugée pérenne. "Il faudra du temps pour que l’inflation se stabilise à des niveaux compatibles avec notre objectif de stabilité des prix", a déclaré Peter Praet, économiste en chef de la BCE, lors d’une conférence à Francfort ce jeudi. Néanmoins, en mars, la BCE ramènera à 60 milliards d’euros, contre 80 milliards d’euros, ses rachats d’actifs sur les marchés, un geste considéré par certains économistes comme une forme de fin de la politique monétaire accommodante de la banque centrale. La différence de politique monétaire entre l’Europe et les Etats-Unis profite surtout au dollar, qui s’est apprécié de 3,4% en 2016 face à l’euro. Mais cette année, sous l’impact des propos de Donald Trump jugeant le dollar trop fort, il s’est replié de plus de 2,5% face à la devise européenne.

7. Quels actifs faut-il privilégier pour protéger son portefeuille de l’inflation?

La période est caractérisée par une grande rotation des obligations vers les actions. Les analystes soulignent qu’en période d’inflation, les obligations souffrent, et qu’il vaut mieux privilégier les actions. Des secteurs sont déjà privilégiés dans le thème de la reflation que jouent certains investisseurs. Il s’agit des valeurs de l’énergie, des ressources de base et des financières. Depuis un an déjà, ces secteurs affichent de belles progressions. Le secteur des ressources de base européen a gagné 100%, celui de l’énergie 29% et celui des valeurs bancaires 23%.

8. Quid des rendements des comptes d’épargne et des comptes à terme?

Pendant que l’inflation grimpe et que les taux obligataires remontent, le rendement des comptes d’épargne stagne au plancher, ou continue même de baisser dans les banques qui n’ont pas encore touché le minimum légal. Pour rappel, ce minimum est fixé à 0,11% (un taux de base de 0,01% et une prime de fidélité de 0,10%). C’est donc le taux pratiqué par la majorité des banques. Il est encore possible d’obtenir 0,4% chez Moneyou ou 0,30% chez Deutsche Bank. Pour le reste, de nombreuses banques ont lancé des comptes qui offrent des taux un peu supérieurs (jusqu’à 1,20% chez Deutsche Bank) mais à condition de ne pas y verser trop d’argent. Un montant mensuel ou annuel maximum est autorisé, ce qui exclut donc les gros transferts d’épargne. Dans ces conditions, l’inflation ronge complètement le pouvoir d’achat des épargnants. Selon une étude de l’Ieseg, les Belges ont perdu, en 2016, 2% de leur pouvoir d’achat sur leurs dépôts d’épargne.

Pourquoi les banques ne remontent-elles pas les taux d’intérêt alors que ceux-ci remontent sur les marchés? Pour fixer les taux d’intérêt, la banque se réfère aux obligations de courte maturité. Or, les taux de ces obligations sont toujours en négatif, et ceci pour les échéances jusqu’à 5 ans. Par ailleurs, le taux de dépôt à la BCE – la banque dépose une partie de votre épargne pour la sécurité que cela procure — est toujours négatif aussi. Concrètement, la banque paie 0,4% de "taxe" lorsqu’elle dépose de l’argent à la BCE. Tant que cela ne changera pas, votre épargne devrait donc continuer à déprimer…

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